Monique Chemillier-Gendreau : Prix de l’Union rationaliste 2002


Chère Monique,

En me demandant de vous présenter, ici, ce soir, vous m’avez plongé dans la perplexité. Pourquoi moi, scientifique, si éloigné du monde du droit qui est le vôtre, alors que tant de collègues plus proches de vous, connaissant mieux votre œuvre, me paraissaient être beaucoup mieux qualifiés pour en parler. J’ai accepté, estimant que l’amitié qui nous lie depuis une dizaine d’années était une raison suffisamment forte, je vous ai dit oui spontanément, sans savoir à quoi je m’engageais.
Maintenant je saisis mieux le sens de votre choix car je me suis plongé dans votre œuvre écrite qui n’est pas mince, et j’ai cherché à mesurer et à comprendre le rôle que vous jouez dans notre
société, par vos articles nombreux dans divers journaux, par vos
interventions dans des colloques et des débats publics, par les
innombrables missions qui vous font courir le monde du Viêt-nam au Guatemala, de la Guinée-Bissau à la Palestine, par vos engagements multiples au service de nombreuses causes dont celle très actuelle des sans papiers. Je crois avoir compris ainsi que ce qui vous anime c’est, simplement, l’amour du droit. C’est un amour que vous avez connu très tôt, encore enfant, dans cette grande île de Madagascar où vous viviez avec votre famille, entre votre père haut fonctionnaire éclairé qui y dirigeait les chemins de fer, vos frères et sœurs et vos nounous malgaches. C’est entre sept et dix ans que vous vous êtes aperçue d’abord, étonnée ensuite, du peu de droits dont jouissaient les Malgaches ; c’est peu après que vous avez commencé à vous insurger contre ce qui vous apparaissait comme une profonde injustice. Les enfants ont beaucoup plus que nous autres adultes le sens de la justice, c’est leur sens inné de la justice qui les amène à la conscience politique en s’interrogeant sur leur place dans la société et en observant tous les dysfonctionnements qui empêchent une juste distribution des droits, des richesses, des talents.
La plupart du temps ce sens de la justice s’émousse vite, les premiers frottements avec les rudes réalités de la vie poussent la plupart d’entre nous à reléguer la justice au second plan de leurs préoccupations.
Vous, vous avez eu la chance d’avoir ce père éclairé dont vous parlez toujours avec tant d’émotion, ce père qui était aussi très conscient des défauts du système colonial et en était aussi critique que sa position le lui permettait et avec qui, très tôt, vous avez discuté de tous les problèmes de société que vous commenciez à formuler de plus en plus explicitement. Déjà apparaissait chez vous la question que vous n’avez cessé depuis de vous poser inlassablement : qu’est-ce que le droit ? comment et sur quoi peut-on fonder le droit ? comment empêcher le droit d’être toujours de préférence celui du plus fort ?
Quels doivent être les rapports du droit et du pouvoir, rapports indispensables dans la mesure où le droit doit non seulement être énoncé mais respecté et que la force doit parfois être employée pour assurer ce respect ? L’actualité nous fournit, hélas, de multiples occasions de nous interroger sur la légitimité de la force face à une menace réelle ou supposée, face à une oppression, face à une terrible injustice. Quel droit sous-tend cet usage d’une violence qui peut être individuelle et aveugle ou bien froidement mise en œuvre par des États, que ce soit contre leurs propres ressortissants ou bien contre d’autres peuples ? Où est la frontière entre une violence légitime et la terreur ?
