Union rationaliste

SCIENCE OU THÉOLOGIE ? A propos du " dessein intelligent "

Le Monde du 23 février 2006 a publié dans sa page Débats une tribune intitulée " Pour une science sans a priori " signée de scientifiques de plusieurs pays tous membres de l'Université Interdisciplinaire de Paris. Cette institution n'a rien d'une Université : c'est une association qui s'est auto-dénommée ainsi et utilise une appellation prestigieuse, que tous les Français croient garantie par l'État, pour une propagande de type religieux. L'Université Interdisciplinaire de Paris est à une véritable Université ce qu'un Institut de beauté est à l'Institut Pasteur.
D'autres scientifiques de haut niveau, dont plusieurs membres de l'Union Rationaliste, ont écrit un article répondant à cette tribune. Le texte de leur article est parvenu au Monde le 6 mars dernier. Il vient d'être publié (5 avril). On le trouvera ci-dessous, avec la permission des signataires.

Pour une science consciente de ses limites

Nous sommes nombreux, scientifiques venant des horizons les plus divers, à penser qu'il est important de jouer notre rôle social en distinguant de la manière la plus claire le travail légitime qui revient à un scientifique de ce qui est propre au théologien. En cela nous sommes rejoints par de nombreux citoyens.
En effet, même si les auteurs du manifeste " Pour une science sans a priori " publié dans Le Monde du 23/02 se gardent bien d'être explicites, les spéculations métaphysiques auxquelles ils nous invitent sont avant tout de nature théologique. Ce dont il s'agit, pour être clair, c'est de savoir si la science nous donne une raison de croire en Dieu. De telles spéculations ont toujours mené les scientifiques dans des ornières. Les découvertes scientifiques comme le théorème de Gödel, la théorie du chaos, la mécanique quantique, etc., n'ont pas d'implication en ce qui concerne les questions métaphysiques telles que l'existence de dieu, l'immortalité de l'âme ou le libre arbitre. Autre exemple, le philosophe de la physique, Adolf Grünbaum, a montré que le discours théologique autour du principe anthropique (en gros, inversion de la relation cause-effet), dont les auteurs du manifeste, comme quelques autres scientifiques, font grand cas, était tout simplement " incohérent ". En bref, l'histoire des sciences nous apprend que les discussions théologiques auxquelles nous invitent les auteurs du manifeste ne manqueront pas de dévoyer les résultats de la science au service d'une philosophie irrationnelle.
Les sciences, telles qu'elles fonctionnent depuis la fin du XVIIIe siècle, ne sont pas structurées pour démontrer d'une manière active des propositions métaphysiques, morales ou politiques : elles ne s'occupent que de questions de faits appréhendables expérimentalement. C'est une conséquence du " matérialisme méthodologique " de la science. Si des résultats scientifiques sont utilisés par des acteurs religieux, moraux ou politiques, cela relève de leur volonté propre mais non des scientifiques dans leurs laboratoires, qui eux restent passifs au cours de ce processus. En d'autres termes, les religions sont libres de se servir dans le magasin des productions de la science, mais cet exercice ne relève pas du travail du scientifique ; c'est l'affaire des théologiens. Libre au citoyen ou à l'individu de participer au travail du théologien sur les implications métaphysiques de certains résultats de la science ; mais il ne peut le faire au titre de son travail de scientifique. Faire comprendre cela, c'est participer à la vie publique, en permettant à tous de penser les rapports éventuels entre science et spiritualité. Cet exercice sera d'autant plus pertinent que les délimitations des différents types d'affirmations sur le monde (scientifique, spirituelle, artistique, mythologique, etc.) seront désignées. Ne pas identifier la structure et les limites de chacun de ces types de discours conduit à l'impossibilité de penser et à des conflits apparents.
Souvent les scientifiques qui, comme nous, ont le souci de rappeler les limites méthodologiques de la science, pour que le public sache ce qu'elle peut dire et ce qu'elle ne peut pas dire, sont traités de " scientistes " ou de " rationalistes bornés ". Le scientisme apparaît plutôt du côté de ceux qui veulent une science omnipotente, qui confondent " une science sans a priori " avec " une science sans limites ", et qui veulent faire des scientifiques des théologiens. Les scientifiques conscients participent à la vie de la société puisqu'ils remplissent pleinement leurs devoirs dans le cadre de la laïcité institutionnelle.
L'Université Interdisciplinaire de Paris (UIP), financée par la fondation Templeton " pour le progrès de la religion ", et dont la plupart des signataires du texte " Pour une science sans a priori " sont membres, transgresse régulièrement depuis dix ans ces limites, puisque c'est au nom de la science que ses membres discutent des implications métaphysiques de leurs découvertes, et non en tant qu'individus. L'UIP transgresse d'ailleurs les principes qu'elle affiche, en promouvant régulièrement des chercheurs qui incluent ouvertement leur quête métaphysique dans leur recherche scientifique. L'UIP a eu, pendant longtemps, des relations étroites avec les promoteurs du récent phénomène nord-américain " Intelligent Design " (ID) ou dessein intelligent. Par exemple, Philipp Johnson, tête pensante du mouvement ID, et Michael Denton ont participé aux travaux organisés par Jean Staune dans ce qui n'était pas encore l'UIP avant 1995. Il existe des comptes rendus élogieux sur les livres de M. Denton dans la revue de l'UIP, " Convergences " (N°4 : p. 9). En 1998, un article de P. Johnson fut traduit dans " Convergences " (n°7, p. 20). C'est un membre de l'UIP qui a préfacé la traduction française d'un des ouvrages du même P. Johnson où il délivre déjà toute la stratégie argumentative de l'ID. Le 7 janvier 2006, lors du colloque célébrant au Sénat le 10ème anniversaire de l'UIP, l'astrophysicien algérien Nidal Guessoum, professeur à l'American University of Sharjah, aux Emirats Arabes Unis, a fait la promotion du design dans son exposé " Le design et le principe anthropique dans la tradition islamique ", tout en se démarquant du mouvement américain pour des raisons politiques. Depuis le rejet médiatique et les échecs juridiques du mouvement ID, l'UIP choisit simplement une tactique de démarcation qui constitue, à notre sens, la raison principale de la déclaration " Pour une science sans a priori ". Mais il est important de ne pas être trompé par ce subterfuge : le recours à la providence dans une explication du monde qui se veut scientifique est un point commun à l'UIP et à l'ID. D'autre part, cela ne constitue en rien un nouveau paradigme. (Sur ces questions, sur l'UIP et l'ID, on lira avec profit le livre collectif Impostures intellectuelles et intrusions spiritualistes en sciences, Syllepse, 2001 - dûment incriminé par les auteurs du manifeste -, ainsi que son prolongement, Les matérialismes et leurs détracteurs, Syllepse, 2004.) L'histoire des idées permet d'identifier au contraire une résurgence. Les vérités révélées, les spiritualités et les idéologies tentent d'une manière récurrente de s'imposer dans les résultats de la science. Il s'agit plutôt d'une remise en cause des moyens de penser rationnellement le monde. La science retournerait ainsi à un état antérieur à son émancipation du pouvoir théologique au XVIIIe siècle. Il ne s'agit pas d'interdire à qui que ce soit de penser quoi que ce soit, mais il est de notre devoir de scientifiques d'exiger qu'on désigne cela d'un autre nom que celui de " science ", ou d'avertir le public qu'il ne s'agit plus de science.

