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Les Cahiers Rationalistes N°1 (janvier 1931)
L'Union Rationaliste, qui publie aujourd'hui son premier Bulletin, s'est
fondée pour défendre et répandre dans le grand public
l'esprit et les méthodes de la Science.
Pourquoi avons-nous entrepris cette tâche ? Comment comptons-nous
l'accomplir ? C'est à ces deux questions que je voudrais répondre
aussi brièvement que possible.
On pourrait croire, à première vue, que 1a science se
défend d'elle-même par sa vertu propre, que nul n'en conteste
plus l'excellence et, par conséquent, qu'elle n'a que faire de
champions et de propagandistes.
Malheureusement, il n'en va pas ainsi. La science a beau multiplier
ses conquêtes, l'esprit scientifique se heurte encore, autour
de nous, à de rudes obstacles.
Il n'y a pas seulement la croyance aux diverses révélations
qui enseignent des dogmes incompatibles avec le rationalisme ; il n'y
a pas seulement ce goût du merveilleux et du surnaturel, cette
foi en l'indémontré qui sont, en certains milieux, si
communs et si vifs ;
il n'y a pas seulement le succès alarmant de certaines doctrines
qui représentent, sous diverses formes, l'anti-intellectualisme.
Il y a quelque chose de plus grave encore et de plus répandu
: l'ignorance.
La science, depuis un demi-siècle, a fait des progrès
merveilleux. Qu'il s'agisse d'astronomie, de physique, de biologie,
de l'étude du passé humain, l'effort des chercheurs a
magnifiquement étendu le champ de nos connaissances. Au moment
même où quelques imprudents annonçaient à
grand fracas ". la faillite de la science ", la science répondait
par ce jaillissement de découvertes qui fera devant l'histoire
la pure grandeur de notre temps.
Mais ces conquêtes, qui les connaît ?
Sans doute l'attention du public a été attirée
sur celles qui ont eu des conséquences pratiques immédiates
et visibles à tous. Mais, en science comme ailleurs, l'essentiel
n'est pas toujours, ce qui fait le plus de bruit. Aussi voit-on communément
le public, même cultivé, ignorer jusqu'aux grands problèmes
qui passionnent les chercheurs d'aujourd'hui.
Fait plus grave : certains " vulgarisateurs " donnent parfois
de ces problèmes et des solutions proposées une idée
imparfaite ou fausse, et des hommes à demi informés croient
de bonne foi s'appuyer sur les données de la science, alors qu'ils
s'appuient sur des déformations, voire sur des contre-sens dont
tous les vrais savants sourient.
Voilà pourquoi l'Union Rationaliste s'est donné pour tâche
essentielle de faire connaître au public les grandes découvertes
de la science contemporaine, les problèmes posés par ces
découvertes, l'esprit et les méthodes du travail scientifique.
Comment accomplir cette tâche?
Il fallait d'abord grouper une élite de savants disposés
à dérober quelques heures à leurs recherches personnelles
pour les consacrer à cette œuvre d'éducation. Nous
avons eu la joie de les voir venir à nous. Il suffira d'un coup
d'œil sur la liste des membres de notre Comité de patronage
et de nos Comités de direction et d'étude pour constater
que les maîtres de toutes les grandes disciplines scientifiques
ont répondu à l'appel de notre président, M. Henri
Roger, et de notre vice-président, M. Langevin. Des philosophes,
des historiens, des poètes, des romanciers illustres se sont
joints aux savants. Grâce à ces concours, nous avons pu
grouper
en. quelques mois un millier d'adhérents et nous mettre au travail.
Dès l'été dernier, M. Langevin nous a donné
trois conférences sur la Science et le déterminisme.
Il y discutait un grand problème posé par les plus
récentes découvertes de la physique contemporaine
et proposait une solution audacieusement neuve en même temps
qu'il faisait sentir à un auditoire recueilli tout ce que
la recherche scientifique a d'émouvant et de dramatique.
Peu après, M. Laugier voulait bien faire pour nous sur l'influx
nerveux la belle et riche conférence dont on trouvera un
résumé dans le Bulletin d'aujourd'hui.
Le mois dernier, M. Rabaud, en deux conférences sur le transformisme,
soumettait à une critique impitoyablement lucide certaines
théories biologiques et donnait un merveilleux exemple de
la sévérité avec laquelle la science ne cesse
de réviser ses plus belles conquêtes.
Ces conférences vont prochainement être réunies
en volumes. Mieux que toutes les phrases générales,
elles montreront l'esprit qui anime l'Union Rationaliste.
D'autre part, beaucoup de nos adhérents nous ont demandé
de dresser une liste d'ouvrages qui les aide à se mettre
au courant des récentes découvertes scientifiques.
Nous publions dans ce premier numéro une courte liste d'ouvrages
élémentaires. Les numéros suivants contiendront
des listes plus longues. Et notre Bulletin complétera cette
bibliographie forcément sommaire par des analyses d'ouvrages
récents.
Malgré le caractère élevé et grave de nos
premières manifestations, des esprits inquiets se sont demandé
si l'Union Rationaliste n'allait pas se lancer dans des polémiques,
avoir des attitudes agressives. Nous pouvons rassurer ceux qui ont,
un peu légèrement, exprimé ces craintes. Sans doute
est-il superflu de dire que notre Association n'a et n'aura jamais aucun
caractère politique. Pour le reste, quand nous soumettrons à
un examen critique les doctrines qui s'opposent au rationalisme et à
l'esprit scientifique, nous garderons cette sérénité
qui est l'âme même de la science. Il s'agit pour nous d'instruire,
non d'irriter, de convaincre, non de blesser.
Nous ne voulons pas seulement faire connaître notre idéal,
nous voulons le faire aimer. Beaucoup vont répétant que
la science ne donnera jamais naissance qu'à une sagesse froide
et insuffisante, qu'en développant 1a raison elle tue la poésie
et barre la route à l'enthousiasme. Nous voudrions dissiper ce
préjugé. C'est ignorer la science que de lui prêter
ce pouvoir desséchant.
Il n'est pas de poésie plus ample ni plus profonde que celle
qui se dégage de l'étude passionnée du réel.
Il n'y a rien de plus sublime et de plus riche que le spectacle offert
par la nature à ceux qui savent se pencher sur elle. La grande
épopée, à côté de laquelle toutes
les
autres pâlissent, c'est l'histoire de l'esprit humain s'élançant
de siècle en siècle à la poursuite du vrai, atteignant
un jour l'atome, un autre 1a galaxie, et dominant, la matière
par l'image intelligible qu'il en donne. La joie la plus pure et la
plus complète, c'est la joie de connaître, la joie de résoudre
un problème, la joie d'en poser un autre.
Et sans doute un temps viendra-t-il où la communion des hommes
dans cette joie que rien n'altère fondera la religion suprême,
la religion de l'esprit.
Albert BAYET - Editorial - Les Cahiers rationalistes n°1 - janvier
1931
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