Vos premières actions militantes ont pourtant eu d’autres objets, vous êtes insurgée contre l’injustice criante que constituaient les conditions dans lesquelles se passaient les examens, l’agrégation de droit, avec la conscience aiguë de la situation très favorisée qui était la vôtre comparée à celle de beaucoup de vos condisciples. Vous aviez le carnet d’adresses bien fourni, hérité de votre père, et aussi l’inestimable et indéfectible soutien du compagnon de votre vie, Pierre, votre mari, le père des trois enfants que vous aviez déjà, Pierre qui pouvait tout faire, savait tout faire, qui faisait bouillir la marmite familiale, s’occupait des enfants, apaisait vos craintes et vos angoisses. C’est un trait de votre caractère qui me frappe depuis que je vous connais, vous n’oubliez jamais ce que vous devez aux autres, et aux hasards de l’existence qui vous ont fait naître dans une famille aisée, cultivée, unie, qui vous ont fait rencontrer ce Pierre que vous aimez comme au premier jour et qui vous le rend bien, qui vous a fait concevoir quatre enfants, vous a dotée plus tard de ces petits-enfants que vous aimez tant. Vous n’oubliez pas cela et vous n’oubliez jamais non plus que beaucoup n’ont pas cette chance-là, vous vous demandez en permanence ce que vous feriez ou auriez fait dans une situation plus difficile et cela vous permet d’admettre et de comprendre des comportements bien différents des vôtres, comportements de révoltes ou de désespoir, irrationnels ou violents. C’est certainement un trait de caractère, mais c’est plus que cela, c’est une composante essentielle de votre quête de la vérité dans et par le droit. Vous assignez à la Loi la tâche impensable, sans doute complètement utopique et inaccessible, de faire cesser toutes les injustices, de faire cesser toutes les conditions d’oppression dans lesquelles un individu, un groupe quelconque, un peuple, un État impose sa volonté à un autre moins fort, plus démuni et ce, même quand le plus démuni a, par contrat, accepté de se soumettre. La rigoureuse et rationnelle démarche intellectuelle qui est la vôtre n’arrive jamais à occulter l’affection véritable que vous éprouvez pour les plus démunis qu’il s’agisse des peuples sans terre et sans État ou des demandeurs d’asile et ce, encore une fois, même quand ces gens se livrent à des actes que vous ne pouvez pas approuver.
Nous nous sommes rencontrés, Monique, en Palestine. Pas la Palestine d’aujourd’hui, celle du lendemain de la signature des accords d’Oslo, une Palestine presque pacifique où nous avons pu louer, à Jérusalem-Est une voiture et aller, sans être jamais contrôlés aussi bien à Naplouse et Ramallah dans les territoires occupés qu’à Césarée, en Israël. Une Palestine où l’on voyait des gens rire et l’on sentait qu’un espoir était né ! Nous ne nous connaissions pas du tout, bien que tous deux professeurs à Paris 7 depuis longtemps, et ce qui nous a rapprochés très vite c’est la confrontation de nos réactions, le soir, après que j’ai passé la journée avec des mathématiciens à Naplouse pendant que vous discutiez avec des juristes et politologues à l’université de Bir-Zeit. Nous avions vu tous les deux des gens enfermés, prisonniers de fait, empêchés qu’ils étaient d’aller et de venir, que ce soit à l’étranger ou sur leur propre territoire, des gens soumis constamment à l’arbitraire d’une armée d’occupation, incapables de deviner si, partis pour la ville voisine, ils pourraient jamais dépasser le prochain check-point. Et nous trouvions cela terrible et cela l’était en effet. Les soirées sont longues quand on est en mission et nous avons eu tout le loisir de discuter de toutes les situations injustes, terriblement injustes que nous avions eu à connaître. Nous avons eu tout le loisir de discuter du Viêt-nam, des trente ans de guerre qu’il a connus de 1945 à 1975 et de l’état d’épuisement dans lequel nous l’avions trouvé, moi-même en 1978, en allant enseigner à l’Institut d’Informatique de Hanoï, vous une année plus tard lors d’une mission pour le compte de l’association internationale des juristes démocrates pour enquêter, si j’ose dire, sur l’intervention du Viêt-nam au Cambodge pour mettre fin au sanglant pouvoir des khmers rouges. J’ai été marqué moi-même, par cet épisode vietnamien, quand j’ai dû me rendre à l’évidence que l’inattention de mes élèves n’était pas la marque du “ je m’en foutisme ” répandu chez les potaches parisiens, mais le résultat de leur sous-alimentation chronique (2 kilos de riz par mois pour des jeunes à qui il en aurait fallu au moins 12 kilos !).
