Union rationaliste

Au-delà des mots, les faits. Quelques réflexions après les massacres du 13 novembre

J’ai écrit l’éditorial du n° 639 des Cahiers rationalistes le 15 novembre, à la demande du comité de rédaction. Les remarques faites par celui-ci m’ont amené à le compléter, mais la tonalité générale n’en a pas été modifiée. J’avais tâché de faire abstraction de tout sentiment et de n’exprimer ni horreur ni compassion, non pas faute de les ressentir, mais parce que ce n’était pas l’objet de ce texte. Et puis, il faut bien l’avouer, si l’on se refuse à utiliser des formules de circonstance si souvent répétées qu’elles sont désormais vides de sens, rien n’est plus difficile que de trouver des mots pour exprimer sa compassion sans aggraver la douleur de ceux à qui on les adresse. Quant à l’horreur, je laisse cela aux journalistes qui se précipitent pour demander aux mères éplorées « dites-nous combien vous êtes mal » et aux journaux qui, pour vendre davantage, cherchent à publier les photos les plus macabres qui soient, parfois obtenues par des moyens qui déshonorent ceux qui les ont faites et ceux qui les publient. Les Cahiers rationalistes ne s’abaissent pas à ce niveau.

Dans l’éditorial du n° 639, le mot « guerre » réapparaît souvent, et c’est guerre qu’il s’agit, sauf à jouer sur les mots. L’éditorial approuve implicitement l’envoi au Proche-Orient de moyens militaires supplémentaires. On ne peut pas faire autrement quand on est pris à la gorge. Mais je voyais en même temps les images provenant de Kobanè et de Sinjar libérées, tas de décombres où les mères de victimes collatérales cherchent les restes de leurs enfants. Se fait-on aimer de cette façon-là ? Résoud-on quelque chose de cette façon-là ? Depuis 2001 et l’intervention américaine en Afghanistan la stratégie américaine de bombardements par avions, hélicoptères ou drônes, a abouti à faire du Pakistan, de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Syrie le paradis des extrémistes et à donner à ceux-ci, auprès des populations locales, le beau rôle de patriotes résistants, de David se battant contre Goliath. Je suis gêné aussi que pour justifier notre intervention militaire (car nous avions des troupes en Afghanistan et, si nous n’avons pas participé à la deuxième guerre d’Irak, nous bombardons l’Irak et la Syrie depuis des mois), puisqu’il serait malséant de parler pétrole ou rivalités entre grandes puissances, nous en soyons réduits à reprendre les mots qu’utilisait Jules Ferry pour justifier l’expansion coloniale : notre mission civilisatrice.

La France, après les USA, utilise comme justification officielle la légitime défense. Les Talibans afghans et Daesh se présentent eux-mêmes en victimes. Cela n’a pas beaucoup d’intérêt de savoir qui de l’œuf ou de la poule a commencé. Mais aucun Irakien, aucun Syrien, aucun Afghan n’a participé aux attentats qui ont endeuillé la France depuis 1996. Ceux qui ont commis les attentats du 13 novembre étaient nés Français ou Belges. Ils avaient fait leurs études dans des écoles françaises ou belges. Ils étaient partis en Syrie, comme d’autres avant en Afghanistan, pour s’entraîner, mais ils étaient déjà radicalisés, savaient déjà ce qu’était un combattant-suicide, et apparemment ils n’ont reçu d’ordre précis d’aucun Syrien, d’aucun Irakien. Le cancer ne vient pas de l’extérieur, si l’on excepte l’idéologie que nos alliés et clients l’Arabie Saoudite et le Qatar répandent dans le monde grâce à leurs pétrodollars, il est chez nous ; il n’est pas seulement français, il est européen car les Danois, les Néerlandais, les Belges, les Espagnols, les Italiens en ont aussi souffert et en souffrent. La guerre qu’il nous faut mener, c’est d’abord la guerre contre l’ignorance et le chômage. Imagine-t-on ce qui peut se passer dans la tête d’un adolescent qui vient de quitter l’école et qui se retrouve sans aucune perspective d’avenir, au chômage sans possibilité d’emploi, sans possibilité de fonder une famille, sans rien à faire de la journée quand le matin il se lève ? Comment s’étonner qu’il cède aux avances de ceux qui lui promettent l’aisance par la délinquance ou la gloire et le salut éternel par le jihad ? Imagine-t-on le degré de haine et de rancune contre la société qu’il faut avoir en soi pour se faire sauter au milieu de fêtards ? Il y a bien un lien entre délinquance et jihadisme, c’est le chômage et le fossé qui tous les jours s’accroit entre riches et pauvres, entre nantis et frustrés. C’est cette guerre à la pauvreté et au chômage qu’il faut mener. L’envoi d’un porte-avion au large des côtes syriennes n’est qu’un pis-aller malheureusement nécessaire.

