Union rationaliste

Raison Présente n°185

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Description de l'ouvrage

EDITORIAL

Pourquoi est-il si important de revenir sur ce thème de l’émancipation de nos jours ? Sans doute est-ce parce que, d’un côté, il donne les moyens de juger un monde et des discours cyniques imposant une soumission à une soi-disant réalité incontournable et à un « destin » utilitaire, performatif et positiviste ; et que, de l’autre, il légitime l’invention d’autres formes de luttes que celles qui ont longtemps fait croire que ce sont les nécessités du moment qui créent les conditions de l’émancipation. Dès lors, ce thème confère une signification globale au refus de faire son deuil de tout changement, et offre un scénario possible à l’amplification des champs de discorde autour des assignations et des impératifs.

Cela fixé, revenons sur les théories de l’émancipation. Et d’abord, qu’entendre par « émancipation »Un ancien numéro (106) de « Manière de voir », Le Monde diplomatique, Août-septembre 2009, tentait de répertorier « L’émancipation dans l’histoire ». Nous y renvoyons nos lecteurs. , si d’aventure nous ne tombons pas dans l’usage psychologique et médiatique du terme ? Provenant du latin (emancipatioex-mancipare, sortir de la tutelle de... ), il renvoie d’abord, dans le droit romain, au geste de prendre avec la main une chose que l’on s’approprie en l’accompagnant de certaines formules solennelles. L’émancipation peut donc correspondre à une spoliation effective sous un rite qui la rend légale (à défaut de légitime). Mais, elle peut correspondre aussi au geste de s’extraire d’une tutelle. Giambattista Vico dans Origines du droit et de la poésie (1721) rappelle ainsi que mancipium signifie « esclave » ou « prisonnier ». 

De cette étymologie à double sens, on a fini par ne retenir qu’une seule signification, désormais utilisée par chacun : l’émancipation est l’acte de s’affranchir d’une tutelle/domination, l’acte de refuser que chacun reste à « sa place ». 

Tout n’est pourtant pas éclairci par là, et surtout rien n’est encore indiqué quant à la question de savoir si la notion d’émancipation offre encore des ressources de légitimation.  Rien n’est précisé de ce que nous pouvons, en 2013, accomplir et penser sous la notion d’émancipation, notamment au terme d’une histoire mouvementée, commencée au XVIIIe siècle, qui a vu cette notion embrigadée dans toutes sortes de violences d’Etat ou violemment rejetée par le nazisme et le régime de Vichy. Des violences d’Etat qui ont souvent puisé dans des « Grands Récits » – ces structures de représentation, à prétention unique et uniforme, liant le passé, le présent et l’avenir en un tout cohérent autour d’une fin - pleins de promesses d’émancipation - au nombre desquels on compte les Lumières et l’affranchissement de l’ignorance, le récit spéculatif hégélien sur la réalisation de l’Esprit, le marxisme et la libération de l’aliénation ou de l’exploitation de l’homme par l’homme, et le libéralisme qui mettrait fin à la pauvreté -, les éléments avec lesquels ils ont couplés la catégorie d’émancipation - minorité, ténèbres, aliénation ou assignation à une place – afin d’en assurer la crédibilité. 

Désormais, la notion d’émancipation est exposée à quatre questions : celle de ses contenus, celle des échecs dans lesquels elle a été enfermée, celle de la dissolution des récits de l’émancipation, et celle de sa reprise possible actuellement, du moins si l’on ne veut pas voir prévaloir autour de nous un scepticisme généralisé ou une atomisation des sociétés. 

