Union rationaliste

Le Laboratoire de Synthèse Atomique, la recherche fondamentale et la responsabilité du scientifique

A la suite de l’accord passé entre l’Union rationaliste et la municipalité d’Ivry, les Cahiers publient les textes des conférences données au titre des « Rencontres d’Ivry » On trouvera ci-dessous la sixième d’entre elles donnée par Hélène Langevin-Joliot, le 4 avril 2005



On définit traditionnellement la recherche fondamentale comme la recherche qui vise à accroître les connaissances et à développer des études objectives sur la nature, sur la société, sur l’homme et sa pensée indépendamment de tout souci d’applications techniques. Les sciences, au pluriel, rassembleraient a contrario les recherches qui se proposent de développer des résultats scientifiques en vue d’applications. Ce sont ces dernières qui engagent le plus directement la responsabilité du scientifique dans la société. La recherche fondamentale cependant, si elle se développe selon sa propre logique, n’en est pas moins la source d’applications inattendues et n’en est pas moins dépendante des conditions que lui offre la société. Les interactions entre la science et la société ne sont donc pas si simples et, bien entendu, elles ont évolué.
La science, telle que nous la concevons, émerge il y a quelques siècles seulement avec la reconnaissance explicite de l’importance de l’investigation expérimentale, qui s’impose au-delà de la réflexion philosophique. On assiste à la naissance de l’esprit scientifique. Sans s’aventurer trop loin, on peut dire que le moteur principal du développement de la science tend à devenir la recherche délibérée de connaissances nouvelles, plutôt que celle de réponses aux problèmes pratiques. Ces connaissances nouvelles sont échangées, diffusées à travers le monde savant par-delà les frontières, et deviennent de facto un patrimoine commun de l’humanité. Les débuts de l’ère industrielle sont encore marqués par de grandes techniques qui doivent peu, directement, à la science fondamentale, telles que machines à  vapeur ou métiers à tisser, mais les choses changent radicalement dans la deuxième partie du dix-neuvième siècle, avec la chimie, l’électricité ou la vaccination, pour ne prendre que quelques exemples. Ce mouvement s’accélère au siècle dernier, notamment en physique. Ce sont des connaissances nouvelles résultant de la recherche fondamentale qui ont été la source majeure des puissantes technologies et des innovations dont nous disposons aujourd’hui.
La physique nucléaire est en rapide développement dans les années 1930. Les découvertes qui marquent cette époque permettent d’appréhender sur des exemples concrets quelques traits généraux de la recherche fondamentale, à mon sens toujours valables aujourd’hui. Les conséquences et applications qui en résultent concernent des domaines aussi variés que l’astrophysique, la biologie et la médecine ou l’énergie nucléaire. Cette physique est aussi l’une des premières où s’opère la transformation du savant en chercheur et où l’ingénieur et le technicien font leur entrée dans les laboratoires. C’est dans ce contexte que Frédéric Joliot-Curie obtient la création d’un Laboratoire de Synthèse atomique à Ivry, après la victoire du Front populaire.
La création d’un laboratoire dédié à la recherche fondamentale n’était pas chose fréquente à l’époque. Elle n’aurait pas été possible sans la convergence de plusieurs facteurs et évènements de nature très différente. Les premiers sont d’ordre scientifique, les autres tiennent au basculement de la situation de la recherche scientifique qui accompagne la victoire du Front populaire.

