| Entretien entre Jean-Baptiste Blethon et Max Verdone sur « l’Histoire » |
| Écrit par Max Verdonne et Jean-Baptiste Blethon | |
| 14-07-2009 | |
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Max Verdone : Bonjour Jean-Baptiste Blethon. Jean-Baptiste Blethon : Le métier d’historien est un métier à part entière. On ne s’improvise pas historien, il est nécessaire d’acquérir une méthode, de connaître les moyens dont on dispose pour écrire l’Histoire et il est indispensable, aussi, de s'interroger sur sa propre pratique. En cela, l’historien diffère de l’érudit. Sa méthode est celle d’un scientifique dans le sens où l’imaginaire populaire se le représente: il avance par tâtonnements, en suivant une problématique, cherche, trouve ou pas, bref il expérimente en quelque sorte, avec un souci d’objectivité. Je me souviens de cette anecdote qui m’était arrivée il y a quelques années alors que je représentais mon laboratoire de recherches lors de la fête de la science. Seul représentant des Sciences de l’Homme, j’ai dû, deux jours durant, justifier ma présence auprès des scientifiques, les “vrais”. Ce qui fut alors malheureux, ce ne fut pas le faire auprès d’un public peu averti, mais auprès de mes confrères appartenant au monde des sciences dites “dures”. Revenons au propos. L’historien va à la pêche aux informations en utilisant les sources qui sont à sa disposition (sources écrites, archéologiques, sources figurées, sources orales, géographiques etc...) qui sont autant d’indices pour mener son enquête. Il retire de ces documents ce qui va lui permettre d’échafauder ensuite un raisonnement, de poser des questions et enfin, si les sources le lui permettent, de répondre à ces questions. En cela la méthode est scientifique car elle repose sur le concret, ce qui est vérifiable, mesurable, critiquable. L’historien ne se contente pas de trouver et d’exploiter une source, il en confronte plusieurs et il use de la critique. Trouver, décrypter et exploiter ces sources demande un apprentissage. Si le matériau de base de l’historien est multiple, le champ de ses investigations l’est aussi. Il n’y a pas à ma connaissance de limites exceptées celles imposées par l’absence de documentation qui rendrait hasardeuse toute interprétation d’un phénomène. Parmi les champs de l’Histoire les plus explorés, citons l’histoire politique, l’histoire militaire, économique, l’histoire religieuse. Mais les champs d’investigations se tournent aussi vers des domaines plus abstraits comme l’histoire des croyances, des mentalités, du quotidien. Il est de coutume d’accorder à Hérodote (ca 485 - ca 420 av JC) le privilège de la paternité de la discipline. Se détournant des Dieux pour les Hommes il contribue, avec son contemporain Thucydide, à donner au genre historique ses premières lettres de noblesse, caractérisé notamment par un goût particulier pour l’histoire militaire. Si nous faisons un grand bond dans le Moyen Âge, l’empreinte ecclésiastique et théologique est fortement présente. La Renaissance, et plus particulièrement l’année 1440, marquent la véritable naissance de l’Histoire en tant que science puisque c’est cette année là que Lorenzo Valla détermine que la fameuse Donation de Constantin (document qui assoit la puissance de la papauté) est un faux. Détailler toutes les écoles historiques serait non dénué d’intérêt mais long. Toujours est-il que le métier ne cesse d’évoluer depuis l’Antiquité, le rapport au document, à l’humain, au temporel comme au spirituel conditionnant pour une grande part la manière dont ces hommes ont écrit l’Histoire. Notons à ce sujet que les grandes écoles philosophiques ont donné des orientations quant à la manière d’aborder l’Histoire. A ce sujet, l’Histoire de la Révolution Française est particulièrement significative. MV : L'inculture des jeunes en matière d'histoire - à minima de leur pays - me frappe et me peine. Pourquoi cette inculture ? Mais aussi, à contrario, Marignan, Charles le téméraire devant Nancy, Waterloo et quelques autres épopées, est-ce vraiment de l'histoire ? JBB : C’est une question difficile. Je ne parlerai pas d’inculture car ce mot est trop fort. Il est vrai que les repères historiques classiques tendent à être oubliés par les jeunes générations mais pas seulement. Il est évident que ceux qui ont vécu les guerres connaissent les dates des armistices, mais ont-ils