Union rationaliste

Éditorial du Cahier 640

Comme il est normal, les attentats du 13 novembre 2015 ont d’abord causé un énorme choc émotionnel, auquel le gouvernement a voulu immédiatement répondre par des mesures spectaculaires, parfois plus symboliques qu’efficaces comme sa proposition de déchéance de nationalité pour les bi-nationaux condamnés pour actes terroristes. Il a fallu du temps pour que dans les médias, à ce discours, s’en oppose un autre qui, au-delà de l’immédiateté, évoque des notions fondamentales : qu’est-ce qu’une nation ? Que signifie l’appartenance à une nation ? Quel est le rôle de l’enseignement et, plus profondément, de la culture dans la constitution du sentiment national et la lutte contre le fanatisme religieux ou raciste ? Et par conséquent : quelle laïcité voulons-nous ? Est-il nécessaire de restreindre les libertés individuelles pour combattre l’extrémisme ?

Ces thèmes sont de ceux que l’Union rationaliste traite depuis toujours. Il n’est pas d’émission de l’UR sur France-Culture ou de numéro de nos publications imprimées (Cahiers Rationalistes, Raison Présente) qui ne les aborde, directement ou indirectement, car nous raisonnons, au moins en politique, dans le cadre de la Nation. Nous ne raisonnons pas dans le vide, mais sur des faits, c’est- à-dire sur des connaissances dont la validité doit être vérifiée. En matière de sciences humaines, la validation ne peut se faire que par la critique des documents et le débat d’idées. D’où l’accent mis par l’UR sur les questions d’enseignement, de recherche et de laïcité. Les fanatiques et les bigots se satisfont d’un petit nombre d’affirmations simplistes dont ils refusent de discuter, les rationalistes cherchent d’abord à établir et vérifier les faits.

On peut regretter que le débat d’idées ne soit pas encore allé jusqu’au bout, que le mot « fanatisme », par exemple, soit toujours inconsciemment allié au mot « islamique » alors qu’il y a dans le monde entier quelques fanatiques prêts à tuer et à mourir se réclamant de « la » religion (colons israéliens, assassins anti-avortements aux USA, extrémistes sikhs et hindous en République de l’Inde et dans les diasporas indiennes, bouddhistes birmans ou sri-lankais etc.) et même chez les athées. On traite de la laïcité française en oubliant de dire qu’en Alsace-Lorraine et dans les départements d’outre-mer elle se limite à la liberté d’expression et qu’en Europe, Belgique exceptée (et encore), l’une ou l’autre variété du christianisme est, à des degrés divers, religion d’État. On ne se demande pas ce que signifie aujourd’hui l’appartenance à la nation française alors que les décisions les plus importantes se prennent à Bruxelles, que les frontières sont ouvertes et que tous les emplois du privé et de la fonction publique sont ouverts à tous les citoyens européens.

Mais ne nous plaignons pas. Au moins le débat a-t-il pu avoir lieu et s’amplifier. Il n’est guère de pays d’Afrique, d’Asie ou d’Europe orientale où cela eût été possible. Quelle que soit son issue, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à notre démocratie, il faut reconnaître à celle-ci, ainsi qu’à celles de la plupart des pays européens nos voisins, un mérite essentiel : la parole et l’écrit y sont libres, on n’emprisonne pas ceux qui expriment leurs désaccords, on ne les contraint pas à l’exil, on essaie de protéger ceux qui sont menacés de mort à cause de leurs opinions, quelles qu’elles soient et quelle que soit la façon dont ils les expriment (c’est en cela que la défense de Charlie Hebdo est cruciale pour la démocratie)La loi française interdit l’apologie du racisme et la contestation de l’existence avérée de crimes contre l’humanité (loi Gayssot). C’est une incontestable limitation de la liberté d’expression, que les rationalistes généralement acceptent en espérant qu’à l’avenir elle ne soit pas détournée de son objet premier, la lutte contre la négation des atrocités nazies. ; la liberté d’association permet à ceux qui seuls n’en auraient pas les moyens financiers de diffuser leurs idées. L’internet le permet aussi, et peut-être n’avons-nous pas consacré assez d’énergie à défendre sa liberté.

Au départ, la presse, en tout cas celle qui sert de moyen d’information à la plupart des Français (radios, journaux télévisés, chaînes d’information en continu), a mis du temps à relayer ces débats. Dans les jours qui ont suivi les attentats, elle a privilégié l’aspect spectaculaire et parfois morbide de ces événements, moyen assuré de faire de l’audience. L’analyse politique a été des plus simplistes. Elle s’est bornée à répéter les « éléments de langage » gouvernementaux : la France est lâchement attaquée de l’extérieur ; nous vaincrons l’hydre du terrorisme en bombardant ses bases en Syrie ; dans cette épreuve tous les Français doivent se rassembler derrière le gouvernement (c’est ce qu’on appelle l’Union nationale) qui les protégera grâce à l’état d’urgence. Cette propagande des premiers jours laissera des traces. Malgré l’évidence des faits, beaucoup de nos concitoyens continuent à croire qu’il suffira de raser (à quel prix !) deux baraquements et un terrain vague en Syrie (c’est ce qu’on appelle un camp d’entraînement dans les communiqués militaires) pour éliminer le fanatisme religieux et le terrorisme. Je ne sais pas quelle est l’efficacité réelle des bombardements en Irak et en Syrie. Ils font certainement beaucoup de morts, mais ceux-ci sont enterrés aux cris de « Nous vengerons nos martyrs ». L’action militaire, probablement nécessaire, a surtout aux yeux de notre gouvernement le mérite d’être immédiate et spectaculaire. Faire cesser le double jeu de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, empêcher qu’en France même les assassins se réclamant de l’État islamique ne soient considérés comme des héros et des modèles par quelques individus qui estiment n’avoir pas trouvé leur place dans notre société, résoudre le problème du chômage sont moins spectaculaires. Ce sont des œuvres de longue haleine, plus difficiles qu’édicter de nationalité, et qui seraient certainement plus efficaces.

Il n’est pas possible dans un éditorial de s’interroger sur les raisons structurelles du fonctionnement à courte vue de la presse française et des œillères que souvent elle s’impose. Au moins a-t-elle fini par relayer les inquiétudes d’une partie de la gauche. Elle ne l’eût pas fait si celle-ci ne s’était pas exprimée. C’est à la parole de quelques individus courageux et à l’action d’associations comme la nôtre que l’évidence a commencé à se faire jour. Il ne faut pas que cette opération vérité s’arrête au débat sur la déchéance de nationalité et la prolongation de l’état d’urgence. Si l’on veut régler le problème au fond, il faut aller plus loin, s’interroger sur les résultats de la politique militaire et économique occidentale dans le monde (les USA ont aussi leur problème de travailleurs sans papiers et nos troupes sont embourbées en Afrique pour longtemps encore, comme les USA en Afghanistan et en Irak), sur les déséquilibres de la société française, sur le rôle que nous voulons faire jouer à l’enseignement et aux enseignants, et sur la rationalité d’une politique économique mondialisée qui aboutit à d’énormes écarts de revenus et une déstructuration de la société dont le terrorisme n’est que l’un des risques. L’Union rationaliste essaie de jouer pleinement son rôle dans ce combat pour une société meilleure car plus rationnelle. Plus elle sera forte – et cela dépend aussi de vous, lecteurs – plus elle sera efficace.

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