Union rationaliste

Éditorial du Cahier 639

Cet éditorial, écrit trois jours après les attentats qui ont endeuillé Paris le 13 novembre 2015, paraîtra peut-être dépassé lorsqu’il paraîtra : les Cahiers n’ont pas les moyens de publier à chaud des éditions spéciales. Ce n’est pas non plus leur fonction. Notre désir, c’est de réfléchir sur les évènements au-delà des réactions de compassion, d’horreur ou de peur qu’ils peuvent légitimement nous inspirer. Porter un regard apparemment dépassionné sur une tragédie, quelle qu’elle soit, ce n’est pas faire preuve d’inhumanité, c’est réfléchir à ses causes et aux moyens d’éviter qu’elle se renouvelle.

Politiques et journalistes répètent, et ils ont raison de le faire, que nous sommes en guerre. Ce n’est pas une découverte. Nous ne nous contentons pas de la subir, nous la faisons. Oublions les euphémismes (opération de police, défense de la démocratie, légitime défense – pacification est dévalorisé depuis la guerre d’Algérie –, frappes chirurgicales, opération Vigie Pirate etc.) qu’utilisent nos politiques pour faire oublier la dure réalité des faits. Que faisaient nos troupes au sol en Afghanistan, que font-elles aujourd’hui au Mali et probablement en Syrie et en Irak, que font nos aviateurs en Iraq et Syrie sinon la guerre ? Et que font nos ennemis sinon attaquer et rendre coup pour coup, comme dans toutes les guerres ? Ils n’ont ni porte-avions, ni Rafales, mais des artificiers qui savent pratiquer des bombes et des volontaires de la mort. Ils s’en servent.

Cette guerre est une guerre que la France ne mène pas seule. Au Proche-Orient elle fait partie d’une coalition en tout dirigée par les USA, en Afrique d’une coalition qu’elle dirige plus ou moins et dont il n’est pas sûr que les populations la soutiennent. Ceux qui ont frappé Paris font partie d’une nébuleuse qui a frappé dans le monde entier : une discothèque à Bali, une gare et un hôtel de luxe à Bombay, une école à Peshawar, un théâtre à Moscou, des trains à Madrid, le métro à Londres, une plage en Tunisie, un avion à Charm-el Cheikh, des universités au Kenya et au Nigeria, tous les jours des marchés à Bagdad, pour ne prendre comme exemples que quelques-uns des attentats qui ont visé des objectifs non directement militaires et fait des dizaines de victimes civiles. La destruction des tours du World Trade Center a révélé à la population américaine qu’à l’heure des moyens de transport modernes, l’Atlantique et l’absence d’une forte minorité musulmane ne suffisent plus à la mettre à l’abri. Dans cette situation de guerre, le rôle du gouvernement est d’abord de protéger ses citoyens. Il est hors de doute qu’en cela il bénéficiera de l’appui de la très grande partie de la population. On peut appeler cela unanimité nationale, mais pas union nationale. Car les mesures de défense, déjà coûteuses, le seront encore plus. Il faudra bien augmenter le nombre des policiers, gendarmes et militaires et financer les heures supplémentaires des uns et des autres. Le budget 2016 n’est pas encore voté qu’il est déjà obsolète. Où et à qui prendra-t-on l’argent nécessaire ? Quelles libertés individuelles seront restreintes et pour combien de temps ? Quels ennemis intérieurs seront visés et comment ? Il n’est pas sûr que sur ces questions aucun gouvernement français puisse faire des choix unanimement approuvés. Nos ennemis mènent ce qu’Hitler appelait une guerre totale et ils en ont compris les principes, mieux que nos politiques, à moins que ceux-ci préfèrent ne pas les exposer pour ne pas nous effrayer.

  • Tous les moyens sont bons, l’essentiel est de gagner.
  • Les populations civiles ont toujours souffert de la guerre. Sans remonter aux Assyriens ou aux Grecs, rappelons-nous le trop fameux « tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens » et les bourgeois de Calais. Depuis l’invention de l’artillerie à longue portée et de l’aviation de bombardement, c’est encore plus vrai : Reims en 1914-1915, Coventry, Dresde, Hiroshima.
  • L’arme économique, l’utilisation de ce qu’on appelait en 1940 une cinquième colonne, la terreur et la fuite désorganisée de la population civile (l’exode) sont des moyens de guerre légitimes car efficaces. On a toujours su que l’argent est le nerf de la guerre ; on disait déjà en 1914 que le front ne peut tenir si l’arrière flanche.

 

L’umma (communauté) musulmane n’a jamais tenu compte des frontières étatiques. Nos ennemis ont en outre compris que le développement des transports aériens et maritimes a réduit à néant les frontières. Des hommes résolus arriveront toujours à passer, même si certains doivent y laisser leur vie. Aucun pays, même insulaire, ne peut contrôler les dizaines de milliers de conteneurs que les navires géants débarquent dans ses ports. Nos ennemis appliquent ces principes. Dans les territoires qu’ils contrôlent, ils éliminent systématiquement tous ceux qui ne pensent pas comme eux, si peu que ce soit. Dans les territoires qu’ils désignent comme ennemis, ils cherchent à terroriser la population ; à imposer un climat de guerre civile anti-musulman qui finira par leur valoir le soutien de musulmans aujourd’hui intégrés, assimilés ou /et pacifiques ; à imposer des budgets sécuritaires qui affaibliront ce qui fait notre force : l’école, l’université, la recherche, la culture, la cohésion sociale ; à ruiner l’économie en visant les transports aériens, le tourisme et – à Paris, en ce mois de décembre – le commerce des grands magasins et les théâtres qui normalement font le plein à cette période.

