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Actuellement,
en France ou en Belgique par exemple, certains élèves refusent
d'assister à des cours de biologie sous prétexte qu'ils ne
seraient pas en conformité avec leurs convictions religieuses. Début
février dernier, des étudiants marocains de l'université
d'Amsterdam ont refusé que le professeur de biologie donne un cours
sur la théorie de l'évolution [1]. Ce type de comportement,
refus de certaines théories scientifiques, peur de perdre ses certitudes,
est apparu avec la montée des islamistes, au moment de la révolution
iranienne.
Cette attitude des extrémistes religieux musulmans n'est ni un fait
nouveau ni un fait spécifique à l'islam. Elle a été
et est encore présente dans toutes les religions. Il suffit de rappeler
les batailles contre l'enseignement de la théorie de l'évolution
dans certains États des États-Unis. Cependant, on ne peut
mettre au même niveau de conséquences le refus de la science
dans les sociétés occidentales et dans les pays en développement.
Réfutation
de certaines théories scientifiques
Vers la fin des années soixante dix, les extrémistes religieux
musulmans commençaient à être très présents
à l'université tunisienne, surtout dans les établissements
scientifiques, et leurs réactions à certaines théories
scientifiques montraient bien leur attachement à leurs certitudes.
En particulier, certains de mes étudiants contestaient la vitesse
finie de la lumière, prétendant qu'Einstein s'était
trompé. Dans le même cours, je leur avais présenté
l'électromagnétisme classique. Ils ne remettaient pas en cause
cette théorie bien que les équations de Maxwell impliquent
aussi la vitesse finie de la lumière. Car ils n'y voyaient que ses
conséquences sur le plan technique. Ils n'en retenaient que l'aspect
opératoire quitte à rendre la physique incohérente.
On relève la même incohérence dans leur réticence
à admettre dans sa totalité la mécanique céleste
qui permet de prévoir avec précision le début du mois
lunaire, et par conséquent la détermination du premier jour
du mois de ramadan. En Tunisie, sous la pression des islamistes, il a fallu
abandonner les prévisions scientifiques pour revenir, comme on le
faisait il y a quatorze siècles, à l'observation directe de
l'apparition du croissant de lune. Mais, on accepte les calculs scientifiques
pour les heures de prière.
Il est intéressant
de voir comment la théorie de la relativité est perçue
aujourd'hui sur certains sites web de fondamentalistes islamistes tels que
le site www.harunyahya.com/fr, de Harun Yahya présenté comme
un pseudonyme d'un académicien turc, Adnan Oktar. Dans une section
intitulée " La relativité du temps et la réalité
du destin ", la relativité du temps de la théorie d'Einstein
est présentée de la manière suivante : "…
Puisque le temps est une perception, il dépend entièrement
de celui qui le perçoit ; il est donc relatif ". Aucune
mention de la valeur finie de la vitesse de la lumière n'est faite
et les conséquences que l'on en tire ne sont a fortiori pas évoquées.
Dans ce site,
la réfutation de la théorie de l'évolution est largement
développée. Un grand espace y est consacré, en particulier
dans un chapitre intitulé " le mensonge de la théorie
de l'évolution ", chapitre présenté comme une
succession d'" arguments scientifiques " montrant que la théorie
de l'évolution est une " grande imposture ". Un autre site
www.mensongedelevolution, faisant référence au précédent,
dénonce quant à lui, les conséquences néfastes
de cette théorie sur la société et " révèle
les fraudes et les mensonges commis par les partisans de l'évolutionnisme
en "prouvant" l'évolution ". Il ajoute que "
la seule raison pour laquelle le darwinisme est encore imposé
aux gens par le moyen d'une campagne de propagande à l'échelle
mondiale est due aux aspects idéologiques de la théorie de
l'évolution ". Cet aspect idéologique est largement
développé pour montrer le danger que représente cette
théorie : " des idéologies violentes telles que le
racisme, le fascisme et le communisme, ainsi que d'autres conceptions barbares
du monde, qui reposent sur le conflit, se sont toutes inspirées de
cette duperie ".