Le contexte scientifique


 Depuis les découvertes des rayons X de la radioactivité et des électrons, de la théorie des quanta et de la relativité d’Einstein au tournant du xixe au xxe siècle, la physique était devenue, selon le mot de Paul Langevin, « une science conquérante ».
Les dernières réticences à l’acceptation de la réalité physique des atomes étaient tombées. Après les découvertes de Becquerel et des Curie, le néo-zélandais Rutherford avait montré que les rayonnements émis par les corps radioactifs, en particulier les rayons dénommés alpha, étaient émis au cours de la transformation spontanée de certains éléments chimiques, comme le radium, en un autre élément chimique de nature différente. Il fallait donc admettre que certains atomes n’étaient pas éternels. Les rayons alpha, projectiles lourds et de grande vitesse émis par des sources intenses de radioéléments avaient permis d’explorer la matière au niveau microscopique, de découvrir le noyau de l’atome, puis la possibilité de provoquer une réaction nucléaire transformant ce noyau en un noyau de nature différente.
La nouvelle génération de physiciens qui reprend le flambeau après la première guerre mondiale commence à s’interroger sur la possibilité de remplacer les rayons alpha naturels par des particules accélérées par des machines. Les quelques physiciens qui orientent leur travail dans cette direction vont rencontrer des difficultés considérables avant de voir leurs efforts aboutir. Les premiers succès sont obtenus en Angleterre et surtout aux États-Unis, les mieux placés pour réussir à conjuguer l’expérience des physiciens et celle des ingénieurs. Pendant ce temps, la grande majorité des « radioactivistes » de l’époque continuent à travailler avec les rayons alpha des radioéléments naturels. Une extraordinaire série de découvertes, de février 1932 à janvier 1934, va bouleverser les idées des physiciens sur les noyaux.
Il était généralement admis, malgré de graves contradictions, que les électrons, les particules alpha et les protons étaient des constituants majeurs des noyaux, dans la mesure où ces particules étaient émises par radioactivité pour les premières et par réaction nucléaire pour les dernières. Ce sont des recherches expérimentales sans référence directe à ce questionnement qui permirent de dépasser l’évidence immédiate. Elles débouchèrent, en plusieurs étapes, sur la découverte du neutron. Moins de deux ans plus tard, le modèle d’un noyau constitué de protons et de neutrons s’impose. Une première conclusion de cet épisode est bien sûr, qu’une telle découverte fondamentale n’aurait pu être programmée.
Une première étape est franchie par les allemands Bothe et Becker découvrant en 1931 un mystérieux rayonnement capable de traverser une brique de plomb. La seconde est franchie à l’Institut du Radium. Les Joliot-Curie découvrent que ce rayonnement est capable de projeter des protons, c'est-à-dire des noyaux d’hydrogène, hors d’une feuille mince qui contient cet élément. Reprenant ces expériences à Cambridge, Chadwick montre un mois plus tard que le mystérieux rayonnement est constitué de neutrons, particules très semblables au proton, mais dénuées de charge électrique. On voit ici l’importance pour la recherche fondamentale du libre échange des idées et des résultats par-delà les frontières. Les Joliot-Curie avaient émis une hypothèse erronée pour expliquer l’effet extraordinaire qu’ils observaient. Chadwick imagina ses expériences décisives en reprenant l’hypothèse d’une particule neutre, autrefois émise par Rutherford, qui n’avait pas été oubliée à Cambridge. La découverte fut ainsi, pour une part, le produit d’une culture de laboratoire construite dans la durée, autre condition favorable.
En janvier 1934, les Joliot-Curie découvrent la radioactivité artificielle. Ils montrent que deux phénomènes se succèdent lorsque l’on bombarde l’aluminium, avec des rayons alpha. Le premier est l’émission d’un neutron par une réaction nucléaire qui n’aurait rien d’extraordinaire, si ce n’est que le noyau formé n’est pas stable. Il est radioactif. Dans une deuxième étape, ce noyau, que les Joliot-Curie identifieront chimiquement comme un isotope du phosphore n’existant pas dans la nature, se transforme par un nouveau type de radioactivité : l’émission d’un électron de charge positive, cette première particule d’anti-matière découverte par l’Américain Anderson l’été 1932 dans le rayonnement cosmique. Personne n’avait imaginé que les noyaux stables de la matière ordinaire n’étaient pas les seuls possibles. La découverte aurait pu intervenir quelques années plus tôt sans ce blocage conceptuel. Ce blocage levé par l’expérience, la conclusion s’imposait : les noyaux stables étaient des exceptions. Il devait exister de nombreux isotopes radioactifs de presque tous les éléments chimiques et l’on devait pouvoir produire beaucoup d’entre eux au laboratoire.
Les découvertes de physique nucléaire évoquées ici ont ouvert de manière inattendue de nouveaux et larges champs de recherches dans d’autres disciplines, telles l’astrophysique, la physico-chimie, et particulièrement la biologie grâce à la méthode des indicateurs ou traceurs radioactifs. Hevesy avait monté dès 1913 que l’on pouvait utiliser l’identité des propriétés chimiques d’isotopes stables et radioactifs d’un même élément (le plomb) pour suivre « à la trace » les premiers grâce à la détection du rayonnement des seconds. La production en laboratoire d’isotopes radioactifs d’éléments choisis fait de la méthode un atout majeur dans l’émergence et le développement de la biologie moléculaire. Le mécanisme de transfert d’un secteur scientifique à l’autre qui est l’une des caractéristiques de la recherche fondamentale joue un rôle particulièrement important dans le progrès de la science.