François Athané, philosophe, Paris 10 ; Cyrille Baudouin, journaliste scientifique, ingénieur ; Jean Bricmont, physicien, université de Louvain, membre de l'AFIS ; Olivier Brosseau, biologiste ; Jean Dubessy, directeur de recherches CNRS, animateur commission Sciences de la Libre Pensée ; Meriem El Karoui, microbiologiste, INRA ; Thomas Heams, biologiste, INA-PG ; Michel Henry, mathématicien, membre de l'Union Rationaliste ; Georges Jobert, ancien directeur scientifique du CNRS ; membre de l'Union Rationaliste ; Jean-Pierre Kahane, mathématicien, Académie des sciences, membre de l'Union Rationaliste ; Jean-Paul Krivine, revue Science et pseudosciences ; Guillaume Lecointre, biologiste, MNHN, Libre Pensée ; Pierre Léna, Académie des Sciences, Roger Lepeix, ingénieur, AFIS ; Edouard Machery, philosophe des sciences, University of Pittsburgh ; Christian Magnan, astrophysicien, Collège de France ; Richard Monvoisin, chargé de cours de pensée critique et zététique, université Fourier, Grenoble ; Cédric Mulet-Marquis, CMM, enseignant, ENS, Lyon ; Michel Naud, ingénieur, vice-président de l'AFIS, membre de l'Union Rationaliste ; Jean-Claude Pecker, astrophysicien, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Union Rationaliste ; Pascal Picq, paléoanthropologue, Collège de France ; Marc Silberstein, revue Matière première.


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