C'est le même
type de discours que tiennent les créationnistes chrétiens.
Il semble que les extrémistes musulmans se soient fortement inspirés
de leurs attaques contre l'évolution, surtout avec le développement
d'Internet. Dans des sites web créationnistes, par exemple, celui
de l'" Association de science créationniste du Québec
" ou le site www.answersingenesis.org, la théorie de Darwin
est accusée de mener à la pornographie, au racisme, au fascisme.
On lui attribue le concept de race supérieure, c'est donc une philosophie
" culminant dans la "solution finale", l'extermination d'environ
six millions de juifs et quatre millions d'autres personnes qui appartiennent
à ce que des scientifiques Allemands ont jugé être des
"races inférieures" " [2].
Actuellement,
le créationnisme le plus puissant est celui des fondamentalistes
protestants attachés à une lecture littérale des textes
bibliques. Aux États-Unis, ils ont des organismes dotés de
budgets très importants tels que l'" Institute for Creation
Research " ou la " Creation Research Society ". De plus,
une nouvelle forme de mouvement anti-Darwin, l'" Intelligent design
", le " dessein intelligent " se développe. A la tête
de ce mouvement disposant aussi d'une institution puissante, le " Discovery
Institute ", on trouve des scientifiques, biochimistes, mathématiciens,
biologistes… Pour eux, le monde vivant témoigne d'une irréductible
complexité qui ne peut procéder que d'une intelligence non
naturelle. Ils évitent de nommer le créateur. Pour G. Lecointre
[3] : il s'agit d'un " créationnisme mou mais offensif ".
Ces mouvements font preuve de beaucoup d'énergie et de ténacité
pour investir le champ de l'éducation, introduire leurs idées
dans les programmes d'enseignement des écoles publiques et agir pour
supprimer la théorie de l'évolution des programmes scolaires.
Ils travaillent l'opinion publique, interviennent dans les média,
organisent des conférences dans les universités, ont leurs
propres musées…
Aux États-Unis, le système d'enseignement est décentralisé.
Chaque État décide sa politique d'éducation ; le conseil
de l'éducation définit le contenu du cursus scolaire des écoles
publiques et intente des procès lorsque les programmes ne sont pas
respectés en particulier pour les matières sensibles. Par
exemple, le fameux procès du singe, en 1925, dans l'état du
Tennessee : un jeune professeur Thomas Scopes fut inculpé pour avoir
enseigné la théorie de l'évolution aux élèves
de l'école publique de Dayton, bravant une loi de cet État
qui l'interdisait. Il fut condamné à une amende de 100 dollars.
Ce procès suscita beaucoup de réactions aux États-Unis.
En 1981, dans l'État de l'Arkansas, sous la pression des créationnistes,
une décision législative eut pour effet d'introduire dans
les programmes scolaires, d'autres hypothèses concurrentes des théories
de l'évolution.
En 1999, dans
l'État du Kansas, le conseil de l'éducation a mis en place
pour les écoles publiques des programmes d'où la théorie
de l'évolution est absente. Elle pouvait être enseignée
mais n'était pas au programme des examens : les créationnistes
avaient remporté une victoire qui fit parler d'elle. Au début
de l'année 2001, suite au changement de majorité du conseil,
la théorie de l'évolution fut remise au programme. Mais les
créationnistes ne cèdent pas de terrain et, suite aux élections
de novembre 2004, la majorité du conseil de l'éducation revint
au clan anti-évolution. Le problème de l'enseignement de la
théorie de l'évolution se pose donc à nouveau au Kansas.
Il en est ainsi aussi dans 24 États des États-Unis [4]. Autre
exemple, dans l'État d'Ohio, le conseil de l'éducation a fait
passer une mesure exigeant que l'on enseigne des théories alternatives
à celle de l'Évolution et encourageant l'enseignement du "
dessein intelligent ".