pour autant plus de culture historique que leurs enfants ? Ce n’est pas si sûr. L’Histoire, celle que l’on retient, est celle qui nous touche, d’une manière ou d’une autre. Et c’est peut-être là la difficulté, rendre accessible et familier ce qui s’est passé il y a plusieurs siècles et faire comprendre que l’Homme médiéval est notre frère, que les anciens Grecs sont nos parents et qu’à l’échelle de l’Humanité nous nous tenons tous en un clignement d’oeil. J’aime à prendre la date arbitraire de l’an 0 comme point de symétrie et me dire que si l’ère des Pharaons d’Egypte devait se superposer à la nôtre par rapport à ce point nous devrions encore attendre 1000 ans pour voir la fin de cette période. Quand on relativise les choses, tout devient plus simple. Si faire de l’Histoire ne s’improvise pas, l’enseigner doit l’être encore moins. N’étant pas spécialiste en sciences de l’éducation, je ne me hasarderai pas sur ce terrain mais je dirais seulement qu’il faut, je crois, savoir dire les choses simplement tout en disant la “vérité”. La difficulté réside dans le fait de vulgariser intelligemment sans tomber ni dans l’enfantillage ni dans le roman. L’Histoire ne saurait être une suite de divulgations croustillantes. L’histoire anecdotique, si attirante soit-elle ne doit pas faire oublier que le fond reste tout de même important. Le grand danger, à mon sens, en isolant les événements, c’est la création de lieux communs plus enclins à travestir la réalité qu’à servir la bonne cause. Mais en même temps, le baptême de Clovis, Roncevaux, Marignan, la Révolution, Waterloo sont parmi les mythes fondateurs de notre pays, et il faut aussi savoir les concevoir comme tels. MV : Concernant l’enseignement de l’Histoire, deux questions : JBB : Le découpage de l’histoire en tranches est tout à fait arbitraire même si le découpage tente de respecter certains “traits de caractères” ou bien se fait selon des dates fondatrices ou charnières. Le découpage est ancien et il n’est pas neutre puisqu’il conditionne l’interprétation du fait étudié. Séparer les périodes c’est aussi cloisonner les disciplines ce qui a pu poser des problèmes, le médiéviste devant tronquer une partie de ses recherches quand elles empiétaient sur le domaine du moderniste par exemple. Passée la question des périodes, qui soulève beaucoup de questions, restent celles de l’enseignement que nous avons déjà entrevues tout à l’heure. Je pense, qu’avoir une vision globale de l’histoire est indispensable. Aussi ne faisons pas l’économie de l'enseignement de l’Egypte ancienne, évoquons l’émergence de l’écriture chez les Sumériens, attardons nous sur la naissance et la diffusion du Christianisme, replaçons l’Islam dans la perspective historique etc, etc. Le risque, à mon sens, en ne parlant que de sujets proches de nous, c’est de mettre sous silence tout ce qui a construit le quotidien. Et donc de ne pas le comprendre. La problème que tu soulèves est je pense plus institutionnel que propre à la discipline elle même. A savoir que le temps imparti à l’histoire dans le cursus scolaire est trop faible à mon avis. En effet, il serait intéressant, comme l’historiographie à su le faire en son temps en associant l’histoire au sens strict avec la sociologie, l’économie ou d’autres disciplines, que les autres matières enseignées dans le secondaire, laissent une place à une part d’histoire voire d’épistémologie dans les enseignements tels que la physique, les mathématiques ou les sciences de la vie et de la Terre pour ne citer qu’eux. Ce serait très riche. MV : Aujourd’hui quelles sont les finalités de la discipline historique ? Quel sont ses grands chantiers ? JBB : Les finalités de la de la recherche en histoire sont multiples et demeurent guidées par l'appétit du savoir. Quels que soient les thèmes abordés, il me semble, à la lecture des thèses ou des grandes sommes, que l’historiographie contemporaine est animée par ce désir de savoir toujours plus, de mieux connaître et de mieux interpréter. Savoir plus en bénéficiant de nouvelles découvertes, tant documentaires que technologiques, mieux connaître en approfondissant des thèmes déjà dégrossis, mieux comprendre et mieux interpréter en se posant d’autres questions, ces questions trouvant leurs racines dans les études antérieures. Je crois que l’idée qui guide le scientifique est ici aussi le progrès. Parmi les