Le contexte de la recherche scientifique


Les laboratoires français sont sous-financés, sous-équipés, ils manquent de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, et ceci de manière chronique. On trouve, déjà, des textes de Pasteur se plaignant d’être obligé de puiser, plus ou moins officiellement, dans de maigres crédits d’enseignement pour financer ses expériences. Au début du vingtième siècle, l’enthousiasme pour la science, pourtant réel, ne s’accompagne pas de mesures concrètes pour lui donner les moyens d’un développement nécessaire. Le débat sur la place de la science reprend dans le climat tendu de l’après-guerre. On doit principalement au physicien et chimiste Jean Perrin, le créateur du Palais de la découverte, d’avoir su mobiliser les scientifiques les plus connus et les plus dynamiques de l’époque dans une campagne obstinée pour faire reconnaître par les pouvoirs publics l’importance de la recherche dans un pays moderne. Le laboratoire du chercheur, c’est son cerveau, avance un ministre pour se défausser. «  Les cerveaux, rétorque Perrin avec humour, sont fâcheusement pourvus d’estomac », en réclamant de l’argent pour payer les chercheurs. Un pas modeste est franchi dans les années 20 avec « le sou du laboratoire », une fraction de la taxe d’apprentissage reversée aux laboratoires à l’initiative du mathématicien et homme politique Emile Borel.
Ces scientifiques s’engagent aussi dans des débats plus généraux sur l’avenir de la culture en Europe, dans le cadre des efforts de la Société des nations. Contre ceux qui, dans la mouvance fasciste, proclament qu’il faut « enchaîner le Prométhée de la science », cette science accusée en outre d’être juive. Leur engagement se traduit en particulier en 1930 par la création de l’Union Rationaliste autour d’Henri Nollet et de Paul Langevin, avec l’objectif de répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la science, question toujours actuelle. On retrouve ce milieu scientifique en phase avec la lutte antifasciste et les mouvements sociaux.
Les années 1934-1935 sont fort peu propices à la recherche scientifique. Les décrets Laval de juin 1934 ont fait obligation aux administrations de réduire leurs dépenses de 10% et les crédits affectés à la Caisse des Sciences, devenue la CNRS en 1935 diminuent de près d’un tiers. Manifestement, la science et ses applications ne préoccupent pas le gouvernement. La création en juin 1936 du premier Secrétariat d’État à la Recherche scientifique par le premier gouvernement de Front populaire  constitue donc un tournant majeur. Elle reste aujourd’hui un symbole, d’autant qu’elle s’accompagna d’un développement des moyens et bientôt d’une organisation de la recherche qui préfigure le CNRS actuel.

