Union rationaliste

Raison Présente n°210

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Prix : 19,00 €
Description de l'ouvrage

Avant-propos

La présente livraison de Raison présente comporte deux dossiers. Le premier est constitué des actes du colloque de l’Union Rationaliste, tenu le 2 décembre 2018, intitulé « La science dans l’enseignement : quelle formation pour les enseignants ? », à l’origine duquel se trouvaient Hélène Langevin et Jacques Haïssinski. Le second dossier est né des discussions que les membres de notre comité de rédaction ont pu avoir après écoute ou lecture des interventions faites au colloque. S’il fait écho au premier et doit être entendu comme un essai d’un dialogue à poursuivre, il élargit le propos en entamant une réflexion sur les perspectives ouvertes par les réformes en cours (loi Blanquer-Vidal).

Yves Bréchet a ouvert le colloque par une assez brève mais très dense intervention, où il rappelle qu’à son sens une des missions, voire la mission de l’UR, doit être de restituer aux citoyens le sens de la rationalité scientifique qui semble, pense-t-il, s’être perdu.

Edouard Brézin, physicien, membre de l’Académie des sciences, ancien président de l’UR, a posé, avec beaucoup de modestie - lui qui, et il le souligne, n’a jamais enseigné - les questions auxquelles il se trouverait confronté face à une classe de collégiens ou de lycéens : non pas que dire, mais comment dire pour se faire comprendre et faire mesurer les enjeux d’un tel enseignement ? Les réponses ne peuvent venir que de la pratique et de l’expérience.

Dans un exposé très précis, David Jasmin rappelle les origines et le développement de la fondation La main à la pâte en 2011, créée à l’initiative de l’Académie des sciences et des ENS de Paris et de Lyon. L’idée est née du constat alarmant de l’absence de toute formation scientifique des enseignants du primaire. Il a donc fallu faire évoluer (ou mettre en œuvre) la formation continue des professeurs, notamment en unissant dans un travail commun scientifiques et pédagogues. Mais quel était le but de cette formation des maîtres, c’est-à-dire pourquoi transmettre cet enseignement aux enfants ? Georges Charpak, un des principaux initiateurs de La main à la pâte, avait défini pour cette opération une ambition humaniste : « faire de l’enfant un être de culture ».

Mathieu Farina et Elena Pasquellini se situent sur la même ligne, mais en éclairant le problème par la rencontre des sciences cognitives et des problèmes de l’éducation : « Les sciences cognitives peuvent en premier lieu contribuer à la recherche et à l’ingénierie de méthodes éducatives efficaces ». Ils en décrivent les bienfaits. La partie finale de leur exposé s’attache à décrire d’une manière argu-mentée et détaillée le programme de La main à la pâte auquel ils participent. Ce serait le mot d’ordre de leur conclusion : que faire ? Mettre la main à la pâte...

Eric Bruillard énonce avec fermeté l’enjeu de la question qu’il souhaite explorer, ce qu’il fait dans un exposé très riche et très stimulant, fondé sur des exemples précis : « l’informatique change l’éducation en profondeur. C’est avant tout une technologie d’écriture, une écriture souvent performative et le découplage entre l’écriture et son support matériel ouvre à de multiples matérialisations et traitements. L’informatique change les modes de construction, d’écriture, de conservation et de diffusion des savoirs. Mais la nature précise de ces changements et leur temporalité restent à éclaircir. »

Dans sa réflexion, le comité de rédaction de Raison Présente a pensé qu’il convenait de replacer ces interventions dans un cadre plus large : celui de l’évolution du système scolaire et de la réforme en cours. Ce n’était pas le sujet du colloque, mais il nous a semblé nécessaire de le faire. Roland Pfefferkorn, dans une étude très argu-mentée et rigoureuse, met en évidence deux questions : que disent les reformes Blanquer et Vidal ? Quelle est la visée « objective » de ces réformes ? Pour répondre à la première de ces questions, il faut éviter de se perdre dans les détails. Il faut en dégager la cohérence et souligner la ligne générale. Pour la seconde question, il ne s’agit pas de dire les « intentions » du ministre Blanquer, ce qui peut conduire à de mauvais procès. Il faut regarder à plus long terme quels seront les effets inévitables de son projet de réformes. Ce point de méthode précisé, l’argumentation de R. Pfefferkorn semblera difficilement réfutable. Nous allons vers une hiérarchisation des établissements ; elle existe déjà, mais elle s’accentuera, et les inégalités socio-scolaires s’aggraveront. Cette situation profitera à l’enseignement privé (c’est déjà visible) et aux établissements publics de haut niveau.

