Union rationaliste

Éditorial du Cahier 649

La fabrique des grands hommes

Les féministes me pardonneront ce titre dans un éditorial dont le point de départ est l'annonce du transfert du corps de Simone Veil au Panthéon. Le fronton de ce monument porte en effet l'inscription « Aux grands hommes la Patrie recon­nais­sante ». Je crains fort que pour des raisons de style et d'euphonie cette devise ne devienne jamais « Aux grands humains (ou : aux grands hommes et aux grandes femmes) la Patrie recon­nais­sante ».

Voici donc Simone Veil promue grand homme. C'était une femme remarquable, personne n'en peut douter. On peut quand même s'étonner d'une décision si vite prise, sous le coup de l'émotion. Dans les quelques jours qui suivent son décès, tout mort est sanctifié. Il serait de mauvais ton de lui adresser quelque critique que ce soit.

Comme beaucoup de transferts au Panthéon, et tout récemment ceux de Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette, ces honneurs sont doublement politiques. C'est une façon pour le Président de la République de soigner sa popularité en répondant à une supposée demande de l'opinion publique. C'est également un choix symbolique : en honorant Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette, François Hollande respectait une parité hommes/femmes de plus en plus exigée par l'opinion et la diversité de la Résistance à l'occupant nazi. Le choix de Simone Veil par Emmanuel Macron est également doublement politique : il accroît sur le moment sa popularité et affiche son respect des droits de la femme dans une démocratie moderne.

Il faut dire que le symbole est bien choisi. Qui a vu, verra ou reverra l'image de cette femme droite, digne, bien mise, défendant en 1974 la dépénalisation de l'avortement devant une meute d'hommes de droite l'accablant d'injures ne peut que ressentir du respect pour cette femme de caractère dont on savait par ailleurs qu'elle était revenue d'Auschwitz, où une partie de sa famille est restée pour toujours. Mais le symbole ne doit pas faire oublier la réalité : c'est Giscard d'Estaing qui avait nommé Simone Veil ministre de la Santé, non pour son féminisme mais à cause de ses opinions politiques et de celles de son mari, et qui lui avait demandé de présenter cette loi devant la Chambre des députés. La décision de Giscard d'Estaing est l'aboutissement d'un long combat dont les points culminants furent le « Manifeste des 343 salopes » (1971) avouant avoir subi un avortement ou prétendant l'avoir fait, manifeste que Simone Veil ne signa pas, et le procès de Bobigny (1972) que Gisèle Halimi transforma en procès politique pour la dépénalisation de l'avortement. Peut-être faudrait-il aussi parler du très gaulliste Lucien Neuwirth qui en 1967 fit passer la loi de dépénalisation de la contraception.

Je ne sais si Gisèle Halimi entrera un jour au Panthéon. J'en doute : un peu trop à gauche, un peu trop frondeuse, trop souvent mariée, trop libre. Ce n'est pas un exemple à donner aux générations futures. L'existence de Simone Veil permet au contraire de surcharger le symbole féministe. Juive non pratiquante, non sioniste, parfaitement française, appartenant par ses fonctions et son mari à la haute bourgeoisie française, épouse et mère de famille exemplaire, toujours correctement mise, robe stricte, collier de perles au ras du cou, manteau de vison l'hiver, rescapée des camps de la mort mais militant pour la réconciliation franco-allemande, membre d'un parti et d'un gouvernement de centre-droit, présidente d'un Parlement européen de droite, elle est l'image parfaite de la bourgeoisie moderne, progressiste, généreuse et modérément féministe que prétendait incarner Giscard d'Estaing et qu'Emmanuel Macron reprend aujourd'hui à son compte. Simone Veil n'est pas seulement un symbole féministe, c'est aussi un symbole politique, pour ne pas dire de classe. Le constater n'enlève rien à sa réelle grandeur. Le choix de transférer ses restes en même temps que son ceux de son mari ajoute de la force au symbole, pas parce que son mari fut énarque, inspecteur des finances, PDG ou administrateur de grandes compagnies aériennes, et militant de centre-droit, mais parce que Simone Veil, féministe, fut en même temps épouse modèle, ce qui devrait rallier à la nouvelle majorité certains opposants au mariage pour tous.

La République choisit ses symboles. Au Panthéon, Simone Veil et son mari reposeront à côté de Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Emile Zola, les Curie, ainsi célébrés pour leurs seuls mérites, mais aussi de Jean Jaurès, Jean Moulin, Jean Monnet, symboles de luttes qu'ils ne menèrent pas seuls et d'idées que seuls ils n'auraient pas fait triompher : en politique les grands hommes (femmes) ne sont jamais que la face émergée de l'iceberg. Rappelons-le toujours à ceux qui se laisseraient aller aux facilités du culte de la personnalité. En politique, le recul critique est toujours de mise.

 

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