Contre des crimes religieux et racistes : un peuple se soulève au nom de la laïcité

Les deux séries d’assassinats commis au nom d’une religion ont soulevé l’indignation des citoyens français et des démocrates de nombreux pays. L’ampleur et la dignité de la mobilisation témoignent de la réprobation des crimes et de l’attachement aux valeurs humanistes.

Au delà de l’émotion légitime, plusieurs questions sont à débattre dans notre société, celle de la liberté d’expression, celle de la laïcité et celle de la prééminence de la loi civile sur les prescriptions religieuses. Il faut aussi se donner les moyens d’application de ces principes.

La liberté d’expression a été une longue et difficile conquête en France ; elle a été acquise contre les Églises et contre les pouvoirs en place. C’est le droit de critiquer et de le faire savoir. Il est limité : l’incitation à la haine raciale et le trouble de l’ordre public sont répréhensibles et sanctionnés. Mais en dehors de ce cadre la liberté d’expression doit être sans réserve, sous quelque forme que ce soit. Le sacré n’est pas protégé par l’État dans notre société laïque.

La critique verbale, le dessin, le cinéma peuvent choquer. Les critiques virulentes adressées par Voltaire à l’Église catholique et à la religion en général ont choqué certains de ses contemporains, autant que Cabu les siens avec « C’est dur d’être aimé par des cons », mais le blasphème ne peut concerner que les religieux entre eux et aucun châtiment physique ne doit être infligé à aucun citoyen au nom d’une religion ou d’une idéologie. C’est pourquoi il est urgent que la législation française s’applique partout sur le territoire national et que le délit de blasphème, qui existe encore dans le code pénal local d’Alsace-Moselle (article 166) soit aboli. Il est temps aussi de porter à nouveau ce débat devant le Parlement européen, qui s’est jusqu’à présent montré frileux. Les violences revendiquées pour vengeance contre un blasphème s’étant multipliées dans plusieurs pays, il faut inscrire l’abolition du délit de blasphème dans l’agenda des élus européens. C’est un débat d’idées et de liberté. Il faut qu’il donne lieu à des explications, en particulier auprès des jeunes.

La deuxième question est celle du statut même des lois civiles : elles priment sur les prescriptions religieuses. L’égalité en droit de tous les citoyens est le fondement de notre république. Dénoncer ceux qui par obscurantisme et fanatisme essaient d’imposer leur règle et leur violence aux autres est un droit et même un devoir pour les humanistes, quelles que soient leurs convictions. C’est le principe de laïcité qui fonde le vivre ensemble.

L’État n’a pas à s’immiscer dans la vie interne des religions. Il ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte mais garantit leur libre exercice depuis la loi de séparation de 1905. L’État n’a pas à intervenir dans ce qu’on appelle aujourd’hui le dialogue interreligieux : les religions sont libres de se concerter. Le crime raciste commis contre des juifs doit être condamné comme un crime contre la nation. Il appartient aux musulmans de décider comment ils entendent faire respecter la laïcité dans les diverses composantes historiques de l’islam. L’État n’a pas à s'occuper de formation théologique mais il peut fournir des formations à la laïcité pour les associations.

L’État garantit la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté des individus à agir en fonction de leur conscience et non sous l’influence, la pression ou la menace d’une communauté, qui se trouve le plus souvent être celle de leur naissance. C’est un problème réglé (depuis quelques décennies seulement, surtout en ce qui concerne le mariage) pour les religions anciennement implantées en France. Ce n’est, semble-t-il, pas encore réglé pour certaines branches de l’islam qui font pression par la terreur sur les femmes, les apostats ou les homosexuels. Comment garantir effectivement aux individus que la loi les protège dans leur vie quotidienne ? La réflexion est à mener.

La nouveauté dont on commence à prendre conscience est l’aspect international des réseaux fanatiques, favorisé par la technologie de l’internet. Les fanatiques incitent, à distance, à des actes individuels, non programmés par le sommet d’une pyramide. Le virtuel permet l’exaltation de la violence à tout moment, l’habitude de la haine, la banalisation de la bêtise.

Une partie de l’opinion publique française s’était crispée sur certains comportements identitaires. Il est souhaitable que la situation sociale des populations défavorisées soit intégrée à l’analyse de ces revendications à la reconnaissance symbolique et que les fanatiques ne soient plus en mesure d’attiser la désespérance, de canaliser les jeunes vers la voyoucratie et le crime organisé. L’État ne pourra traiter « religieusement » une question sociale à moins de creuser encore plus le fossé entre des communautés étanches, fragilisées. Renforcer l’arsenal juridique ne réglera pas grand chose. Il faudra réfléchir à d’autres moyens que la répression préventive ou la prison systématique. Le Patriot Act, attentatoire aux libertés individuelles, a rencontré beaucoup de détracteurs aux USA et a stigmatisé de nombreux groupes sociaux.

Comment des enfants français ont-ils pu en arriver là ? Il y a eu des renoncements, à l’école, dans les familles et dans les entreprises. L’école d’aujourd’hui doit retrouver sa place dans l’apprentissage du vivre ensemble. Elle passe par l’accès aux savoirs scientifiques et par la formation de l’esprit critique. C’est aussi cela la laïcité et les vrais fondamentaux de l’ école publique. Il faudra ajouter désormais, pour rester en phase avec la modernité technologique, la critique des nouveaux instruments de communication, et le décryptage des images qui inondent notre environnement quotidien. L’école publique a besoin d’argent. L’argent public doit aller aux seules écoles publiques.

Pour fonctionner mieux, la démocratie a besoin de la participation de tous les citoyens. Tocqueville utilisait une image parlante : lorsque la chaîne est brisée, le maillon resté seul ne sert à rien, il faut de la fraternité pour souder la société. Mais si seuls les notables et les énarques arrivent aux positions de pouvoir, même par les élections, on peut comprendre que la plupart des gens modestes n’ont aucune chance d’être porte-parole et élus ! L’éducation civique (pourquoi remplacer ce terme clair par celui de morale laïque ou enseignement laïque de la morale ?) avait des vertus, tout comme l’enseignement de l’histoire, qui doit comprendre l’histoire des religions, bien plus riche que le « fait religieux ». Il faut retourner vers ces savoirs.

Il s’agit donc maintenant de reprendre et de porter haut la définition de la laïcité afin qu’elle s’épanouisse en France et que son modèle s’étende, puisque nous sommes dans l’ère dite de la mondialisation. La puissance de la mobilisation de ces derniers jours laisse espérer que la question ne s’enlisera pas.