Vous avez été marquée encore bien plus que moi, par votre mission au Viêt-nam. Ayant vu beaucoup d’horreurs, ayant rencontré beaucoup de gens, ayant réfléchi, au retour de cette mission, vous avez dit ce que vous croyiez juste, à savoir que l’intervention au Cambodge était légitime, que les Cambodgiens étaient fondés à requérir l’aide des Vietnamiens pour se débarrasser d’un régime impossible menant leur pays à sa perte et que les Vietnamiens étaient en droit de leur apporter cette aide. Évidemment ces conclusions si elles faisaient plaisir à certains déplaisaient farouchement à d’autres, et votre prise de position sur un sujet brûlant de l’actualité vous a fait rentrer brutalement dans l’arène politique, vous vous êtes vue courtisée par les uns et honnie par les autres. Vous n’avez pas varié pour autant, tout en commençant à mesurer la perversité du monde politique, et en découvrant que les attitudes politiques sont beaucoup plus dictées par l’intérêt que par des considérations de justice, d’éthique ou simplement de vérité. Quant à passer aux yeux de beaucoup pour une dangereuse marxiste, vous auriez pu vous laisser entraîner par les sirènes du parti communiste qui se sont multipliées autour de vous et ont entamé leurs plus beaux chants. En vain, car cela vous a surtout raffermie dans votre propos et a engendré cette peur de la récupération politique qui, depuis, ne vous quitte guère.
De fait, vous avez récidivé et même multiplié les missions pour le compte de l’association de juristes démocrates, missions qui vous ont menée en Amérique centrale à plusieurs reprises et en de nombreux autres lieux où le droit international était bafoué : chacun sait que ces lieux ne manquent pas sur la planète. Toujours très soucieuse de préserver votre indépendance d’esprit, de n’être inféodée à aucun parti politique, à aucun groupe partisan, vous êtes allée voir, rencontrer des gens, tous les gens, tous les acteurs du drame qui se jouait sous vos yeux et, en revenant, vous avez dit ce que vous croyiez juste, ce qui vous paraissait fondé en droit. Votre méthode, si je puis appeler cela une méthode, est depuis lors constante : c’est le mélange de la compassion pour les victimes, toutes les victimes, et de la rigueur de l’analyse juridique. Vous vous êtes fait une spécialité de la traque des détournements du droit, de tous les procédés employés pour occulter le droit, ou pour en dénaturer le sens auxquels peuvent se livrer gouvernements et groupes de pression et, pour cela, vous êtes connue dans le monde entier.
Dans le même temps, vous n’avez jamais cessé de vous interroger sur la question fondamentale, qu’est-ce que le droit ?, peut-il y avoir un droit international valide pour tous, applicable à la Terre entière ? Pour cela, il faudrait, selon vous, que tous les peuples de la planète forment une communauté, et qu’en dehors de leur disparité de richesse, de culture, de mœurs, de gouvernement, ils aient en commun quelque chose sur lequel on pourrait fonder le consensus, la norme acceptable par tous que constitue le droit et vous n’êtes pas sûre que ce soit le cas. En dehors de vos activités de terrain, vous avez multiplié les travaux théoriques sur les fondements du droit ce qui a donné au moins un très beau livre Humanité et souveraineté, que j’ai lu avec le plus grand plaisir et que devraient lire tous ceux qu’intéresse l’avenir de nos sociétés humaines.
Je dois terminer cet éloge, mais je ne puis le faire sans évoquer votre action toujours en cours au sujet difficile des sans-
papiers. Le titre de l’ouvrage que vous avez publié en 1998 est éloquent : Injustifiable. Votre plume, plus qu’ailleurs, y vibre d’indignation et s’y fait accusatrice. Injustifiables d’abord, les mensonges accumulés au sujet de l’immigration à travers les âges comme au sujet des immigrés actuels, les mensonges absolus ou les demi vérités, demi mensonges concernant leur nombre, leur provenance, leur rôle économique.
