Union rationaliste

Charlie Hebdo, Vincennes et l’islam

La manifestation géante du dimanche 11 janvier 2015 fut un bel hommage rendu aux victimes des trois attentats terroristes des 7 et 8 janvier 2015. Ce fut un réconfort de voir des millions de gens défiler calmement et sans peur, malgré les menaces d’attentats, pour défendre la liberté d’expression et refuser la barbarie. La presse et beaucoup de politiciens en profitèrent pour parler aussitôt d’union nationale. Ils avaient mal vu.

Il n’y avait dans les défilés aucune de ces femmes et jeunes filles françaises à foulard islamique que nous rencontrons tous les jours dans les transports en commun et les hypermarchés. Les jeunes Français musulmans descendants d’immigrés apparemment ne défilaient pas non plus bien qu’ayant, nous disait-on, été appelés à le faire par les imams de toutes les mosquées de France. Belle union nationale dont s’était exclue la jeunesse musulmane ou d’origine musulmane des banlieues ! Les pancartes rendant hommage aux quatre juifs assassinés Porte de Vincennes par Amédy Coulibaly m’ont paru aussi bien moins nombreuses que les émouvants et courageux « Je suis Charlie ». Les très belles paroles du Président de la République, M. François Hollande, et du Premier Ministre, M. Manuel Valls, appelant avec force, et eux seuls avec cette force, à condamner l’antisémitisme, essayant aussi, comme beaucoup d’autres, en qualifiant l’islam de religion de paix et en dénonçant les amalgames, de ne pas accentuer le divorce entre la jeunesse musulmane pauvre et les autres Français n’empêchaient pas de percevoir que l’union nationale était au mieux celle des « bons ou vrais Français » contre les autres ou sans les autres.

Le malaise fut plus grand encore dans la semaine qui suivit. Plus un mot, sauf du gouvernement, sur les victimes juives de l’Hyper casher. Un énorme et réconfortant élan de solidarité autour de Charlie Hebdo, qui le méritait bien. Des hommages émouvants, et qui visiblement n’étaient pas de circonstance, rendus aux dessinateurs de Charlie Hebdo, aux personnels du journal et aux policiers morts en les défendant. Rien ou presque sur les juifs. Des débats bienvenus sur la liberté d’expression, mais à propos de ce qu’on appelle, en partie faussement, les caricatures de Mahomet. Rien ou presque sur l’antisémitisme. Et l’on apprenait peu à peu que la minute de silence en hommage aux victimes des attentats n’avait pas été observée par tous. Et on ouvrait le débat sur l’islam et sa compatibilité avec la laïcité et la République. Quoi donc ? L’islam n’était plus une religion de paix et l’antisémitisme était un problème d’importance secondaire ?

Les faits. Revenons sur les faits, avec calme si cela est encore possible. Il y a eu trois attentats, que je cite dans l’ordre où je vais les commenter.

  • Deux personnes sont prises pour cible par des tirs à l'arme à feu le 8 janvier au matin à Montrouge : un agent de voirie et une policière municipale, qui décède quelques heures plus tard. Cet attentat n’est pas revendiqué ; les analyses balistiques montrent que les balles ont été tirées par un des pistolets d’Amédy Coulibaly. Il semble que celui-ci ait tiré la veille, à Fontenay-aux-Roses, avec le même pistolet, sur un joggeur et l’ait blessé.
  • Le 9 janvier Amédy Coulibaly entre dans un supermarché ostensiblement juif (ne vendant que des aliments casher) de la Porte de Vincennes, tue quatre clients, prend les autres en otages et meurt les armes à la main quand la police donne l’assaut.
  • Le 7 janvier les frères Chérif et Saïd Kouachi entrent dans les locaux de Charlie Hebdo, assassinent cinq dessinateurs (Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski), la psychanalyste Elsa Cayat et l'économiste Bernard Maris, le policier Franck Brinsolaro, l'agent de maintenance Frédéric Boisseau, le correcteur Mustapha Ourrad, un invité, Michel Renaud, et, dans la rue, un gardien de la paix, Ahmed Merabet, dont la famille revendique avec une très grande dignité son appartenance à l’islam. Au total douze personnes sont tuées et onze autres blessées.