Notre gouvernement, et trop de journalistes, ont fait le choix inverse. La guerre nous a été imposée, les attentats viennent de l’extérieur, le 13 novembre est une déclaration de guerre, un nouveau Pearl Harbour auxquels nos troupes riposteront victorieusement. Et en avant le Charles-de-Gaulle. Un humoriste, Martin Vidberg, a heureusement fait remarquer qu’on aurait dû lui dire : « Cap sur la Belgique ». Tout ceci est bien commode. Cela fait oublier un temps que nous sommes en « Vigipirate » depuis février 2014 et que des militaires patrouillent nos rues et nos gares depuis cette date. On s’attendait à des attentats, mais l’habitude du danger fait qu’on l’oublie.

Cela permet surtout d’attribuer le terrorisme qui frappe la France à de lointains et inconnus ennemis et de masquer les carences de la politique interne française, européenne, américaine. Cela permet d’affirmer que les migrations de masse en cours étaient imprévisibles et résultent de la guerre en Syrie alors que le flot de réfugiés comprend des Irakiens, aussi victimes de Daesh, des Afghans, des Pakistanais, des Erythréens, des Somaliens, des Libyiens, des Tunisiens, etc., tous victimes de la pauvreté et de la guerre, et en grande partie d’une explosion démographique prévue, dont les conséquences avaient été prédites, qui aurait pu être jugulée à temps si l’Église catholique et les USA ne s’étaient opposés à la diffusion à grande échelle de moyens de contraception. Quant à Daesh, son centre est en Irak, pas en Syrie et son point de départ est Al Qaida, fondée par un protégé des USA et de l’Arabie saoudite. Elle doit son fulgurant développement à la faillite de la politique américaine en Irak et à l’obsession anti-shiite de l’Arabie saoudite et du Qatar. Les portions de Syrie que Daesh occupe, il les a conquises et il les maintient sous le joug. Leurs habitants sont aujourd’hui les malheureuses victimes dites collatérales à la fois de Daesh et des bombardements américains, français et russes. Bashar el Assad n’y est pour rien.

Les cocoricos militaristes ont aussi pour ambition de masquer, au moins un temps, des vérités pourtant évidentes que nos journalistes ne montrent guère du doigt quand ils ne les taisent pas. Combien de journaux français ont relaté que le 15 novembre, à Istanbul, lors du match de football entre la Turquie et la Grèce joué en présence des premiers ministres grec et turc, la minute de silence en l’honneur des 130 victimes des attentats de Paris avait été interrompue par les cris de supporters turcs « Allah u Akbar » sans que le premier ministre turc ne réagisse (Le Monde du 20 novembre, 4 jours après !) ? Bien que l’envoi du porte-avions Charles-de-Gaulle ait été présenté comme une riposte militaire purement française, nous faisons partie au Proche-Orient d’une coalition militaire ; nous ne bombardons que les objectifs militaires que les USA, qui la commandent, nous assignent. Nous pouvons en refuser, mais nous ne pouvons seuls les désigner. Cette coalition comprend l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, qui n’agissent apparemment guère contre Daesh dont ils ont soutenu l’essor et qui les uns préfèrent bombarder le Yémen (encore des dizaines de milliers de morts dont on ne parle guère), les autres les camps kurdes en Irak. Pour écraser Daesh et ramener la paix, les bombes ne suffiront pas. Il faudra revoir nos relations avec nos bons clients l’Arabie saoudite et le Qatar et régler le problème kurde. Et pour obtenir l’accord des Russes, il faudra lever les sanctions économiques édictées lors de l’annexion de la Crimée. Le bourbier du Proche-Orient, résultat d’un mélange de passions ethniques et religieuses, de luttes pour le contrôle du pétrole et de l’eau, et de rivalités des grandes puissances, ne sera pas facile à nettoyer. On conçoit qu’il vaille mieux célébrer les mérites militaires du Charles-de-Gaulle que de parler de cet imbroglio diplomatique et des problèmes de la société française.