Le laboratoire de synthèse atomique d’Ivry


En 1935, Frédéric Joliot-Curie est déjà convaincu depuis plusieurs années de la nécessité de construire des accélérateurs en France. Il saisit l’opportunité d’une collaboration avec la Compagnie Générale Electro-céramique pour lancer le projet d’Ivry. Cette compagnie possédait un laboratoire d’essai, le laboratoire Ampère, dans la zone portuaire et industrielle. Aujourd’hui, on peut encore voir depuis la rue Maurice Guinsbourg cet imposant hall de 18 mètres de haut dans lequel était installé un « générateur à impulsions » utilisé pour étudier la tenue d’isolants. La Compagnie mit à disposition ce générateur avec ses impulsions de trois millions de volts, mais il fallait construire un tube accélérateur. Les débuts ne furent pas faciles, la mise en œuvre de techniques nouvelles reposant sur une très petite équipe peu préparée à ce travail. Il fallait à terme trouver le financement pour racheter le hall, construire des locaux et d’autres équipements pour pouvoir développer un véritable programme de recherche. Le retournement de situation qui suit la victoire du Front populaire débloque la réalisation du projet de laboratoire d’Ivry.
Le nouveau laboratoire est original à plus d’un titre. Il inaugure en France la transition d’une recherche individuelle appuyée sur des moyens artisanaux vers une recherche qui nécessitera des appareillages de plus en plus complexes et coûteux qui demandent à être conçus et mis en œuvre par un personnel technique très qualifié. Lorsqu’ils n’étaient pas en panne, les premiers accélérateurs étaient déjà capables de produire des quantités beaucoup plus grandes d’isotopes radioactifs que les rayonnements alpha des radioéléments naturels. Le laboratoire prend le nom de Laboratoire de Synthèse Atomique. Frédéric Joliot-Curie innove en lui donnant une orientation pluridisciplinaire. Son objectif est non seulement de préparer et d’utiliser les isotopes radioactifs produits pour les recherches de physique nucléaire, de chimie ou de biologie et médecine, mais aussi de faire directement travailler ensemble physiciens, chimistes et biologistes ou médecins. Deux chimistes, un biologiste et un médecin travaillent bientôt au laboratoire. Au cours de l’année 1938, lui-même s’engage dans une collaboration impliquant l’utilisation d’une hormone marquée pour l’étude des réponses de la thyroïde. L’activité du laboratoire se développe dans les directions tracées.

La fission de l’Uranium et les recherches à Ivry


La découverte de la fission de l’uranium, dont Frédéric Joliot prend connaissance en janvier 1939, bouleverse totalement les travaux en cours à Ivry. La fission avait été découverte en cherchant à produire des isotopes radioactifs dans des éléments de numéro atomique de plus en plus élevé, en les bombardant avec des neutrons. Quatre années d’expériences marquées de controverses avaient été nécessaires pour comprendre l’origine des si nombreuses radioactivités nouvelles observées. Les Allemands Hahn et Strassman venaient de montrer que ces radioactivités ne devaient pas être attribuées, comme il avait été supposé, à des éléments nouveaux, mais à des éléments plus légers connus. Il avait fallu admettre que sous l’action d’un neutron, l’uranium se brisait en deux fragments. Quelques physiciens, dont en particulier Frédéric Joliot à Paris et Enrico Fermi aux États-Unis, saisissent alors qu’une émission de neutrons doit accompagner la fission et que peut être ces derniers peuvent entretenir une réaction en chaîne. Si oui, la voie sera ouverte à la libération d’énergie nucléaire utilisable.

Cette ouverture soudaine de recherches fondamentales sur une perspective d’application de portée considérable est un exemple typique de l’impossibilité de sélectionner par avance les recherches en fonction d’applications. Les physiciens se trouvent confrontés à la libération possible d’énergie nucléaire utilisable, non seulement sans l’avoir prévue, mais en l’ayant généralement supposée impossible. Ainsi, le grand Rutherford écarta-t- il toujours cette idée. En 1932, Frédéric Joliot répondit à un journaliste que le neutron n’aurait probablement jamais d’application pratique. C’est seulement après la découverte de la radioactivité artificielle qu’il se risque à anticiper dans son discours Nobel la possibilité de produire de l’énergie par réaction en chaîne. On comprend que, la fission annoncée, il y vit la clé permettant de faire de l’anticipation une réalité.
Des travaux parallèles sont menés par l’équipe de Frédéric Joliot avec Hans Halban et Lew Kowarski, puis Francis Perrin et l’équipe de Fermi aux États-Unis. En France, les expériences commencent au laboratoire du Collège de France et se poursuivent au Laboratoire de Synthèse Atomique à plus grande échelle dès juillet 1939. Le personnel des deux laboratoires est regroupé autour de ce qui est devenu un programme organisé : Étudier systématiquement la production et la propagation des neutrons, réaliser un prototype de dispositif de production d’énergie par réaction en chaîne, ou tout au moins démontrer la possibilité d’un tel dispositif. Des brevets sont pris au nom de la Caisse nationale des Sciences. Le projet prend de l’ampleur et nécessite des tonnes d’oxyde d’uranium qui sont livrées à Ivry. Bientôt, avec le début de la guerre, il est pris en charge par le ministère de l’armement. Le laboratoire de Synthèse Atomique est devenu un laboratoire où se déroulent des recherches secrètes, réalisées par des chercheurs et techniciens mobilisés comme affectés spéciaux.
Les travaux français interrompus par la défaite, Halban et Kowarski sont chargés de poursuivre le programme en Angleterre et d’y convoyer le précieux stock d’eau lourde. L’uranium est évacué secrètement au Maroc. Le laboratoire d’Ivry est mis sous scellé par les occupants qui n’y trouveront rien qui puisse intéresser leurs propres recherches. Il faudra près de deux ans, dans les difficultés dues à l’époque, pour reprendre quelques recherches fondamentales de physique, chimie et biologie médecine à Ivry. On remarque dans un rapport de Frédéric Joliot-Curie la mention des souris, cobayes et lapins utilisés pour les expériences. La vérité oblige à dire que les lapins servaient plutôt à améliorer l’ordinaire des humains.