Injustifiable, l’incapacité de nos gouvernants de tous bords à énoncer des règles concernant la régularisation des sans-papiers et à s’y tenir. Injustifiable le maintien, sur notre sol de dizaines de milliers de gens sans droits élémentaires et obligés de se cacher, vivant dans la terreur constante d’être pris et reconduits à la frontière. Injustifiable, l’impossibilité pour le père marocain d’un collègue franchement naturalisé français, enseignant à Paris 13, de venir en France une semaine voir son fils. Plus injustifiable que tout, l’exploitation politique de la situation souvent dramatique de ces immigrés, que ce soit pour nourrir les peurs irrationnelles de l’opinion, ou pour faire naître des espoirs bientôt déçus de régularisation et
déclencher par là un peu plus de désespoir chez les exclus et de nouvelles vagues d’immigrants toujours aussi clandestins.
Vous n’êtes pas la seule, Monique, à vous être exprimée sur ce douloureux sujet mais vous l’avez fait excellemment, la juriste en vous sait mettre en évidence les incohérences et les aberrations de nos gouvernants en la matière, la citoyenne prend clairement position, l’immigration a été une des richesses de notre pays, elle doit le demeurer, non seulement nos immigrés ne sont pas trop nombreux mais on peut se demander s’il y en a assez. Merci, Monique, d’avoir écrit ce livre !
Pour terminer je ne puis que me réjouir vivement que l’Union rationaliste vous ait choisie comme lauréate de son prix cette année. Vous le méritez certainement : il est relativement facile à un scientifique d’être rationnel ou rationaliste dans sa démarche, les faits sont vérifiables, les vérités sont démontrables. J’ai l’impression qu’être
rationnel ou rationaliste est plus difficile à un juriste, dans une discipline dont les fondements mêmes sont si incertains et les applications, dans le très grand nombre de cas où le droit entre en conflit avec les passions humaines, si pleines d’aléas. Vous avez au moins tenté de l’être pendant les 45 années que vous venez de passer au service du droit. Mais l’émotion qui m’étreint en achevant ce discours vient d’ailleurs : vous êtes, Monique, cette femme étonnante qui a élevé une famille, poursuivi une carrière brillante, côtoyé les grands de ce monde et qui a gardé ses étonnements, ses interrogations et ses indignations de petite fille. Vous êtes la juriste rigoureuse, froide, que ne rebute la difficulté d’aucune analyse et vous êtes restée naïve, toujours désarçonnée par la méchanceté, par le mensonge, par le non-respect de la parole donnée Pour vous la vérité ne doit jamais être ni déguisée, ni fardée, ni même habillée, quels que puissent être les motifs que l’on invoque pour ce faire, elle doit rester nue et notre sort d’humains est de la regarder en face.


Monique Chemillier-Gendreau
L’énigme de la souveraineté et la crise
du droit international
Merci Maurice, pour ces propos de présentation dans lesquels l’amitié qui nous lie vous a entraîné vers des appréciations bien trop positives. Je suis très touchée de recevoir aujourd’hui le prix de l’Union rationaliste et j’ai été infiniment heureuse que le scientifique que vous êtes, accepte l’exercice auquel nous nous livrons ensemble actuellement, car la réflexion sur le droit ne doit pas être l’apanage des seuls juristes et vous êtes parmi mes amis non juristes, l’un de ceux avec lesquels j’ai eu les échanges les plus étroits.
Vous avez évoqué des enjeux politiques internationaux qui sont au centre de mon parcours et qui contribuent à cet état d’intranquillité intellectuelle et morale que vous partagez avec moi. Mais le meilleur remède à l’angoisse est souvent dans la compréhension des choses, cette compréhension qui est la condition de l’action.
L’effondrement d’un certain nombre de sociétés et la persistance de la violence, dans d’innombrables régions, nous mettent en demeure d’analyser et d’agir à la fois. Or, je travaille sur un objet : la règle de droit international, qui est au cœur des conflits et sur lequel se joue la vie des gens. Combien d’Irakiens vont mourir dans la guerre annoncée ? Combien de Palestiniens vont encore perdre la vie et combien d’Israéliens, avant que n’advienne la paix ? Combien d’immigrés mourront noyés sans atteindre leur but ? Ceux qui connaissent le mécanisme du droit se doivent de dénoncer la règle injuste ou de s’élever contre l’interprétation douteuse de la norme. Dire que la Charte des Nations unies ne permet pas au Conseil de sécurité de déléguer dans un repli de phrase la sécurité collective à des États piaffant de volonté guerrière ou que les Pactes Internationaux des droits de l’homme ouvrent le droit de libre circulation à tous est une nécessité. Mais de mon point de vue, c’est insuffisant. Ce sont des dysfonctionnements sensibles en première analyse mais il y en a d’autres moins apparents et en réalité plus importants.
