Union rationaliste

L'affaire Sokal…et après ?

                On connaît les circonstances de l'" affaire " Sokal. Physicien, Sokal s'est trouvé irrité en 1996 par un mouvement intellectuel qu'on peut appeler " post-moderniste ". Il n'a pas hésité, sous forme de provocation pourrait-on dire, à publier en l996 une parodie de ce genre de littérature dans Social Text : " Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique ", suivie par la publication immédiate en juin 1996 dans Lingua Franca d'une mise au point sur la nature réelle de l'article de Social Text.

                Le colloque d'aujourd'hui a pour but d'évoquer les circonstances de l'affaire Sokal et sur la suite qu'elle peut avoir. Je voudrais situer la discussion dans un ordre plus vaste que l'action de Sokal contre un discours critiquable. Peut-être est-ce trop ambitieux ?

                Tout d'abord, je voudrais rappeler un point de vue que j'ai déjà présenté, il y a bien longtemps, dans les Cahiers rationalistes sur la différence entre les sciences de la nature et ce que l'on désigne sous le nom de sciences de l'homme. Les sciences de la nature sont avant tout des sciences expérimentales ; la théorie vise à nous donner une représentation de la réalité, une représentation des processus qui sont à la base des phénomènes que l'on voit, que l'on touche, que l'on peut produire et reproduire expérimentalement. Excusez-moi de redire une fois de plus en quoi consiste par exemple l'étude physique de la nature. L'expérimentation n'est sans doute pas possible à la manière de l'expérimentation de laboratoire pour les sciences de la Terre et les sciences de l'Univers, mais le mode d'étude des phénomènes observés est très fondamentalement de même nature qu'en physique et puis généralement que dans les autres sciences de la nature.

                Le domaine des sciences de l'homme a au moins un point commun avec le domaine des sciences de la nature : c'est de comprendre le comportement de l'homme, de la société, de l'humanité. L'expérimentation n'est pas possible, le terme même n'a pas de sens. Au cours de l'histoire, le comportement a changé, les institutions ont changé. Pouvons-nous employer le terme de loi, au sens où le mot est employé en physique, pour parler des phénomènes humains et sociaux ?

                Il y a, justement, dans les sciences de la nature, quelque chose qui séduit les spécialistes des sciences humaines, ou tout au moins une partie d'entre eux, c'est justement la notion de loi, telle qu'elle apparaît dans les phénomènes de la nature. L'existence de lois de la nature a quelque chose de séduisant pour les spécialistes des sciences de l'homme, et trouver des lois du comportement humain donne à ce moment le sentiment d'avoir élevé les sciences humaines au niveau des sciences de la nature.

Au niveau !

                C'est comme si le mode d'évaluation des travaux effectués dans le domaine des sciences de la nature et dans le domaine des sciences de l'homme pouvait être de même nature. Cependant, la référence à tout un arsenal de connaissances physiques, telle que la pratiquent par exemple Gilles Deleuze et Félix Guattari, me donne l'impression qu'il s'agit moins de montrer quelque chose de nouveau que de laisser penser que leur analyse philosophique a la même valeur que les connaissances les plus modernes du monde physique.

                Mais, ce qui me paraît peut-être encore plus important, c'est l'absence de prise en considération de la notion de lois de la nature. Prenons, par exemple l'énoncé suivant : " Les états de choses renvoient aux coordonnées géométriques de systèmes supposés clos, les choses, aux coordonnée énergétiques de systèmes couplés, les corps, aux coordonnées informatiques de systèmes séparés, non liés. " (Qu'est-ce que la philosophie ? éd. de Minuit, 1991, p. 117.)

                La notion de grandeur physique, de relation entre différentes grandeurs est absente, et la notion de concept qui ne se rattache à aucune quantité réelle, tout en faisant l'objet d'énoncés où l'on trouve des termes qui se rapportent justement à la réalité, donnent une impression d'ambiguïté.

                Ce mode d'approche qui consiste à rechercher dans le comportement humain des lois qui aient la rigueur des lois de la physique microscopique me semble faire un saut considérable que peu d'auteurs ont essayé de combler. Il y a tout de même des intermédiaires entre les particules élémentaires et l'humanité !

                Il y a en particulier des espèces de singes qui ont fait l'objet de nombreux travaux. Dans La Recherche de mars 1998, un article sur les macaques laisse rêveur. Les titres des ouvrages donnés en référence évoquent la parenté entre le comportement humain et le comportement des singes. Les titres à eux tout seuls sont impressionnants : " Mâles démoniaques. Les singes et l'origine de la violence humaine ", " Agression et tranquillité chez les humains et autres primates ". Excusez-moi de faire un peu de spéculation ! On voit là une forme d'exercice de pouvoir, et un ouvrage récent sur les Hamadryas fait état également de la suprématie d'un chef de tribu. Mais ce qui m'a beaucoup impressionné c'est un article de vulgarisation sur la domination d'une écrevisse sur une autre.

                Les formes d'exercice de pouvoir chez les hommes sont certainement plus variées, souvent plus subtiles que chez les macaques. Par exemple, le désir de domination existe bien. Lorsque je lis, par exemple la description par Sokal et Bricmont de l'attitude de Bruno Latour, il me semble évident qu'à défaut de pouvoir exercer un pouvoir au sens propre du terme, Bruno Latour souhaite exercer au moyen du relativisme cognitif, sa supériorité sur l'ensemble des scientifiques professionnels. Ce besoin d'exercer sa supériorité se retrouve, dans le numéro déjà mentionné de La Recherche dans un bref article de Bruno Latour. A propos de la découverte du bacille de Koch en 1882, il laisse flotter l'idée que ce bacille n'existait pas avant sa découverte. Ce qui consiste à ne pas tenir compte de la découverte médicale en 1819 des caractéristiques physiologiques de la tuberculose par Laennec. Et dans l'article publié dans Le Monde au cours des débats avec Sokal, Bruno Latour a formulé l'idée que le même phénomène pouvait être dû à diverses lois de la nature, ce qui consiste, en fait à rejeter le sens scientifique du terme loi de la nature.

                Les raisons de cette recherche d'une domination idéologique sur le milieu des scientifiques me paraît être un problème encore plus important que la mise en évidence de ces discours qui vont faire l'objet d'une critique aujourd'hui. Cela pourrait-il être le motif de la prochaine grande conférence de l'Union rationaliste.

 

 


Membre de l'Institut. Président de l'Union rationaliste.

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