Les scientifiques dans l’immédiat après –guerre


Au sortir de la guerre, l’importance de la science ne peut plus être ignorée par les pouvoirs publics et par l’opinion. Les scientifiques avaient été mobilisés dans les pays en guerre comme jamais auparavant, pour perfectionner les technologies connues et plus encore pour développer les technologies nouvelles. On sait comment, le président Roosevelt aux États-Unis ayant été alerté par une lettre d’Albert Einstein sur les enjeux atomiques, le célèbre « projet Manhattan » avait débouché sur la mise au point de la bombe.
Certains des scientifiques engagés dans le projet Manhattan se trouvèrent les premiers confrontés à de nouvelles responsabilités après la victoire sur l’Allemagne nazie. Consultés sur le lancement prévu de bombes atomiques sur le Japon encore en guerre, leurs avis divergent. Les opposants à une telle décision s’expriment dans un célèbre rapport, qui malheureusement n’emporta pas la conviction des autorités. Ils argumentent sur l’énorme potentiel de développement de l’arme atomique et le risque d’une course à ces armements. Le secret maintenu sur l’arme et le lancement des bombes ne peut qu’accroître la méfiance entre alliés, alors qu’un accord avec l’URSS est indispensable à tout contrôle futur de l’énergie atomique. Les responsables politiques et militaires pensent eux que le monopole américain est durable. L’histoire leur donnera rapidement tort, puisque la première explosion expérimentale d’une bombe soviétique interviendra dès 1949. Comme l’écrivit le Prix Nobel anglais Blackett, les bombes qui détruisirent Hiroshima et Nagasaki en août 1945, ne furent pas tellement le dernier acte de la deuxième guerre mondiale, que le premier acte fondateur de la guerre froide.
La discussion d’un plan de contrôle de l’énergie atomique, destiné à exclure les applications militaires, commence en 1946 dans une commission de l’ONU spécialement crée à cet effet. La France, pour sa part, vient de relancer les travaux interrompus par la guerre, avec l’ambition de construire une pile expérimentale. À l’initiative de Frédéric Joliot-Curie, son représentant à la commission annonce que le programme français vise le développement des seules applications pacifiques. Ni les scientifiques qui participent aux discussions comme experts à côté des diplomates, ni même ces derniers, ni a fortiori les opinions publiques ne disposent des informations nécessaires pour qu’un accord ait quelque chance d’aboutir, ou même d’être sérieusement recherché. Le secret militaire couvre toutes les informations relatives à l’énergie atomique et les discussions bloquent autour de plans théoriques et des intentions supposées des uns et des autres. Chaque camp rejette la responsabilité de l’échec sur l’autre. Beaucoup de scientifiques, découragés, se replient vers leurs laboratoires. L’aggravation de la guerre froide se traduit bientôt par l’interdiction d’échanges scientifiques internationaux. Le secret sur les résultats scientifiques s’étendit dans les années suivantes jusqu’à englober, particulièrement en physique nucléaire, des questions relevant strictement de la recherche fondamentale. La menace d’une introduction généralisée du secret en matière scientifique remobilisa les esprits.
Malgré son importance, la question des armements n’a pas été la seule, au lendemain de la guerre, à susciter l’intérêt des scientifiques. Le climat de l’époque favorise leur aspiration à voir la science contribuer au progrès des conditions de vie de la société, dans leur propre pays, mais aussi dans le monde. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’il est aussi de leur responsabilité de se préoccuper de ces questions. Peut-être pensent-ils parfois constituer une élite qui peut agir en avant-garde au niveau des gouvernements. Les idées qui dominent chez beaucoup de ces « travailleurs scientifiques » français, comme on les appelle alors, sont très proches de celles qui ont cours chez leurs collègues anglais. Parmi ceux-ci le physicien et cristallographe J. D. Bernal, dont le livre « La fonction sociale de la science », avait eu en 1939 un retentissement important. De la convergence de vue anglo-française naîtra en 1946 la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques. Malgré les difficultés de la guerre froide, celle-ci jouera un rôle certain dans les initiatives qui se déploieront ultérieurement contre les armes et les essais nucléaires.