Montrouge. Les attentats de Fontenay-aux-Roses et de Montrouge sont inexplicables maintenant qu’Amédy Coulibaly est mort. En mars 2012 Mohammed Merah avait assassiné à Montauban et Toulouse des militaires en uniforme qu’il accusait d’avoir tué, car militaires servant dans l’armée française, des musulmans afghans. Mais un joggeur, un balayeur, une policière municipale ? Il est probable que Coulibaly répondait à l’appel de Daech de tuer des Occidentaux par tous les moyens, mais bien que Daech se réclame de l’islam, l’islam n’a rien à voir avec ces attentats aveugles. Ni le Coran ni les hadiths ni les oulémas contemporains n’ont jamais appelé à assassiner des gens au hasard. La folie meurtrière de Daech (l’Etat islamique de Syrie et d’Irak) peut se revendiquer de l’islam, bien qu’elle ne soit en rien représentative de celui-ci, dans la mesure où les dirigeants de Daech imposent la charia dans les territoires qu’ils contrôlent et y pratiquent la conversion forcée des « infidèles », aussitôt exécutés s’ils refusent de devenir musulmans. On trouvera sans peine dans l’histoire des royaumes musulmans des exemples d’exécutions massives d’infidèles, mais c’était le plus souvent à chaud. En général les souverains musulmans préféraient les vendre comme esclaves (ce que fait Daech pour les femmes) ou leur permettre de vivre en échange de rançon et d’un impôt spécial (jizyah) prescrit par le Coran. Aucun religieux musulman n’a jamais appelé à l’assassinat à l’aveugle des kafirs.

Les motivations de l’attentat de Vincennes sont claires. Ce sont des juifs pratiquants (mangeant casher uniquement) qui ont été visés. Mais bien qu’Amédy Coulibaly ait été musulman et ait déclaré agir au nom de l’islam, l’islam en tant que religion n’a rien à voir avec cet acte. Le Coran a des mots très durs envers les juifs et les chrétiens parce qu’ils ont refusé de recevoir la prophétie de Mohammad, mais il ne prescrit pas de les exterminer. Il enjoint de les convertir, ou de les combattre et de les soumettre: « Combattez ceux qui ne croient ni en Dieu ni au Jour dernier, ceux qui ne s’interdisent pas ce que Dieu et Son Prophète ont déclaré interdit , ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils versent directement la capitation en toute humilité ! » (Coran, 9:29). Le Coran et les théologiens musulmans font une claire distinction entre les idolâtres païens (kafirs) et les gens du Livre (juifs et chrétiens) monothéistes, qui, ayant pour livres sacrés l’Ancien et le Nouveau Testaments, ont accès à une partie de la révélation divine dont le Prophète Mohammad et le Coran donnent la connaissance totale. En conséquence, jusqu’au 20e siècle, dans les pays gouvernés au nom de l’islam, les juifs, s’ils acceptaient de se soumettre à cette capitation (jizyah), bien que ne jouissant pas de tous les droits des musulmans (eux-mêmes fort limités dans des pays qui ne connaissaient pas la démocratie), avaient une situation bien meilleure que dans l’Europe médiévale et la Russie tsariste. Ils ne furent jamais traités d’assassins de Jésus. C’est l’Empire ottoman qui accueillit à Salonique, en Tunisie, en Algérie et au Maroc les juifs d’Espagne contraints, après 1492, de fuir ce pays pour conserver leurs coutumes, leur foi et leur vie. Leur existence en Orient musulman ne fut pas toujours sans problèmes. Il y eut des massacres et des confiscations. Mais il y eut aussi des ministres juifs. On ne vit jamais en pays musulman des religieux condamner des juifs au bûcher, ni, le Coran à la main, mener la populace à l’assaut des quartiers juifs. A la tête des pogroms russes, jusqu’en 1921, il y avait des popes brandissant les saintes icônes.