Qu’est-ce qui réunit et sépare le Wilhelm Meister (1795, Goethe), Les malheurs de Sophie (1859, Comtesse de Ségur), L’Insurgé (1879, Vallès), Les damnés de la terre (1961, Fanon), et Rouge dans la brume (2011, Mordillat) ? Ce n’est pas seulement un même usage du terme et un « deuxième âge de l’émancipation », comme l’affirme Dominique Méda à l’égard de la cause féministe (2007). C’est un jeu de tension complexe portant sur la signification (émancipation par l’extérieur, auto-émancipation, libération), l’objectif (une fin ou un processus), les modalités (éducation, révolution, subjectivation) et le sujet de l’émancipation (l’esprit, les travailleurs, les femmes, les Noirs...). Encore vif de nos jours, l’examen de ce jeu, surtout si l’on veut répondre aux questions énoncées ci-dessus, nous conduit face à l’opposition majeure de cinq discours et échecs de l’émancipation. 

1 – la forme juridique, puisque l'émancipation est d'abord un concept de ce type indiquant le passage du statut légal de minorité à celui de majorité. En toute rigueur, dans le droit romain ou le code civil, le verbe pronominal « s'émanciper » n'existe pas : on est émancipé par la loi, par le père ou par le tuteur, c’est-à-dire par la puissance qui détient l'autorité. Il reste que cette forme a été étendue, au-delà de l’adolescent, au droit des communautés et des minorités, ainsi qu’aux divers différencialismes, tous référés alors à l’Etat et au droit. 

2 – La forme d’une Idée critique de la raison : il s’agit de l’idée progressiste de l’émancipation élaborée par les Lumières. Ces dernières posent l’émancipation comme but à atteindre et confient à des spécialistes de l’éducation le soin de réduire l’écart entre la réalité et ce but. Souvent enfermée dans un jeu d’instruction et de connaissance indexé sur la raison, on doit aussi aux Lumières l’idée d’un parallèle entre l’émancipation juridique de l’enfant et l’émancipation des peuples dans l’histoire (en « oubliant », ainsi que le rappelle Theodor W. Adorno, la colonisation, les dominations...). Sur ce modèle, le président des Etats-Unis Abraham Lincoln déclarait l’émancipation du pays par rapport au monde Britannique. Sur ce modèle encore, au XIXe siècle, se développe aussi le thème de l’émancipation religieuse : elle consiste à se prouver qu’on appartient bien à la société et qu’on participe à l’espace collectif. Ainsi la personne émancipée veut-elle, doit-elle prouver qu’elle n’est pas simplement un être de besoins (satisfaits grâce à d’autres), mais un être de raison parmi les autres êtres de raison. Balzac le rappelle encore dans La maison du chat qui pelote, en détaillant l’instruction d’Augustine à l’encontre des préjugés. S’émanciper, c'est s’affirmer comme sujet, s’emparer d’un droit ou le créer, donc s’élever contre quelque servitude (qu’il faut reconnaître). Mais ce type d’émancipation, pensé comme unique et uniforme, demeure non moins canalisé par son rapport à l’EtatC’est sur lui que s’appuie encore Jürgen Habermas, dans Le Discours philosophique de la modernité, 1985, Paris, Gallimard, 1988. .

3 et 3 bis – La forme d’une pratique critique déployée par les avant-gardes révolutionnaires liées aux rapports sociaux salariaux. L’émancipation engendrerait une société dans laquelle la politique deviendrait centrale et ne laisserait plus la critique aux mains des seuls éducateurs. Elle dessinerait un horizon de l’histoire des luttes. Mais cette dernière conserverait sa forme unique, liée à une fin unique... Sur ce plan, les options sont d’ailleurs parfois complexes, au sein des pratiques de la classe ouvrière du XIXe siècle, comme au sein des théories qui les soutiennent, puisque, en un autre sens, Karl Marx, par exemple, dans La Question juive, mêle hardiment l’émancipation civique, politique, humaine et juridique : « L’émancipation politique du juif, du chrétien, de tout homme religieux en somme, est l’émancipation de l’Etat à l’égard du judaïsme, du christianisme, de la religion en général. Dans sa force, de la manière qui lui est propre, en tant qu’Etat, l’Etat s’émancipe de la religion, en s’émancipant de la religion d’Etat, c’est-à-dire en ce que, comme Etat, il ne professe aucune religion, mais au contraire se reconnaît comme Etat ». Il ne suffit donc pas de s’émanciper politiquement de la religion, si on ne sait pas émanciper la politique de la religion, et par conséquent poser un Etat politiquement affranchi. Où revient l’idée d’un Etat éducateur, sous la forme d’une émancipation imposée. Cette forme de pratique critique de la critique reste pensée comme unique et uniforme au sein des avant-gardes, même si elle est modifiée par certains membres de l’Ecole de Francfort qui posent, de nos jours, le problème de l’émancipation autrement, au-delà du rapport au salariat, ouvrant droit à une nouvelle critique récente, celle d’Axel Honneth appuyée sur la notion de reconnaissance. 