Les impensés d’une société internationale hétérogène
Aussi, je voudrais ce soir évoquer brièvement devant les proches, amis ou collègues qui ont eu la gentillesse de venir, quelques-unes des difficultés qui entravent le développement du droit international et qui n’apparaissent pas si l’on s’en tient à une approche positiviste. Le paradoxe du positivisme juridique est de prétendre représenter la fine pointe de la pensée rationaliste dans la science du droit, alors qu’il fait en réalité l’impasse sur des points aveugles que la raison devrait tenter de débusquer et si possible d’éclaircir.
Les positivistes isolent le processus normatif de son environnement politique. Pour ce qui est du droit international, ils le coupent de la politique internationale dont il est l’un des instruments. Et ce faisant, ils prêtent une neutralité imaginaire à un système juridique tiraillé entre divers projets de domination. Mais surtout, ils éludent la question essentielle des fondements de la norme. Celle-ci a toujours oscillé entre les croyances et la raison. Et elle est plus facile à résoudre avec les premières qui l’évacuent qu’avec la seconde qui l’affronte.
Le droit divin est encore aux sources de la loi dans bien des sociétés. Et il affleure (comme en témoigne le débat européen) au sein de sociétés que l’on avait cru pourtant en marche vers des systèmes de pouvoir et de droit dégagé des croyances. Cette régression du politique et du juridique vers les doctrines religieuses s’opère sur fond de fanatismes meurtriers. Or, le rôle capital du droit est de substituer au désordre de la violence des règles du jeu acceptables par tous. Où les trouver dans la société mondiale ? Celle-ci, dans sa complexité particulière, est faite de deux strates superposées. Il y a la société des États avec les relations qu’ils entretiennent entre eux. Mais alors, l’hétérogénéité de chaque société nationale est masquée par l’unité de la personne du souverain étatique. Cette société interétatique persiste et elle produit encore des effets de droit. Mais sa crise est cependant perceptible et profonde.
En effet, parallèlement à la société interétatique, une société mondiale émerge où foisonnent les relations transnationales non contrôlées par les États. Elles sont licites ou pour une large part illicites à travers tous les trafics qui prolifèrent et elles laissent se développer des rapports de force d’une rare violence.
Ce second aspect de la société mondiale est entièrement à penser juridiquement : quel droit pourrait la régir ? Dit par qui ? Et sur quels fondements ? Le droit n’est assuré de ses fondements que s’il repose sur des justifications qu’un esprit humain puisse exposer à un autre esprit humain en étant certain qu’il puisse les entendre. Cela ne peut donc être que par la raison qui est universelle et non par les croyances qui ne le sont pas. Elle seule peut rompre l’engendrement de la violence. Si nous voulons dissuader un humain qui est atteint par cette violence de répondre avec les mêmes moyens, nous devons lui proposer l’observation d’une norme juridique qui lui indiquera ses devoirs, mais lui garantira aussi ses droits. Et il faut lui dire pourquoi cette norme le réunit à celui dont il craint la violence. Et toutes nos condamnations morales, politiques, judiciaires du terrorisme, pour nécessaires qu’elles soient, ne serviront à rien, tant que nous n’aurons pas garanti les droits de ceux auxquels les auteurs de ces attentats s’identifient. C’est pourquoi, nous devons aller jusqu’à la question de la nature de la société encadrée par le droit. Celle-ci doit former une communauté politique réunie autour de certaines valeurs. Mais, à l’échelle du monde la diversité semble avoir plus d’impact que l’universalité.