Aucun théologien musulman ne s’est non plus demandé si les nègres appartenaient à l’espèce humaine. La justification musulmane de l’esclavage, c’est l’idolâtrie, pas la couleur de peau. Il y avait certes, comme partout dans le monde (en Afrique noire la vie des albinos est perpétuellement menacée), des préjugés concernant l’apparence physique et la couleur de peau. Mais un noir converti, un juif converti devenaient aussitôt membres à part entière de la communauté musulmane universelle et étaient accueillis dans les mosquées et à La Mecque comme tout autre croyant. La société musulmane n’a jamais connu le racisme biologique dont fit preuve après 1478 l’Inquisition espagnole professant que l’impureté du sang juif faisait que tout catholique d’ascendance juive, même après plusieurs générations, était suspect, devait être surveillé, et brûlé si convaincu d’avoir gardé si peu que ce soit des croyances et coutumes de ses ancêtres. Dans aucun pays musulman, après un tremblement de terre, on n’a brûlé des juifs pour apaiser ou glorifier Dieu. La Turquie, la Tunisie, le Maroc entre 1939 et 1945 ont mieux protégé leurs juifs que le gouvernement français en Algérie, qui deux fois (en 1940 et 1943) retira aux juifs d’Algérie la citoyenneté française que leur avait accordée en 1870 le décret Crémieux.

L’antisémitisme. Ce qu’on appelle l’antisémitisme musulman, aujourd’hui bien réel, est lié au nationalisme arabe et à la détestation de l’Occident. Le traitement favorable accordé par les puissances coloniales aux communautés juives et chrétiennes d’Orient, totalement ou presque ralliées à l’occupant chrétien, séparait ces communautés, jusque là de statut inférieur et soumises à la jizyah, des communautés musulmanes, jusque là dominantes. Le nationalisme arabe, au début laïque et de gauche comme celui d’Ataturk car s’inspirant comme lui des modèles européens, est aujourd’hui devenu musulman, comme le nationalisme turc, parce que les laïcs ont été persécutés, emprisonnés, assassinés, forcés à l’exil et aussi parce qu’ils ont échoué. L’islam ne distingue pas entre les nations ni entre les peuples : tout musulman appartient à la communauté mondiale des musulmans (ummah). Tout musulman se sent en principe solidaire de tous les musulmans dans le monde entier et ressent le mal qui leur est fait. Pour les musulmans fanatiques dits islamistes, cela implique d’attaquer partout dans le monde ceux qui, à leurs yeux, oppriment une population musulmane, Russes dans le Caucase, Occidentaux en Afghanistan et Irak, et bien sûr Israéliens en Palestine. Et pas plus que M. Netanyahu, ils ne font la distinction entre juifs du monde entier et colons juifs en Israël. Ainsi vu, l’attentat contre l’Hyper casher de Vincennes a la même motivation terroriste que l’attentat contre les tours du World Trade Center du 11 septembre 2001, les attentats de Madrid du 11 mars 2004 et ceux du métro de Londres du 7 juillet 2005. Ce n’était pas le sang juif qui était visé, mais des gens supposés être les plus fermes soutiens de la politique israélienne car eux-mêmes israélites.

Il faut dire que les actes du gouvernement français ont ajouté à la confusion entre juif, Israélien, pro-israélien et anti-palestinien. M. Hollande a eu de très belles et fortes paroles à propos des assassinats de la Porte de Vincennes, mais elles ne compensent pas les actes. L’interdiction de la manifestation qui, le 19 juillet 2014, devait réunir tous les Français, sans distinction d’origine ni de croyance, scandalisés par l’ampleur des bombardements israéliens sur Gaza (au total, plus de 2.000 morts dont 1.354 civils parmi lesquels 415 enfants et 214 femmes, chiffres contestés, mais si les civils peuvent aussi résister les armes à la main, ce n’est pas le cas des enfants) revenait à soutenir ces bombardements, ce que firent effectivement les gouvernements occidentaux, dont le gouvernement français, pendant au moins une semaine. Inviter le Premier Ministre israélien, responsable de ces bombardements et depuis toujours partisan de la colonisation israélienne à Jérusalem et en Cisjordanie, ou accepter qu’il s’invite lui-même, était une provocation pour tous ceux qui considèrent que les combattants du Hamas à Gaza sont d’abord des résistants et secondairement des islamistes. Dès que le nom de M. Netanyahu fut prononcé, il était évident que la plupart des musulmans français ne participeraient pas aux manifestations du 11 janvier.