Leurs chefs ont lu Clausewitz, ou ont découvert seuls ses enseignements : avant de commencer une guerre, il faut se fixer clairement un but de guerre. Leur but de guerre est clair et proclamé, même s’il s’y ajoute dans certains pays des motivations particulières (revendications nationalistes, vengeance contre les bombardements etc.) : dans les pays à majorité musulmane imposer un islam sunnnite ultra-rigoriste ; ruiner ou affaiblir les pays non-musulmans en les atteignant dans ce qui fait leur force : un système éducatif impie parce que libre penseur, un système politique qui ne fait aucun cas de la loi de Dieu telle que supposément énoncée par le ProphèteL’attaque vise les pays démocratiques, quelles que soient les réserves que l’on puisse faire sur l’utilisation de ce mot, mais aussi des régimes qu’on ne songe pas à qualifier ainsi : la Chine, la Russie de Poutine, certains états africains. et prône l’égalité hommes-femmes, une économie qui leur permet de financer leurs armées et soutenir leur protégés étrangers. Nos buts de guerre le sont moins. Nous nous défendons, bien sûr. Mais les extrêmistes musulmans disent avoir été les premiers attaqués, par la colonisation, les protectorats, et après 1945 par la mise en place de gouvernements inféodés à l’Occident qui ont renié les principes de l’islamLe même reproche est aujourd’hui fait en Inde aux élites politiques laïques par les organisations sikhes et hindoues extrêmistes et même par des membres de l’actuel gouvernement..

Nous défendons la liberté, les droits de l’homme et la démocratie, mais dans des pays dont la population ne comprend pas ces mots ; en y imposant, par le couvert d’élections pseudo-démocratiques, des gouvernements corrompus, incapables et parfois sectaires ; en utilisant des moyens qui nous aliènent les populations et dont le bombardement de l’hôpital de MSF à Qunduz n’est que le dernier exemple en date.

Nous pouvons gagner cette guerre contre l’extrêmisme musulman. Nous devons la gagner. D’abord en France, en ne stigmatisant pas la population de tradition musulmane comme nous y engagent à le faire trop de ténors de la droite et de l’extrême-droite, comme notre répulsion pour les jihadistes malheureusement nous y pousse. Souvenons-nous qu’il y a eu des curés pétainistes et des curés résistants, et d’autres qui ne savaient pas quoi faire. Nous n’avons pas confondu les uns et les autres. Faisons de même pour les musulmans, ce sera la vraie union nationale. N’abandonnons pas un pouce de notre démocratie, si critiquable fût-elle parfois, ni de notre laïcité, si théorique fût-elle souventOn peut critiquer la démocratie américaine où gagner une élection exige des milliards de dollars, la démocratie française avec ses élus technocrates qui ne respectent guère leurs promesses électorales et dont certains passent devant les tribunaux, la démocratie européenne qui ne respecte pas le résultat des élections quand ils menacent ses règlements financiers (cas de la Grèce). Mais au moins nous avons la liberté de lire ce qui nous plaît, de l’écrire, de l’imprimer, de le dire sans craindre d’aller en prison, sans craindre pour notre vie. Il faut être allé au Bangladesh, au Pakistan ou en Afghanistan pour savoir que là est la vraie différence. : c’est exactement ce que Daesh veut détruire.

Il faudra aussi évaluer l’efficacité de notre action à l’étranger. A quoi a servi la mort de nos soldats en Afghanistan ? A quoi ont servi les milliards dépensés pour la guerre en Afghanistan et en Irak ? N’aurait-il pas été plus utile de s’appuyer sur les forces de progrès plutôt que sur des chefs de guerre et des religieux musulmans dits modérés ? N’eût-il pas mieux valu utiliser une partie de ces crédits de mort pour développer ces pays et éviter des migrations de masse dont personne ne peut prédire les conséquences ? Est-il logique de combattre l’extrêmisme musulman en s’appuyant sur des gouvernements qui en sont idéologiquement proches et qui semble-t-il l’ont financé à l’origine (l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats Arabes unis), ou qui l’utilisent à fins de politique intérieure et extérieure (la Turquie, membre de l’OTAN) ? Est-il logique d’exclure du nombre de nos alliés ceux pour qui, au Proche-Orient, la lutte contre Daesh est une question de vie ou de mort, les Kurdes, les Alaouites, les Shiites ?

Al Qaida a commencé à agir contre l’Occident en février 1998. Dix-huit ans après, les extrêmistes musulmans n’ont jamais été aussi puissants. La lutte sera longue pour les détruire, et plus encore pour détruire leur idéologie. Nous n’y arriverons pas sans nous poser des questions cruciales : faut-il combattre les religions, faut-il combattre l’intolérance, faut-il combattre l’islam, chez nous et hors de nos frontières ? Quand nous bombardons des pays musulmans, que nous y envoyons des troupes au sol, que nous y mettons ou maintenons en place des gouvernements, sommes-nous dans notre rôle et en quoi différons-nous des colonialistes du XIXe siècle ?

La victoire de la liberté de penser et d’exprimer librement sa pensée dépendra de la pertinence des réponses que nous apporterons à ces questions et de notre persévérance. Montrons à Daesh qu’on peut vaincre sans se référer à la parole de Dieu. Montrons aux musulmans, qui souffrent autant que nous des attaques de Daesh, que les Lumières, c’est pour eux comme pour nous. Et qu’elles leur apportent la liberté de croire ou de ne pas croire.

Adhérer

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