Pour le moment, les États laissent s’échapper de leurs flancs des parties de population parfois importantes qu’ils abandonnent, rejettent ou oppriment selon les cas. Ce rebut humain n’est plus protégé par le droit d’aucun État même s’il ne peut éviter de se trouver sur un territoire étatique. Rejetés ici parce qu’opposants et persécutés ou économiquement superflus et indésirables là parce que réfugiés en surnombre, ces populations disent la crise de l’État.
Le schéma construit par la pensée politique et juridique depuis le xve siècle est aujourd’hui épuisé. La figure de l’État souverain, maître d’un territoire et de la population y demeurant et symbolisant l’universel social pour ce groupe qui s’y trouverait protégé, ne correspond plus à la réalité. Il ne produit donc plus de sens, même si la crise est très inégale d’une expérience à l’autre.
Les dérives de la souveraineté
C’est que la souveraineté a été réduite à un attribut de l’État. On a ainsi cautionné des majestés bouffonnes, des apparats coûteux, des usages monstrueux de la répression et de la violence prétendument légitime. Liant la souveraineté et la loi, on a espéré réduire la violence au sein d’une communauté politique déclarée souveraine. Mais rien n’était clair ni des contours de ces communautés nécessairement multiples et partielles par rapport à l’humanité, ni des bases de légitimité des pouvoirs qui s’y exerçaient. Escamotant la double énigme des origines et des contours, la souveraineté a laissé en
liberté le germe des monstres : les vraies dictatures, les fausses démocraties, les grands frissons d’un certain 21 avril où il apparut que l’État familier pouvait basculer dans la monstruosité.
On peut refuser d’aller jusqu’à l’énigme. Mais si l’on veut la percer, alors doit commencer le travail critique sur la souveraineté. La souveraineté donnait une sorte d’achèvement artificiel à des
communautés politiques partielles et contingentes. Ces communautés partielles ne sont respectables, et elles le sont, que comme des
expressions localisées de la communauté politique universelle. Mais c’est la pensée même de cela et du droit qui doit le régir qui forme ces points aveugles du moment où nous sommes. Car la monstruosité consiste aussi à imposer comme schéma d’universel l’hégémonie d’une particularité. C’est bien ce qui apparaît dans l’usage actuel qui est fait du pouvoir et du droit au sein du Conseil de sécurité.
Comment éliminer le germe de la domination dans le lien social établi entre toutes les particularités ? Comment lui donner forme juridique ? Celle-ci ne peut pas être seulement contractuelle car le contrat laisse les rapports de force sans contrôle.
Le droit mondial aura besoin de sa loi. Mais nous avons couplé jusqu’ici loi et souveraineté. Faudra-t-il donc passer par une nouvelle souveraineté pour formuler ces normes à portée universelle qui seraient la garantie de la liberté collective ?
La clarification de la souveraineté n’est pas achevée. Mais la mondialisation nous y contraindra. Les Princes se sont libérés de l’Empereur et du Pape en se déclarant souverains, les bourgeois se sont libérés du monarque en déclarant la Nation souveraine, les peuples se sont proclamés souverains contre toutes les oppressions et celles-ci ont persisté et ont été perpétrées au nom du peuple ou de la figure du prolétariat.
Comment faire pour que ne reviennent pas ces monstres
effrayants qui ont habité des États souverains et qui ont nom : nazisme, stalinisme, polpotisme, etc. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans lequel nous avions cru voir la norme de base d’un droit international prenant en compte l’idée d’émancipation a parfois lui-même engendré des monstres étatiques avec à leur tête des Duvalier ou des Bokassa (et je m’en tiens aux monstres refroidis). Dans la communauté politique partielle, lorsque le peuple s’oppose violemment à l’État, la souveraineté est-elle du côté de l’État ou du côté du peuple ? C’est la difficile question du droit de résistance. L’emboîtement des communautés offre quelques possibilités de réponse si la résistance contre un pouvoir local peut s’appuyer sur une norme d’échelle supérieure. C’est tout le mécanisme des droits de l’homme. Mais il est inachevé.
Sujets souverains ou souverain bien ?