Laisser M. Netanyahu, même placé à quelques mètres de M. Mahmoud Abbas, marcher en tête d’un cortège condamnant le terrorisme, c’était laisser penser que le gouvernement français et le gouvernement israélien tous les deux menaient une guerre juste contre le terrorisme islamique, les Français en Afghanistan, en Syrie et en Irak, au Mali, les Israéliens chez eux. Oubliés la colonisation, les lois d’exception, la progression du racisme et l’apartheid de fait en Israël. Quel musulman de France pouvait accepter cela ? Je ne suis pas le seul Français non musulman à m’être demandé si malgré tout je marcherais derrière M. Netanyahu.

Juif (ou ainsi appelé) et fier d’être Français. M. Hollande a fait pire. En ne remettant pas vertement et solennellement en place M. Netanyahu qui, pour la deuxième fois sur le sol français, a eu le culot d’appeler les juifs de France à quitter leur pays, qui ne serait pas le leur, pour émigrer en Israël, pays des juifs, il a fortifié dans leur opinion tous ceux pour qui les Français juifs, croyants ou non, de gauche, d’extrême gauche ou de droite (fort peu sont d’extrême droite), ne sont pas des Français comme les autres, mais au mieux des déserteurs en puissance. Je comprends que les juifs les plus religieux, ceux qui fréquentent les synagogues et plus encore ceux dont les vêtements ou la coiffure sont ostensiblement ceux de juifs croyants, se sentent menacés par un anti-israélisme qui, pour les jeunes musulmans des banlieues et pour les juifs qui en souffrent, ne se distingue en rien de l’antisémitisme. Je comprends que croyantes, leurs familles aient demandé que les victimes de la Porte de Vincennes fussent enterrées à Jérusalem comme le furent les victimes juives de Mohammad Merah qui, elles, étaient de nationalité israélienne. Moi, j’aurais aimé que les Français de confession juive assassinés dans l’Hyper casher se fissent enterrer en France comme Ahmed Merabet, dans un cercueil coiffé du drapeau tricolore, et pourquoi pas au son de la chanson « Ma France » de ce Français juif incroyant qui se faisait appeler Jean Ferrat et n’a jamais renié ses origines. Ils auraient rejoint dans un des nombreux cimetières juifs de France les restes de ceux de leurs coreligionnaires, très souvent incroyants, qui ont vécu pour la France et qui par milliers sont morts pour elle, souvent après avoir été libérés, socialement promus et (pas toujours) protégés par elle.

Les caricatures. L’attentat contre Charlie Hebdo relève incontestablement du fanatisme musulman et à ce titre a été salué par plusieurs hauts dignitaires de l’islam. Les caricatures du Prophète republiées dans Charlie Hebdo le 8 février 2006 sont en effet injurieuses pour un croyant. Elles peuvent être considérées comme des blasphèmes et les autorités religieuses musulmanes jugent donc que leurs auteurs doivent en être punis. Mais la nature et la gravité des punitions ne sont pas coraniques. Elles ont été introduites au fil des temps, sans justification scripturaire aucune. Le juge musulman a aujourd’hui la possibilité de condamner celui qu’il juge coupable de blasphème à une amende d’un montant de son choix, une peine d’emprisonnement, des coups de fouets jusqu’à 1000 comme en subit en ce moment en Arabie saoudite un blogueur estimé irrespectueux, l’amputation ou la mort. La tendance est de plus en plus à la peine de mort et les extrémistes musulmans ont réussi à la faire intégrer en 1986 dans le code pénal pakistanais quand le blasphème concerne la parole du Prophète (section 295). Si un tribunal refuse d’appliquer cette peine, tout bon musulman peut et doit s’en faire l’exécuteur. Depuis, il n’est pas de semaine au Pakistan sans qu’un homme ou une femme, en général chrétien, ne soit faussement accusé de blasphème et emprisonné pour cela. Encore la prison en attente de jugement (avec possibilité de peine de mort) est-elle une chance. La plupart du temps le prétendu blasphémateur est abattu ou même brûlé vif par ses voisins qui en profitent pour se saisir de ses biens. C’est la même chose, avec une fréquence moindre, en Arabie saoudite, en Afghanistan, et même en Malaisie. On sait ce qu’il en est en Irak et en Syrie sous contrôle de Daech. Le très musulman gouverneur du Panjab pakistanais, Salman Taseer, qui avait osé demandé que la loi sur le blasphème fût amendée car donnant lieu à trop d’abus et qui, pour cette raison, avait demandé la grâce d’une chrétienne condamnée à mort, fut assassiné le 4 janvier 2011 par son garde du corps, jamais jugé et traité en héros dans la prison où il a bien fallu le mettre.