4 – La forme d’un processus ou d’une bataille interminable qui se refuse à se contenter de l’exercice de la critique. S’émanciper, c’est ignorer la nécessité toujours imposée et quitter sa place (aussi bien dans le salariat que dans les mœurs). Dans ce geste, appuyé sur le principe de l’égalité, l’émancipation se reconvertit dans le thème politique de la multitude de nos jours. Les combats entrepris par les Noirs, les femmes, … ont fait de l’émancipation une ressource de lutte contre la loi établie, dès lors qu’elle ne fait pas droit à chacun. Enfin, ce thème peut être converti en un principe d’une politique de la subjectivation, ainsi qu’il en va chez Jacques Rancière.

Si l’on exclut de notre approche la forme juridique parce qu’elle demeure trop faible, il est clair que nous nous retrouvons face à quatre discours majeurs de l’émancipation, dont beaucoup demeurent engagés dans la défense d’une perspective une et homogène. Il y a entre eux matière à conflit, mais ils se partagent en deux sous-ensembles, pivotant autour du rôle que l’on veut faire jouer à la notion de critique, entendue ici au sens du XVIIIe siècle, ainsi qu’autour de la conception de l’histoire à construire.

En voici la répartition : 

1 – L’émancipation par la critique

L’émancipation est rendue possible par la critique des savoirs et des actions. Mais sous l’égide d’experts (les intellectuels).
Et cette critique de la domination spirituelle est téléologique (elle vise une libération et sa fin est inscrite dans son commencement).

Cf. Les Lumières, Immanuel Kant, le républicanisme contemporain...

2 – L’émancipation critique 

L’émancipation se fait praxis dans le cadre d’une critique de la critique.
Elle se donne pour la pensée des pratiques d’émancipation des travailleurs, incluse dans une utopie de la fin de l’histoire conçue comme émancipation généralisée sous la direction d’une avant-garde.

Cf. Les socialismes du XIXe siècle, Karl Marx...

3 – La critique émancipatrice 

L’émancipation relève d’une théorie critique ou de la tâche émancipatrice de la théorie critique, conçue à partir de l’échec des Lumières : elle se veut théorie d’un sujet diversifié. Elle veut participer à une émancipation plurielle (moeurs, salariat...), sous condition d’un nouveau consensus (juridique et communicationnel).
Cf. Ecole de Francfort, Jürgen Habermas...

4 – L’émancipation-subjectivation

Suite à l’appel au deuil de l’émancipation universelle promise par la modernité (Jean- François Lyotard), à la mise en accusation de l’émancipation des Lumières pour fait de normalisation (Michel Foucault), et à la définition d’une politique des « lignes de fuite » (Gilles Deleuze), on pourrait affirmer que l’idée d’émancipation n’a plus d’intérêt théorique et pratique.
Mais cela ne revient-il pas à prendre le risque d’un nouveau positivisme ou d’un pessimisme inconséquent ? Ne peut-on envisager de définir une émancipation toujours à renouveler, y compris sur le plan de la définition du concept d’émancipation ?

Cf. Jacques Rancière...

