Éditorial du Cahier 644

Écrit par Alain Billecoq

De la raison avant toute chose

Je ne résiste pas au plaisir de recopier cette belle page de Georges CanguilhemCe texte a été déniché par notre ami Bernard Graber qui me l'a immédiatement transmis. Qu'il en soit chaleureusement remercié., illustrée d'ailleurs par l'eau-forte reproduite en toile de fond des Cahiers, dans laquelle Canguilhem présente ce que Gaston Bachelard nommait « l'engagement rationaliste » et qui est plus que jamais d'actualité :

« Avant Bachelard, bien des rationalistes se sont cru engagés, alors même que, faute d'une mode idéologique encore à venir, ils ne se disaient pas tels. Mais il s'agissait le plus souvent d'un engagement de la raison contre la religion, ou contre l'ordre établi d'un pouvoir traditionaliste, plutôt que d'un engagement pour la rationalité de la raison contre sa propre tradition. Cette sorte d'engagement s'adossait à une raison impavide, assurée de se retrouver et de se reconnaître dans la continuité progressive de la science qui l'avait instruite.

Pour Bachelard il s'agit d'un engagement pour la raison, contre cette forme de rationalisme, sorte de superstition scientifique, expression béate d'un premier succès de rationalisation. Il est si vrai que le rationalisme de Gaston Bachelard est la contestation d'un rationalisme euphorisant qu'il invente un terme pour l'en distinguer, celui de « surrationalisme », et qu'il fait appel à l'agressivité de la raison, systématiquement divisée contre elle-même. Le rationalisme polémique est autrement radical que la polémique rationaliste, souvent limitée par un compromis inconscient avec l'objet de sa critique. Pour espérer devenir rationaliste il faut plus qu'un souci de dévalorisation des préjugés, il faut la volonté de valoriser la dialectique du déjugement.

L'engagement rationaliste, c'est une révolution permanente »Gaston Bachelard, L'Engagement rationaliste, Préface de Georges Canguilhem, coll. Bibliothèque de philosophie contemporaine, PUF, 1ère édition, 192 pages, Paris 1972. Il s'agit d'un recueil d'articles et de conférences publiés à partir de 1936..

Ce court extrait résume clairement ce que l'épistémologue français, de surcroît philosophe de la poésie - d'où son clin d'œil au surréalisme -, entendait mettre en évidence. À savoir, l'impératif du double combat de la raison contre son extérieur et pour elle-même. Contre les forces extérieures qui tendent à et tentent de la museler, qui s'efforcent sciemment ou non de l'empêcher de penser par soi-même - dont Canguilhem rappelle brièvement une ou deux manifestations. Mais aussi, et surtout désormais, pour elle-même, c'est-à-dire contre ce qui à l'intérieur de soi fait obstacle à la constitution de soi. Il s'agit de la force d'inertie inhérente à tout esprit humain qui l'amène, une fois dissipée une illusion, surmontée une erreur, énoncée une vérité, à « se reposer sur ses lauriers » et à donner naissance à ce que l'on a baptisé du nom de ce « scientisme » pour qui la vérité se mesure uniquement aux résultats de la science. Ce dogmatisme, comme le précédent et semblablement à lui, rencontre le risque permanent encouru par la raison.

Nous savons bien, à l'Union rationaliste, que cette double lutte est sans fin.

Il n'est qu'à recenser les nombreux articles, entretiens radiophoniques, recensions d'ouvrages, colloques qui l'examine de près ou de loin que nous publions dans Les Cahiers Rationalistes. Je n'en donnerai pas d'exemple puisqu'ils occupent constamment une large part des Cahiers et encore de ce numéro-ci qui pointe les effets désastreux de la méfiance, voire la défiance spontanée, à l'égard des progrès scientifiques et de leurs applications jugées a priori nocives pour l'être humain et la nature. Ainsi en est-il de la vague antivaccination actuelleCf. l'entretien d'Emmanuelle Huisman-Perrin avec Odile Launay et Brigitte Autran sur France-culture. Emission du 28/12/2014 transcrite dans le n° 636 des Cahiers, p. 39 & sq.. Une illustration toute récente : l'Observatoire Sociétal du Médicament révèle, dans un article publié au mois d'octobre dans la presse, qu'environ seulement 62% de Français font confiance aux vaccins et que seulement aussi 52% d'entre eux considèrent que la vaccination présente plus de bénéfices que de risques. Et les pourcentages en faveur des vaccinations obligatoires diminuent chaque année.

Pour la raison elle-même. Car l'histoire nous apprend qu'elle n'est pas cette faculté de l'esprit humain immuable et éternelle mais qu'elle est la pensée qui se bouscule, se critique sans cesse, se conquiert en surmontant les obstacles et les forces d'inertie qui l'habitent. Elle peut, elle aussi, se laisser engourdir. D'ailleurs les chercheurs scientifiques le savent bien qui travaillent en équipe justement pour se mettre réciproquement en question, publient, organisent des congrès pour confronter leurs hypothèses et leurs découvertes. Ce ne sont pas les succès actuels de telle ou telle science, les progrès indéniables de nos connaissances qui doivent les laisser dans un état d'euphorie. Les deux articles ci-dessous de Jacques Haïssinski sur les ondes gravitationnelles et de Claude Marti sur les neurosciences - domaines de recherches si différents - nous rappellent fort opportunément ce fait que la raison scientifique, pour ne pas dire la raison tout court, est toujours en voie de se réformer, « se révolutionner » pour reprendre le lexique bachelardien.

Ni rien ni personne n'a le monopole de la raison. Aussi en appellerai-je à nouveau à vos réflexions, à vos critiques constructives, à vos articles, chers amis lecteurs, pour que le rationalisme vive et que la raison par vous ne soit pas en proie à l'effet néfaste d'un « sommeil dogmatique » (Kant).