Lorsque l’auteur du blasphème est né dans une famille de confession musulmane, il est déclaré apostat et automatiquement condamné à mort. C’est le cas de Salman Rushdie qui, en 1988, dans les Versets Sataniques, s’était permis de se moquer gentiment des femmes du Prophète. Il fut condamné par une fatwa de la plus haute autorité religieuse shiite, l’ayatollah Khomeini, qui évidemment n’avait pas lu le livre. C’est le cas aussi de Taslima Nasreen, écrivain bengalie, chassée de son pays où tout bon musulman peut la mettre à mort sans courir le moindre risque.

Il n’y a pas de définition musulmane du blasphème. Tout religieux musulman peut émettre une fatwa définissant comme blasphématoire un acte qu’il juge contraire à l’islam. On peut consulter la longue liste des actes blasphématoires : elle comprend tous les actes possibles et imaginables contrevenant aux usages musulmans, coraniques ou non, y compris le port de certains vêtements ou la pratique du yoga. En février 2008, à Balkh, ville protégée des talibans par les troupes allemandes et norvégiennes de l’OTAN, un journaliste musulman afghan fut condamné à mort pour avoir distribué un texte contestant l’interprétation donnée par les religieux de versets du Coran concernant le statut de la femme. Le sénat afghan confirma la condamnation. Le gouvernement afghan, sous la pression américaine, s’arrangea pour qu’elle ne fût pas (encore ?) exécutée. Le journaliste est semble-t-il toujours en prison. Ceux qui à Paris n’ont pas manifesté le 11 janvier 2015 parce que les caricatures danoises republiées en 2006 par Charlie Hebdo leur paraissent blasphématoires ne savent pas que s’ils vivaient en Arabie saoudite, au Pakistan, sous Daech ou même, il y a peu, en Iran, la plupart de leurs actes quotidiens seraient considérés comme blasphématoires et punissables au minimum de prison. Les citoyens musulmans de pays musulmans le savent bien, eux qui sont contraints au silence, à la soumission ou à l’exil. Combien de nos concitoyens d’origine tunisienne, algérienne ou marocaine sont-ils venus en France pour pouvoir y vivre leur foi comme ils l’entendaient ou s’en détacher tout à fait ?

On commence à entendre dire : « L’attentat contre Charlie Hebdo est scandaleux, mais ils l’avaient bien cherché ». C’est ce que beaucoup aussi ont dit quand les persécutions nazies ont commencé. Depuis trois jours (cet article est écrit le 18 janvier), des manifestations ont lieu dans plusieurs villes musulmanes pour protester contre la nouvelle une de Charlie Hebdo montrant le Prophète (si j’oublie la majuscule, je blasphème) en pleurs. Ce n’est pourtant pas une caricature, mais un dessin très tendre. Seulement, pour un extrémiste musulman, toute représentation du Prophète est blasphématoire, et même toute représentation humaine. Ce n’est pas coranique, ce n’est même pas prescrit par les grandes écoles de droit musulman. Ceux qui se faisaient appeler Commandeurs des Croyants, les caliphes turcs, les shahs d’Iran, les sultans indiens, se sont faits représenter en peinture. Le portrait des derniers shahs d’Iran et des derniers rois d’Afghanistan figurait au droit de leurs monnaies et sur les billets de banque. On vendait, il y a vingt ans encore, dans les bazars de Delhi et de Caboul, à l’entrée des mosquées, des images naïves représentant le Prophète montant au paradis sur le cheval ailé Burak ou décapitant ses ennemis. Mais le tabou de la représentation de la figure humaine et même animale, bien que ne s’appuyant sur aucun texte, est très profond en islam. Tout archéologue travaillant en pays musulman sait qu’une statue doit être protégée dès que découverte car elle risque d’être détruite par un musulman pas nécessairement fanatique. Les Afghans ne se sont pas scandalisés de la destruction des Buddhas de Bamiyan ni du pillage du Musée de Caboul par les talibans. Ceux-ci sont gens modernes et pratiques: ils vendent à l’étranger les sculptures dont ils ne sauraient tolérer chez eux l’existence et se financent ainsi. Ce qui n’est pas transportable ou ne trouve pas d’acheteur, ils le détruisent. S’ils prenaient Rome, ils détruiraient le plafond de la chapelle Sixtine. S’ils prenaient Paris, ils videraient le Louvre.