On peut regretter que la Présidence de la République française, tout en faisant preuve d’une extrême dignité et en réagissant fort bien à l’horreur du moment, ait voulu utiliser l’évènement à des fins électorales. Passe encore pour l’appel à l’Union nationale qui permet de gommer les erreurs passées. Attribuons l’inutile convocation du Congrès à Versailles à la volonté de montrer l’unanimité du peuple français à travers ses représentants élus qui y étaient rassemblés pour condamner l’horreur qui venait d’être commise. Mais à quoi ont servi, sinon à mettre en valeur le rôle international du Président, les théâtraux voyages diplomatiques à Washington et Moscou pour constituer une coalition qui existait déjà entre Américains et Français et à laquelle la Russie ne pouvait se rallier tant que la situation ukrainienne n’aurait pas été réglée ? Le coup de grâce a été donné lorsque il a été demandé aux Français de pavoiser le vendredi 27 novembre à l’occasion de la commémoration officielle des victimes. L’hommage était très beau, très digne, bien qu’il ait aussi eu pour rôle de mettre en valeur le seul Président. Mais l’utilisation du drapeau français était une bien mauvaise idée de communicant confondant la France et les USA où l’on agite en permanence le drapeau étoilé. Il était tellement peu au courant de la réalité française qu’il ignorait que peu de ménages français possèdent un drapeau, que depuis les années 50 il n’y a plus sur la façade des immeubles de porte-hampes, que les drapeaux que l’on voit agiter dans les stades ou les meetings électoraux du FN et de l’ex-UMP sont fournis par les organisateurs, et que donc il était impossible pour la plupart des Français, l’eussent-ils voulu, de pavoiser ; tellement peu au courant de la symbolique du drapeau qu’il ignorait qu’on pavoise les jours de fête et que les jours de deuil on met le drapeau en berne ; tellement peu au fait des réactions politiques prévisibles qu’il n’envisagea pas que si l’on avait pavoisé en masse, ceux qui ne l’auraient pas fait, pour quelque raison que ce soit, auraient été stigmatisés comme mauvais Français. Belle Union nationale, en vérité. Par contre, j’aimerais bien que dès juin prochain (pour permettre aux fabricants de répondre à la demande), on invite les Français à pavoiser en masse le 14 juillet pour marquer leur attachement à la République, à la liberté, à la fraternité. Là, agiter le drapeau prendrait tout son sens. Plus qu’un défilé militaire.

*

Le même éditorial appelait à ne pas considérer les musulmans de France et plus généralement du monde comme les complices potentiels de Daesh et plus généralement des musulmans extrémistes. Ils en sont en fait les premières et plus nombreuses victimes quand ils vivent en pays majoritairement musulman. En témoignent les exactions commises en Syrie et en Irak par Daesh, les lapidations de femmes adultères en Afghanistan et en Arabie saoudite, l’assassinat des chrétiens au Pakistan sous prétexte de blasphème contre le Coran ou le Prophète, la destruction des tombeaux de saints musulmans à Tombouctou etc. Faut-il aussi évoquer les assassinats commis en Tunisie et en Algérie, ou les attentats du Maroc ? Les représentants de l’islam français qui ces jours-ci parlaient dans les émissions de télévision ou à la radio avaient bien raison de dire « cet islam n’est pas le nôtre ». Ce ne sont pas des extrémistes, ce ne sont pas des terroristes, ce sont pas des barbares. Ils cherchent à vivre en paix dans un pays qui est le leur, parfois depuis des générations, et ne rêvent pas toutes les nuits de commettre des attentats contre les idolâtres. Mais il faudrait qu’ils nous disent ce qu’est leur islam, s’il admet l’apostasie (le renoncement à l’islam), s’il accepte l’égalité de l’homme et de la femme, s’il considère que la shari’a n’est plus entièrement adaptée au monde moderne, s’il convient qu’on peut être catholique, protestant, juif, athée etc., et brave homme. Sinon, eux qui ont la chance de vivre dans un pays où la liberté de croire ou de ne pas croire et d’exprimer ses opinions existe car conquise au prix de luttes sanglantes, qu’ils ne s’étonnent pas des attaques dirigées non contre eux, mais contre ces croyances, qui sont des pratiques dans la plupart des pays où l’islam est religion d’État.

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