Recherche et responsabilité des scientifiques aujourd’hui


Le développement de la recherche fondamentale après guerre, en France et dans les pays développés, s’est traduit par une importante augmentation du nombre de chercheurs et des moyens. Cette tendance s’est arrêtée à partir des années 1970, allant dans la dernière période jusqu’à s’inverser contrairement à certaines apparences. En France, une partie des chercheurs bénéficie de postes stables, mais une tendance récente a multiplié les situations précaires pour les jeunes. Le bénévolat d’autrefois n’est pas absent dans certains secteurs, notamment des sciences humaines. L’accroissement du nombre d’enseignants-chercheurs s’est accompagné d’une diminution du temps qu’ils peuvent consacrer à la recherche. En ce qui concerne les moyens, il ne faut pas confondre avec les dépenses scientifiques les énormes dépenses techniques consenties sur des programmes relevant d’objectifs économiques ou militaires. Les chercheurs sont descendus massivement dans la rue l’année dernière pour protester contre le décalage entre les objectifs de croissance affichés et la réalité des postes et des moyens et les États généraux de la recherche ont réclamé, en particulier, une relance forte de la recherche fondamentale.

Lorsque le collectif « Sauvons la recherche » écrit dans un récent appel, « La recherche fondamentale multidisciplinaire contribue à un enrichissement permanent de notre compréhension du monde, qui éclaire nos choix sur le long terme, et peut provoquer de réelles ruptures technologiques le plus souvent imprédictibles », il n’évoque pas une recherche fondamentale dont la logique propre serait radicalement différente de celle illustrée par les exemples des années 1930. Ce qui a, bien entendu, changé, ce sont les conditions d’exercice du métier de chercheur, les sujets abordés dans les différentes disciplines et la place que celles-ci occupent dans l’ensemble de la recherche, qu’il ne peut être question de décrire ici. Les évolutions intervenues dans la société, les objectifs assignés à la science et les problèmes planétaires auxquels l’humanité est confrontée posent les rapports de la recherche et de la responsabilité des scientifiques en des termes nouveaux. On conclura par quelques remarques pour susciter la discussion.
Un courant de méfiance envers la mise en œuvre de nouvelles technologies se superpose souvent à une image généralement positive de la Science. On doit cette situation à de multiples facteurs. Le cantonnement de la science dans une culture spécifique, hors de la culture générale que le grand public partage à des degrés divers avec les hommes politiques ou les journalistes, est source d’incompréhensions dans les débats qui concernent les applications de celle-ci. Cette explication n’est pas suffisante. Il faut reconnaître le manque de transparence qui a généralement présidé au lancement des nouvelles technologies. L’appel aux experts qui se contredisent peut aussi se révéler pervers, le débat rebondissant sans avancer de scoop en scoop. L’exemple du travail international sur l’effet de serre et le changement climatique semble montrer la voie à suivre : la mobilisation généralisée des différentes compétences, un programme d’étude au long terme ponctué par une confrontation périodique de résultats documentés débouchant sur des diagnostics scientifiques de plus en plus précis, acceptés par tous. Au-delà des faits scientifiques, le débat n’est pas clos et concerne les scientifiques comme tous les citoyens. Une approche rationnelle nécessite alors de rechercher ensemble les non-dits qui accompagnent et faussent le débat, de faire la clarté sur le comment, le pourquoi, les résultats espérés de l’utilisation d’une technique et les risques, d’analyser aussi le contexte dans lequel elle est appelée à s’insérer.