Il est réconfortant que les manifestations en soutien des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly et en même temps en protestation contre la une au prophète pleurant de Charlie Hebdo n’aient pas, et de loin, atteint l’ampleur des manifestations de 2005 et 2006 contre les caricatures danoises. La presse et moins encore la télévision ne l’ont dit. Mais cent cinquante braillards à Peshawar, ville d’un million et demi d’habitants, ce n’est rien. Deux mille à Karachi, ville de plus de vingt-trois millions d’habitants, c’est encore moins. Mais ces excités sont des assassins en puissance. Le gouvernement pakistanais du très musulman Nawaz Sharif, Président de la Muslim League, commence maintenant à réagir sous la pression de l’armée et d’une partie de la population : l’attentat du 16 décembre 2014 contre une école de l’armée à Peshawar (132 élèves assassinés de sang froid, un par un, d’une balle dans la tête) a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les caricatures sont un prétexte pour ces fanatiques, ce qui est en cause ce sont toutes les valeurs de l’Occident et la haine contre un gouvernement musulman, le leur, qui pactise plus ou moins avec l’ennemi et ses valeurs. Ce fut manifestement le cas à Niamey et Zinder, au Niger, pays où la charia est appliquée, mais dont le gouvernement se voit reprocher de coopérer avec l’armée française dans la lutte contre Al-Qaida-au-Maghreb et d’avoir bradé à Areva les ressources en uranium du pays. Que les Nigériens participant à ces manifestations en aient profité, soient ensuite allés brûler des églises chrétiennes, une des cibles préférées du très anticlérical Charlie Hebdo, est tout à fait logique dans leur esprit malade. C’est tout l’Occident qu’ils mettent en cause. C’est tout le système d’éducation qu’il a mis en place qu’ils redoutent et veulent détruire. Les talibans afghans et pakistanais font sauter les écoles. Daech les ferme. Boko Haram signifie « l’éducation occidentale est interdite » car impure (le porc aussi est haram). Le pire, c’est que cette haine de la culture occidentale (physique atomique exceptée) n’est pas l’apanage des seuls fanatiques. La hiérarchie religieuse musulmane considère le darwinisme comme un blasphème et ne se fie pas à l’astronomie pour fixer la date du début du Ramadan : l’an dernier, une partie des imams de France a refusé de suivre la date fixée, en se fiant au calendrier, par le Conseil Français du Culte Musulmans et a attendu que le mufti de La Mecque ait annoncé avoir vu, de ses yeux vu, apparaître le premier croissant de la lune dans le ciel de la Ville Sainte (si j’oublie les majuscules, je blasphème).

Je ne suis pas pour les provocations. Les caricatures de Charlie Hebdo ne me faisaient pas rire. Au mieux elles étaient une revanche bienvenue pour ceux qui ne supportent plus les exactions des talibans et autres Boko Haram et Daech. Mais eussent-elles été cent fois pires, elles ne méritaient pas la mort. Si nous laissons faire, peu à peu on nous en demandera plus jusqu’à ce que l’on arrive à ce que les extrémistes ont réussi à imposer dans beaucoup de pays : voile intégral pour les femmes, mariage forcé (en bon français : viol légal) des mineures, interdiction totale du tabac, de l’alcool et de la drogue (bravo), mais aussi de la musique et du cinéma, autodafés, destructions de musées et de bibliothèques, et pour couronner le tout, massacres de Daech en Syrie et en Irak, de Boko Haram au Nigéria et au Cameroun. Quand les musulmans croyants de France et d’ailleurs manifesteront en masse, avec tous leurs compatriotes, contre ces crimes abominables commis au nom de leur religion, on prendra plus au sérieux la douleur qu’ils ressentent en entendant parler de caricatures que la plupart n’ont jamais vues.