grands thèmes, ou les grandes chapelles de l’Histoire actuelle, citons tout particulièrement les domaines liés à l’anthropologie religieuse. Le style complexe mais intéressant de la biographie est aussi revenu au premier plan grâce au travail de Jacques Le Goff sur Saint Louis. Mais le gros travail qui attend l’historien, et mon avis est là strictement personnel, consistera dans les années à venir à changer son image, parfois poussiéreuse et décalée. Ce n’est pas qu’un rat de bibliothèque plongé dans un grimoire ! J’ai aussi le sentiment qu’il n’y a pas forcément de juste milieu entre des cercles universitaires scientifiquement à la pointe de la recherche et une vulgarisation qui tourne trop souvent à la caricature. La France a pourtant la chance de bénéficier de tout un arsenal d’Universités, de Grandes Ecoles et d’Instituts pour promouvoir et rendre accessible ce monde un peu hermétique qui est celui de la recherche historique. MV : En quoi un citoyen a-t-il besoin d’Histoire, ou, du moins, de connaître de l’histoire, ou une histoire ? JBB : La question est très vaste et dépend finalement de chacun. Mais en ce qui me concerne l’Histoire c’est la recherche de ses racines. Peu importe après tout si on conduit ses réflexions à la manière d’un universitaire ou bien selon des critères moins “académiques” mais plus accessibles. Ce qui compte c’est de se poser la question de savoir d’où l’on vient pour peut être mieux déterminer où l’on va. C’est dans ce sens que cette démarche est citoyenne. On parle beaucoup, dans les médias, du devoir de mémoire. On commémore aussi beaucoup. Beaucoup trop selon certains. Ces moments forts, partagés par une communauté sont extrêmement importants et fédérateurs, je l’évoquais tout à l’heure en parlant du baptême de Clovis ou de la Révolution Française. De la fête familiale autour de l’anniversaire d’un grand-père aux célébrations commémorant le Débarquement de Normandie, c’est l’Histoire d’une communauté qui est mise en avant, avec le souci de se rappeler pour se construire. MV : On entend souvent dire “qu’un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir”. Qu'en est-il de cette assertion ? JBB : C’est un jugement à l’emporte pièce. Quel peuple est sans Histoire? Aucun, le fait d’avoir une culture, c’est à dire des coutumes, une tradition, est la preuve d’une Histoire passée et présente. Et je ne connais pas de peuple sans culture. MV : Et, pour finir, deux questions plus personnelles. JBB : Mon goût pour l’histoire tient à plusieurs choses. Des capacités qui, sans prétention, font que j’ai une bonne mémoire et un sens de l’analyse plutôt aigu. Je dirai, pour être plus modeste, que ce sont les rencontres qui ont forgé ma vocation pour l’Histoire. C’est une historienne, Marguerite Gonon pour la citer, qui en CM2 m’a fait visiter un “château-fort” et a, je crois déclenché mes affinités avec le Moyen Âge. 10 ans plus tard, je ferai un exposé d’architecture sur ce même château, je serai alors en première année d’histoire... J’ai toujours eu la chance d’avoir rencontré, depuis le collège jusqu’à mes dernières années de fac, des professeurs d’histoire un peu atypiques, très intéressants et je dois reconnaître que j’ai toujours accroché avec cette matière. J’ai donc poursuivi un cursus à l’université, et j’ai commencé une thèse de doctorat en histoire médiévale. C’est alors que les perspectives d’avenir se sont brouillées. Si le monde de la recherche souffre dans l’ensemble du manque de financements, c’est encore plus vrai pour les sciences humaines, forcément improductives aux yeux des politiques. Sans financements, sans réelles possibilités quant aux débouchés, je me suis donc réorienté vers d’autres chemins. Il y a un moment où des choix s’imposent sous la contrainte, ce fut le cas. Mais je n’ai jamais cessé ni de lire, ni de m’interroger, ni de me tenir au courant des dernières recherches. Et mon adhésion à l’UR procède de cette démarche de toujours être actif intellectuellement dans un environnement propice à l’émulation où la confrontation des disciplines permet un enrichissement certain. Quant à la question de savoir s’il y a une méthode rationnelle de faire de l’histoire, et bien oui puisqu’il s’agit d’une science. MV : Merci Jean-Baptiste. Je souhaite, pour toi, et pour l’Histoire, qu’un jour tu puisses retourner à tes amours à titre professionnel |