Une partie importante de la communauté scientifique s’est mobilisée pendant de longues années contre la course aux armes nucléaires, chimiques et biologiques. La menace d’une catastrophe planétaire n’est pas écartée aujourd’hui. « Le détournement de la science vers les applications militaires », selon la formule utilisée par Frédéric Joliot-Curie, engage toujours la responsabilité des scientifiques. Les préoccupations de ces derniers doivent aujourd’hui s’étendrent à tous les aspects de l’utilisation de la science et jusqu’au devenir de la science elle-même.
La liaison étroite de la connaissance et de l’innovation dans le modèle économique actuel pose en effet des problèmes redoutables. Le mouvement de mondialisation tend en effet à faire des technologies, mais aussi des innovations caractérisées par des retours rapides sur investissements, et avec elles de toute la science, l’enjeu d’une compétition intense, dont le seul arbitre est le marché.
Le système des brevets joue un rôle important dans ce mécanisme. On peut légitimement s’interroger sur sa pertinence actuelle. Les règles de propriété intellectuelle qui interviennent dans leur attribution ont été assouplies, prenant prétexte des difficultés rencontrées pour tracer une frontière entre des résultats relevant de la science fondamentale et des résultats signant une avancée vers une innovation brevetable. Il en résulte un risque certain d’appropriation des connaissances scientifiques, au motif qu’elles sont liées à des innovations techniques. On voit des contrats entre les équipes de recherche et des firmes industrielles s’accompagner dans ce contexte de restrictions à la publication, et on voit même des thèses soutenues sous embargo. Ces restrictions à l’échange de connaissances rappellent désagréablement le rôle désastreux du secret militaire après-guerre. Elles mettent en cause la notion même d’une recherche fondamentale alimentant un patrimoine commun de l’humanité.
Cette inadéquation du système des brevets ne peut que s’accroître, si on veut s’attaquer aux grands problèmes auxquels l’humanité est confrontée en ce début de vingt et unième siècle. Les problèmes de lutte contre les épidémies actuelles et celles qui peuvent surgir et se développer de manière foudroyante dans un monde où les déplacements sont de plus en plus nombreux. Le problème de la faim et celui de l’accès à l’eau potable dont continue à souffrir une très grande part de la population du globe. Le problème de l’énergie, qui ne peut plus se régler essentiellement par l’utilisation des combustibles fossiles, sauf à déclencher une détérioration dramatique du climat. La maîtrise de l’énergie et la préservation des écosystèmes dans l’intérêt des générations futures.
Le souhaiterions-nous, nous savons que notre mode de développement n’est pas transposable à l’ensemble de la planète. Il faudra donc trouver des solutions nouvelles. On imagine qu’elles impliqueront un immense effort de recherche fondamentale et de développement de nouvelles technologies, un immense effort de coopération internationale si on veut éviter les conflits majeurs engendrés par les difficultés à surmonter. Si la science ne peut prétendre apporter La réponse aux questions posées par la construction d’un mode développement durable, les scientifiques ont avec d’autres, à prendre leurs responsabilités pour y apporter leur contribution.


Hélène Langevin-Joliot, Directrice de recherche émérite au CNRS



Le Musée des Arts et Métiers présente du 31 mai au 15 octobre 2005 « Doisneau chez les Joliot-Curie, un photographe au pays des physiciens ». L’exposition présente notamment des photographies, des appareillages et des documents relatifs au Laboratoire de Synthèse atomique d’Ivry, qui ont été évoqués dans la conférence.

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