Les musulmans en France. Je viens d’employer l’expression « les musulmans croyants de France » et pas les Français musulmans, parce que cette expression est ambiguë. Nous avons la mauvaise habitude de transformer un adjectif exprimant l’appartenance réfléchie à une religion en un adjectif exprimant l’appartenance à une ethnie ou à une race. Il n’y a pas de communauté musulmane de France. Il y a des ex-catholiques ou ex-juifs convertis, mais surtout des immigrés et des descendants d’immigrés d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, d’Afrique Noire, des Comores, maintenant de Syrie et de Somalie. Ils ne parlent pas le même langage, n’ont pas la même histoire, ne partagent pas les mêmes coutumes. Parmi eux il y en a beaucoup qui ont fui leur pays car pas assez croyants ou plus du tout croyants et donc menacés de mort pour apostasie. Né de parents musulmans, tu restes étiqueté musulman et donc, aux yeux d’une partie de l’opinion, complice potentiel de toutes les atrocités commises par des assassins se réclamant de l’islam même si tu en es toi-même victime. Prenons garde de ne pas traiter les musulmans comme l’Inquisition, les nazis et les pétainistes ont traité les juifs, restant juifs même convertis de longue date, même devenus aussi incroyants que Marx et Engels. Les racistes se fichent bien qu’un Maghrébin fasse ses cinq prières quotidiennes ou non, mange halal ou non, c’est la couleur de peau et l’accent qui comptent. Ne faisons pas comme eux. Les immigrés, musulmans croyants ou non, dans leur grande masse n’ont aucune sympathie pour les fanatiques islamistes. Ne laissons pas non plus un gouvernement étranger, quel qu’il soit, ou des religieux étrangers, parler en leur nom. Ce sont nos concitoyens. Ils ont toute liberté pour s’exprimer et ne manquent pas de moyens pour le faire s’ils le veulent.

Et maintenant ? Il ne saurait être question de terminer sans s’interroger sur l’avenir. Cet article étant déjà trop long, ce sera peut-être l’objet d’un autre texte. On se contentera pour l’instant d’un catalogue de problèmes.

Le terrorisme fanatique musulman n’atteint pas uniquement la France. Le cœur en est le Moyen-orient, de la Syrie au Pakistan, mais le Caucase, l’Asie centrale, la Chine, l’Afrique, les USA aussi ont à faire face à certaines de ses variantes et à ses exactions. Il serait temps de se demander si les recettes jusqu’ici suivies ont été les bonnes. Au vu des résultats, on peut douter que les énormes sommes dépensées en Irak, en Afghanistan, au Pakistan l’aient été à bon escient. Il serait temps aussi de s’interroger sur nos relations avec des gouvernements musulmans nos alliés que beaucoup accusent de double jeu. Mais ce sont nos fournisseurs, nos clients et surtout nos créanciers.

Personne ne s’opposera aux mesures de sécurité jusqu’ici prises par le gouvernement. Mais comment seront-elles financées ? Quel sera le Pierre que l’on déshabillera pour habiller Paul ? Faut-il étendre la surveillance au point de mettre en danger la liberté de penser et la liberté d’exprimer ses opinions ? Prenons garde qu’à force de dire comme Saint-Just « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté de penser », nous ne nous comportions comme les fanatiques musulmans (pas de liberté de croire pour les ennemis de notre foi) et, que poussant cette logique à l’extrême, nous ne justifiions la Terreur, les camps soviétiques, la répression russe en Tchétchénie, la politique du maréchal Sissi en Égypte et de celle de Bachar el-Assad en Syrie.

Comment combattre idéologiquement le fanatisme islamique sans heurter les croyants pacifiques et aboutir au résultat inverse de celui recherché ? Faut-il s’en tenir à l’islam ou, au vu des crimes que l’on peut reprocher à toutes les religions (en France bûcher d’Etienne Dolet, guerres de religion, Saint-Barthélémy, exécution du Chevalier de la Barre etc.), attaquer de front toute croyance religieuse ? Faut-il simplement prêcher la toujours menacée liberté d’expression et faire confiance au bon sens (la chose du monde la mieux partagée !) et à la raison humaine pour faire reculer l’extrémisme et empêcher le crime ?