L’émancipation est rendue L’émancipation se fait praxis dans possible par la critique des savoirs le cadre d’une critique de la et des actions. Mais sous l’égide critique. d’experts (les intellectuels). Elle se donne pour la pensée des Et cette critique de la domination pratiques d’émancipation des spirituelle est téléologique travailleurs, incluse dans une (elle vise une libération et sa fin utopie de la fin de l’histoire est inscrite dans son commencement). conçue comme émancipation généralisée sous la direction d’une Cf. Les Lumières, Immanuel avant-garde. Kant, le républicanisme contem- porain...  Cf. Les socialismes du XIXe siècle, Karl Marx... L’émancipation relève d’une Suite à l’appel au deuil de théorie critique ou de la tâche l’émancipation universelle émancipatrice de la théorie promise par la modernité (Jean- critique, conçue à partir de l’échec François Lyotard), à la mise en des Lumières : elle se veut théorie accusation de l’émancipation des d’un sujet diversifié. Elle veut Lumières pour fait de norma- participer à une émancipation lisation (Michel Foucault), et à la plurielle (mœurs, salariat...), définition d’une politique des sous condition d’un nouveau « lignes de fuite » (Gilles consensus (juridique et communi- Deleuze), on pourrait affirmer cationnel). que l’idée d’émancipation n’a plus d’intérêt théorique et pratique. Cf. Ecole de Francfort, Jürgen Mais cela ne revient-il pas à Habermas...  prendre le risque d’un nouveau positivisme ou d’un pessimisme inconséquent ? Ne peut-on envi- sager de définir une émancipation toujours à renouveler, y compris sur le plan de la définition du concept d’émancipation ? Cf. Jacques Rancière... 

Le dossier que le lecteur entreprend de parcourir dans ce volume est conçu à partir de plusieurs de ces formes. Il les croise, sans chercher à opter pour un deuil nécessaire de l’idée d’émancipation ou pour sa restauration nostalgique. Il tente plutôt de proposer de nouvelles dimensions de l’émancipation et de donner un nouveau statut à son objet et à son sujet. 

Sans prétendre être complet, il brosse l’essentiel de ce que nous pouvons envisager désormais autour de cette notion, si l’on ne souhaite pas livrer ce monde au cynisme et au statu quo. Et ce qui est sans aucun doute essentiel est fort bien suggéré par Ernesto Laclau, dans son ouvrage  Jenseits von Emanzipation (in  Emanzipation und Differenz, Vienne : Turia und Kant, 2002, 23-44). Cet auteur affirme que nous ne pouvons plus parler, aujourd’hui, que d’une pluralité d’émancipations, au lieu de parler d’émancipation au singulier. Le fait que nous ne sachions pas distinguer et délimiter clairement ces formes les unes des autres, actuellement, provient précisément de notre difficulté à penser notre présent sans référer à un discours unique et unifiant. Or, nous ne pouvons plus trouver une raison unique à laquelle puissent être réduites les luttes émancipatrices. Sans ce fondement - sans le postulat d’une raison unique et uniforme de la société -, il n’existe plus non plus d’unité possible des luttes. Nous ne pouvons plus nous représenter les sociétés dans lesquelles nous vivons comme divisées de façon unique et nous ne pouvons pas tracer de ligne de séparation nette au moyen de laquelle notre intérêt émancipateur délimiterait un élément de la société qui devrait devenir le moteur de sa transformation. 

En un mot, nul ne peut plus s’identifier à un sujet qui représenterait la raison de la société de façon universelle, sans discussion, délibération et choix collectif remaniable. Y aurait-il par conséquent malaise dans l’émancipation ? Ce n’est pas certain, répondent les auteurs autour desquels se répartissent les articles présentés ici. 

Hors dossier, un article de Jacqueline Chabbi sur les origines de l’islam, qui fait justice de bien des idées reçues, et un hommage de Michel Paty au grand ethnologue Georges Condominas.

 

Christian Ruby
Pour Raison présente.

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