L'objectif premier de l'UR, qui est " de défendre et de répandre
dans le grand public l'esprit et les méthodes de la science ",
sera mieux atteint si, à côté des missions assurées
par le Glur (défense contre les religions), ou l'Afis (lutte contre
les pseudo-sciences), il est ouvert une nouvelle voie destinée à
manifester la présence de l'UR dans les grands débats de société
contemporains.
L'esprit et les méthodes de la science peuvent signifier le désir
et les moyens de comprendre la réalité telle qu'elle est,
sans parti pris idéologique ni soumission aux modes, en appliquant
toutes les ressources de la raison. Par extension, c'est respecter les exigences
de la raison dans tous les débats de société.
Méthode
Dans les dictionnaires, la raison se définit comme
la faculté (de connaître, de juger et de régler sa conduite,
(de détecter des principes universels à travers la diversité
de données multiples et disparates, et (d'appréhender le réel
sans le recours à des constructions mythiques invérifiables
et sans se laisser abuser par des données erronées ou de faux
jugements. L'application de la raison aux débats de société
ne fait pas appel à toutes ses ressources ; il ne sera pas question,
ici, du traitement scientifique de données multiples et disparates
qui est en œuvre dans le travail de la science. C'est l'autre facette
de la raison, la faculté de connaître, de juger et de régler
sa conduite, qui sera invoquée.
1. Le premier irrationnel dans les conduites sociales provient de
l'influence de non-dits, de nature religieuse ou autre. Il en va
ainsi, par exemple, de tout ce qui sous-tend le respect de la vie,
formule trop polysémique pour être utilisée sans réflexion
et, encore moins, transformée en dogme. C'est au nom de ce dogme
que l'avortement a longtemps été considéré comme
un crime, que le suicide assisté demeure interdit et qu'on est loin
d'appliquer à l'euthanasie, en France, les règles de nos voisins
européens.
On peut en dire autant du " respect de la personne humaine " qui
interdit d'extraire les cellules souches d'embryons destinés à
la crémation, ce qui n'empêche pas d'en importer en provenance
d'autres contrées où ce prélèvement " criminel
" aura été assumé par d'autres.
Ces principes, dogmes, ou influences occultes diverses, la raison doit les
détecter, les nommer, les déconstruire pour en démonter
le mécanisme, l'origine historique, la place dans l'organisation
sociale actuelle, et faire apparaître les conséquences de leur
application ou de leur transgression.
Ce principe de lutte contre le premier irrationnel peut être appelé
" principe de transparence ".
2. Le second irrationnel dans les conduites sociales est dû
au morcellement des différentes questions, leur traitement
au coup par coup sans homogénéité ni recul, qui laisse
tout loisir aux influences occultes et aux conformismes de se manifester.
Ainsi, alors que la tentative de suicide n'est pas sanctionnée, l'assistance
au suicide d'une personne qu'un handicap prive de cette liberté et
qui appelle à l'aide est un crime. Un éducateur peut être
condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour
des attouchements sans violence alors qu'une brute qui rend sourd un enfant
à coups de gifles obtient les circonstances atténuantes et
s'en tire avec un sursis.
Ces incohérences doivent être détectées et signalées
avec toute la publicité nécessaire.
Ce principe de lutte contre le second irrationnel peut être appelé
" principe de cohérence ".
3. Le mode d'intervention de l'UR dans les débats de société
sera original à plusieurs titres.
Tout d'abord, par la somme de travail nécessaire et l'importance
de l'organisation à mettre en place. La torche de la raison est lourde
à porter. Il ne suffira pas de quelques motions, participations à
des pétitions, publications d'ordre général. Il conviendra
de mobiliser les ressources de l'association, les compétences de
ses membres - notamment professionnelles - pour constituer des cellules
par objectif, rassembler une documentation, élaborer des dossiers
et des fiches d'intervention, désigner des responsables pour chaque
grand média.
Ensuite, par le contenu des interventions. L'UR n'est pas un oracle. Il
ne s'agira pas de délivrer un message, ni même de prendre parti
à proprement parler pour une solution plutôt que pour une autre,
mais seulement d'éclairer l'opinion et, à travers elle, les
politiques pour accroître leur liberté de décision ;
en somme, de tenir un discours de la méthode. Ce qui, soit dit en
passant, devrait rassembler tous les adhérents de l'UR par-delà
leurs divergences diverses. La section francilienne de l'UR s'est livrée
à un exercice dont le but a été de tester sur le thème
du voile islamique à l'école la méthode préconisée
par Monique Canto-Sperber dans sa communication " Pour un recadrage
républicain de la bioéthique " au colloque du 8 mars
2003, méthode en quatre étapes : décrire, dissocier,
pondérer, juger.
Enfin, le monde ayant beaucoup changé depuis les débuts de
l'UR, il conviendra de tenir compte de la nouvelle configuration du tissu
associatif. Le développement d'Internet a suscité un foisonnement
de sites regroupant des individus partageant les mêmes idées
ou les mêmes programmes d'action. L'UR, dans ses interventions dans
les débats de société, gagnera à collaborer
avec les mouvements spécialisés déjà constitués
en vue de traiter chacun des problèmes abordés. Dans certains
cas, il suffira d'être présent sur l'un des forums ouverts
sur ces sites.
Champs d'application
Les principales causes d'irrationalité dans les comportements
sociaux sont la peur de l'inconnu et les incertitudes morales.