Les auteurs de l’attentat contre les tours du World Trade Center étaient des jeunes gens de bonne famille, bien intégrés, titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur, capables d’apprendre à piloter un avion. Ceux qui rejoignent Daech ou Al-Qaida au Yémen sont des exclus de l’école parce que résidant dans des quartiers peuplés surtout d’immigrés récents, élevés dans des familles où l’on ne parle guère et mal le français, appartenant à un milieu social n’ayant jamais fait grand cas de l’instruction. Exclus aussi de la société par le chômage (le leur et celui de leur famille) et l’inculture. Là est le lien entre la délinquance et le terrorisme religieux. La première est un moyen de subsister dans une société qui n’offre pas d’emploi, le second une revanche contre cette société et le moyen de changer un pauvre type en héros, sinon en saint. Il ne peut y avoir de sécurité dans une société qui fabrique des exclus par millions.

Avoir un emploi donne de la dignité et permet la socialisation. L’école permet de lutter contre l’exclusion intellectuelle. Mais les exclus ne savent pas à quoi sert l’instruction quand elle ne mène même pas à l’emploi, quand elle se donne dans une langue qu’ils comprennent mal, quand leur échec scolaire les dévalorise aux yeux de leurs camarades. Ils sèchent les cours ou n’écoutent pas et empêchent le professeur de parler. La dévalorisation constante du métier d’enseignant, si forte que même en période de fort chômage l’Éducation Nationale n’arrive plus à pourvoir tous les postes mis au concours, fait que nous manquons d’enseignants assez forts, assez soutenus, assez formés pour faire face au problème et aux risques physiques encourus. Tout est à repenser, y compris la formation des enseignants de disciplines scientifiques. On n’enseigne pas de la même façon les mathématiques ou la physique à un enfant issu d’une famille qui depuis des générations rêve d’envoyer ses rejetons à Polytechnique et à un enfant dont les parents ne savent même pas que leurs ancêtres ont inventé l’algèbre. Un enfant issu d’une famille décomposée et recomposée, indifférente aux prescriptions de l’Église, ne se comporte pas comme un enfant issu d’une famille nombreuse, polygame, partiellement illettrée et très croyante. La sociologie des familles maliennes n’est pas encore au programme des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) qui ont remplacé les IUFM (Instituts universitaires de formation des maîtres) et les Écoles normales d’instituteurs/trices où elle ne l’était pas non plus. L’histoire de l’islam n’y est pas enseignée, et il vaut mieux que ce ne soit pas les imams qui l’enseignent aux professeurs ou à leurs élèves. Mais dans quelles universités françaises est-elle vraiment enseignée ?

L’intégration dans une société désormais multiconfessionnelle, l’apprentissage de la tolérance et du respect mutuel ne peuvent se faire que dans l’école laïque. Tous les partis en sont d’accord, la droite qui depuis 1789 n’a cessé d’attaquer la laïcité, le Front National qui comprend parmi ses rangs les catholiques les plus réactionnaires et le Parti Socialiste qui évite d’effaroucher son électorat catholique en décidant d’appliquer dans son entier et dans son esprit la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Comment veut-on qu’un jeune musulman comprenne quoi que ce soit à la laïcité française quand il apprend que les prêtres et rabbins alsaciens sont payés par l’État, que les Facultés catholiques reçoivent d’énormes subventions gouvernementales, qu’une partie de nos politiciens insistent pour que l’on inscrive dans le marbre que l’Europe a des racines chrétiennes, que des tribunaux valident l’exposition de crèches chrétiennes dans le mairies ?

Si les assassinats commis du 6 au 9 janvier nous incitent à aller au-delà de l’émotion qui nous jeta dans la rue le 11 janvier et à regarder lucidement l’avenir, on épargnera peut-être à tous les peuples du monde, aux non-musulmans et aux musulmans, bien des souffrances et bien des pleurs.

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