Bien sûr, on peut être favorable à une telle transformation du système, mais il faut le dire. C’est une position de droite très classique. Ce n’est pas la nôtre et nous devons la combattre. On pourra lire, dans le même esprit, la contribution de Michel Henry et Nelly Bensimon dans les Cahiers rationalistes no 658, « La réforme en cours des lycées, tenants et aboutissants ».

Que devient l’enseignement de l’histoire, demande Laurence De Cock ? Elle décrit d’une manière remarquable les « circuits d’écriture des programmes ». C’est édifiant. Elle analyse aussi ce qui se passe pour les lycées technologiques et professionnels, « entre assèchement et mépris social ». Enfin, ce à quoi je vais me limiter, elle analyse l’appauvrissement de l’enseignement de la discipline, son repli sur une chronologie pauvre et nationale, à l’écart de tout progrès. Au sens propre, la réforme des programmes est « réactionnaire ». Je cite deux courts passages qui situent parfaitement les enjeux. « Ces programmes réaffirment le concept de « repère chronologique » à rebours de toute une réflexion historiographique pourtant ancienne et féconde sur la périodisation et la relativité du rapport au temps ». « Les programmes étouffent ainsi toute la richesse et la fécondité des questionnements possibles sur les dates d’un événement, sur la prise en compte des temps courts et longs, sur la discordance des temps selon les acteurs/actrices etc., dont les trente dernières années de recherches historiques n’ont cessé de montrer la dimension heuristique ».

La rédaction a recueilli le témoignage d’un Conseiller principal d’éducation (CPE), riche d’une expérience de 6 années dans un collège de la proche banlieue parisienne. Il décrit - avec une verve que nous avons tenté de préserver - une institution fragilisée par le turn over incessant de la direction - six équipes en six ans - mais aussi des enseignants, souvent débutants dans le métier et au statut précaire. Une situation qui impose au CPE, seul élément stable, de palier cette absence de continuité et souvent de professionnalisme, au détriment de ses tâches propres auprès d’élèves et de familles souvent en difficulté.

La tribune de J.M. Besnier fait le point sur la question des neurosciences. Ce n’est pas une réponse à l’article de M. Farina et d’E. Pasquinelli qui préfèrent parler des sciences cognitives. Mais dans le climat médiatique très entretenu autour de la révolution annoncée des méthodes d’enseignement grâce aux neurosciences, il est nécessaire de bien voir et dire de quoi on parle et de ne pas entretenir certaines illusions. Je renvoie à ce que dit, dans le présent numéro, une note de lecture à propos du dernier livre de Christian Laval et Michel Blay.

Le texte bref de Michel Casevitz sur l’enseignement des langues anciennes montre que leur effacement programmé va dans le même sens que ce qui a été précédemment dénoncé.

Être rationaliste, c’est saisir des ensembles dans leur cohérence et tenter d’en dégager le sens. Où va notre système d’enseignement ? À quelle société nous conduit-il ? Quels citoyens prépare-t-il ? Pour quel avenir ? Ce sont quelques questions que notre dossier essaie de poser. Par ailleurs, nous ne pouvions rester indifférents à l’annonce que Les Temps Modernes cessaient de paraître (Le Monde, 3 mai 2019). C’est ce dont nous avons voulu témoigner en publiant un texte de notre ami Alain Policar qui, un temps, fut collaborateur de la revue. Texte grinçant et très personnel, combien préférable aux habituels hommages à tendance trop souvent hagiographiques. Les Temps Modernes furent un lieu de passion.

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