Devons nous chercher les innovations du côté d’un nouveau titulaire de la souveraineté ? Faut-il que l’individu et lui seul, récupère cet attribut ? Les droits de l’homme souverain en somme contre toutes les structures qui voudraient altérer cette propriété de l’homme-roi ? L’idée est séduisante, mais peu opératoire. Car une addition d’individus souverains ne fera pas une communauté politique. Et nous pouvons toujours aussi proclamer l’humanité souveraine, cela ne sert à rien tant que LE peuple de la terre n’est qu’une multitude confuse et violente. C’est la conscience commune qui fonde la communauté politique et dégage le sentiment d’obligation qui donne son efficacité au droit. Comment ce sentiment serait-il possible aujourd’hui ? L’arbitraire qui éclate autour de la Palestine ou de l’Irak, mais se poursuit en réalité depuis longtemps, entrave toute construction d’un espace politique mondial. Et le droit international pénal qui se cherche est un balbutiement de conscience universelle bien hésitant.
Il faut cesser de penser la souveraineté comme l’attribut d’une personne, monarque individuel ou fiction collective toujours confisquée. La souveraineté ne peut être affectée à un sujet partiel. Nous devons la définir, non pas par un sujet, mais comme une fonction. Cette fonction a été en recherche au sein de bien des sociétés nationales autour de l’idée d’intérêt général. Mais elle ne résolvait pas le conflit entre les intérêts de deux ou plusieurs communautés partielles. Aujourd’hui et à l’échelle mondiale, c’est l’intérêt public universel qui est en recherche. Nous pourrions nous laisser guider par l’expression spinoziste de souverain bien pour désigner cet état dans lequel les individus formant une société avec les autres accèdent avec eux à une union avec la nature entière.
Si nous établissons cette fonction, nous entrevoyons une
réponse à la question : comment faire pour que ceux qui gouvernent les peuples du haut du Conseil de sécurité ou d’ailleurs soient eux-mêmes gouverné par des lois ? Alors, ces lois internationales qui ne peuvent advenir que de manière coutumière, seront nourries de la recherche de ce souverain bien, une recherche menée naturellement sur une base séculière puisque, à l’échelle universelle, les dieux sont multiples et si souvent déchaînés les uns contre les autres. Ainsi la souveraineté, écartée comme attribut des uns ou des autres, mais établie comme fonction au sein de la collectivité globale peut conduire à de nouvelles possibilités de vie. Or l’enjeu du droit est bien là. Il décide du statut de nos vies, de la condition faite à nos corps, de la nature de notre liberté. Pour réintégrer le rebut déshumanisé dans l’humanité, il faut nourrir le concept de bien, de souverain bien, avec des éléments très concrets comme la protection des biens vitaux, le partage des ressources, l’effectivité des droits fondamentaux, les garanties de la dignité. Concrètement, cela transforme le rôle des États en le subordonnant à ces impératifs et cela nous conduit nécessairement vers la réforme des Institutions internationales qui doivent être entièrement orientées dans ce sens.
Sans doute, en m’écoutant, certains d’entre vous pensent-ils que ce sont là des enjeux bien lointains et que j’ai la tête dans les nuages. Alors l’amphithéâtre d’astrophysique était un lieu symbolique adapté à de telles projections dans l’universel. En réalité, l’universel sur lequel je travaille n’est qu’un concept applicable à ceux qui peuplent un tout petit coin du vaste univers que l’on étudie dans ces lieux. Mais les occupants de cette petite planète sont confrontés à un système mondial qui est arrivé à un point de rupture. Et les questions en apparence abstraites avec leurs ébauches de réponses utopiques que j’ai évoquées ce soir me sont venues du contact concret avec des conflits qui s’éternisent, des répressions ni entravées, ni condamnées, des camps de réfugiés à perte de vue.
Le renouvellement de la réflexion est donc une condition de survie ou plutôt de retour à la vie vraie, celle qui ne se développe pas aux dépens d’autres vies. Ce renouvellement est une œuvre
collective et un grand nombre de ceux qui sont là ce soir y participent à travers des initiatives universitaires, politiques, intellectuelles, humanitaires diverses. Aussi est-ce pour eux autant que pour moi que je me réjouis que l’Union rationaliste ait été attentive au travail ébauché dans cette direction.