1. L'écologisme fondamentaliste ou la peur de la science
L'écologie est une science, celle des milieux de vie ; elle détecte
et signale les méfaits sur le milieu d'une extension anarchique de
l'espèce humaine et s'intéresse aux modèles d'un développement
durable. À côté d'elle s'épanouit un courant
d'opinion, organisé en mouvement politique, qui accueille les inquiets,
les craintifs, et tous les méfiants à l'égard de la
Science considérée comme inhumaine, voire diabolique quand
elle approche de trop près " les secrets de la nature "
(chimie, génomique, nucléaire…). Ce type de manifestations
a été observé à chacune des périodes
de grandes découvertes qui bousculent les habitudes de penser, comme
la Renaissance ou le xixe siècle.
Des scientifiques et des politiques se sont émus de l'influence grandissante
de cet écologisme fondamentaliste. C'est le cas des signataires de
l'appel d'Heidelberg (Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en juin 1992)
qui expriment une inquiétude inverse : " Nous nous inquiétons
d'assister, à l'aube du xxie siècle, à l'émergence
d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique
et industriel et nuit au développement économique et social.
" Plus récemment, la Commission européenne a exprimé
la même inquiétude en désignant plus particulièrement
les Ogm et les cellules souches embryonnaires humaines de même que
le développement prévisible à court terme de la biologie
de la conscience et des bionanotechnologies qui se proposent de réaliser
le mariage de l'inerte et du vivant. Elle a fait rédiger un ouvrage
intitulé : " Biologie moderne et vision de l'humanité
" et organisé un colloque à Gênes, en mars 2004,
où a été soulignée l'impérieuse nécessité
d'associer les citoyens à la politique de recherche en tenant compte
du fait que, dans leur grande majorité, d'après le dernier
Eurobaromètre, les Européens se prétendent mal informés
sur ces sujets même si la moitié d'entre eux seulement se déclarent
intéressés par les sciences.
Il est surprenant, en effet, de constater dans les médias la solution
de continuité qui existe entre un secteur scientifique nettement
circonscrit et tout le reste des articles et émissions. Il ne manque
pas de bonnes revues de vulgarisation et le secteur scientifique des grands
médias est confié à des journalistes de qualité
mais les autres journalistes, ceux qui font l'opinion, les éditorialistes
ou les animateurs de grandes émissions, semblent hermétiques
à toute notion scientifique. À croire qu'ils sont recrutés
parmi les ex-étudiants " littéraires " rétifs
à toute symbolique mathématique et que la science est bannie
des programmes des écoles de journalisme.
Il se peut que les choses n'aient pas autant changé qu'on pourrait
le croire depuis les débuts de l'UR dans les années 30. Une
pédagogie des sciences à l'intention du grand public reste
à inventer.
Quant au principe de précaution, il doit être "
encadré " pour ne pas servir de prétexte à un
immobilisme craintif.
2. La panique morale
C'est le titre du livre de Ruwen Ogien 1 qui analyse, à partir d'articles
pris dans la presse grand public ou dans des revues, les critères
de condamnation, au nom de la morale, du clonage, de l'homoparentalité,
de la prostitution et de la pornographie. Il démontre qu'ils découlent
du sentiment d'une amputation de la morale laïque ayant atteint philosophes
et politiques qui ne peuvent prendre de décisions d'éthique
qu'en ayant recours à la religion, à la métaphysique
ou à la vision traditionnelle du bien.
Il est vrai que les non-dits et les influences occultes abondent chaque
fois que ces questions sont abordées par le juge ou le législateur.
La création de nombreux comités d'éthique où
siègent des représentants des divers cultes est une manière
de " botter en touche " par abandon de responsabilité de
la part de la République laïque.
Ce domaine des mœurs et de la bioéthique est celui où
la mise en application des principes de transparence et de cohérence
sera le plus utile.
3. La bioéthique
Les résistances qu'elle suscite procèdent des deux causes
: peur de la science et incertitudes morales.
À côté du problème des cellules souches embryonnaires
humaines ou de celui du clonage déjà évoqués,
les questions posées par la bioéthique sont multiples, depuis
la reproduction assistée et le don de sperme et d'ovules, ou le choix
du sexe de l'embryon, ou les mères porteuses, ou tout ce qui touche
au génome, ou le recueil et la transplantation d'organes, jusqu'à
la stérilisation des handicapés mentaux et aux problèmes
de fin de vie (assistance au suicide, euthanasie). Les sites de la documentation
française ou de l'Inserm sont abondamment fournis.
Conclusion
La création au sein de l'UR d'un Groupe société
en charge de prendre part en son nom aux débats de société
auprès du grand public exprimerait une double fidélité
à l'égard des buts originels de l'association en
- défendant l'intérêt de la science auprès de
tous ceux qui la redoutent par ignorance grâce à une pédagogie
à promouvoir, et en
- introduisant les exigences de la raison, qui est l'esprit de la science,
dans les débats à connotation morale contribuant ainsi à
renforcer une morale laïque à références humanistes
exclusives.
1. La panique morale, Grasset, 3 novembre 2004. Ruwen
Ogien est philosophe, directeur de recherche au Cnrs. Il a écrit,
aussi, Penser la pornographie (Puf, 3 octobre 2003) où il
expose les arguments contre la pornographie les plus fréquemment
utilisés dans le débat public et le retour à la morale
au nom d'une éthique minimale qui est la liberté de pensée,
et La philosophie morale (PUF, 2004) avec Monique Canto-Sperber, sur les
principales théories de la philosophie morale et les grandes questions
qui les traversent.
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