Dans certains États, tels ceux du Missouri et de la Caroline du Sud,
il ne s'agit pas seulement de l'enseignement mais aussi des manuels scolaires
vendus dans les écoles publiques, qui doivent comporter un ou plusieurs
chapitres contenant une analyse critique sur les origines, certains demandant
un traitement égal de l'enseignement de la théorie de l'évolution
et celui du " dessein intelligent ".
Ces mesures
suscitent des protestations de scientifiques renommés et peuvent
aussi être annulées par des décisions de justice suite
à des procès. Par exemple, le procès intenté
en décembre 2004, en Pennsylvanie, par l'American Civil Liberties
Union (ACLU) [5], représentant 11 parents de Dover, contre le conseil
d'éducation, pour empêcher que le " dessein intelligent
" soit enseigné comme une science dans l'enseignement public,
car " le dessein intelligent est un cheval de Troie pour réinstaurer
le créationnisme religieux dans les classes publiques scientifiques
" [6].
Une association
nationale très active pour la promotion et la défense de l'enseignement
de la théorie de l'évolution dans les écoles publiques,
le " National Center for Science Education " (NCSE), donne régulièrement
l'état des lieux en ce qui concerne cet enseignement aux États-Unis.
Le NCSE rapporte les résultats de récents sondages sur ce
que pensent les Américains de la théorie de l'Évolution.
Le sondage Gallup de novembre 2004 [7] donne les résultats suivants
:
A la question, " pensez vous que la théorie de Darwin soit une
théorie scientifique qui peut être prouvée ou juste
une des nombreuses théories qui ne peut pas être prouvée
par l'expérience ou est-ce que vous n'en connaissez pas assez pour
en parler ? " :
35 % disent que l'évolution est prouvée par l'expérience
35 % disent que non
29 % disent qu'ils n'en savent pas assez pour répondre
1 % sont sans opinion
Ces résultats sont similaires à ceux de 2001, la première
année où Gallup a posé la question.
En Australie,
les créationnistes sont aussi très actifs et disposent d'une
organisation puissante, la " Creation Science Foundation " devenue
" Answers in Genesis ". Dans l'État du Queensland, au début
des années 1980, l'enseignement du créationnisme fut autorisé
en tant que science dans les écoles. Pour démontrer que ces
créationnistes ont commis des fraudes scientifiques et financières,
Ian Plimer, professeur de géologie à l'université de
Melbourne, a dû intenter une action en justice contre eux. Mais compte
tenu de la force financière de ses adversaires et des particularités
du système judiciaire australien, Ian Plimer n'a pu mener le procès
à son terme (au bout de six ans) qu'en vendant sa maison [8].
En Europe, le
créationnisme est aussi présent. En Angleterre, une des plus
grandes organisations est " Creation Science Movement ". En Allemagne
il existe une revue créationniste qui s'appelle " Wort und Wissen
", un musée " Lebendige Vorwelt " contenant une des
plus grandes collections de fossiles dont il existe des descendants dans
le monde actuel, pour tenter de démontrer la très grande stabilité
des organismes dans le temps. En Italie, le 19 février 2004, la ministre
de l'Enseignement et de la Recherche a déposé une proposition
pour supprimer la théorie de l'évolution des programmes des
écoles secondaires [9]. Sous la pression d'une pétition ayant
recueilli plus de 50 000 signatures en quelques jours, la ministre a fait
marche arrière [10].
Certes les organisations anti-évolution sont très actives
aux États-Unis et dans d'autres pays majoritairement protestants,
mais face à elles, il y a des structures, des associations qui se
battent pour les contrer, qui gagnent des procès. En ce qui concerne
les pays arabes, on a peu d'informations sur l'enseignement de la théorie
de l'évolution et les problèmes qu'il peut poser.
La réappropriation
de la science
Nous avons vu un des aspects de l'attitude des extrémistes religieux,
le refus de la science, le deuxième aspect est une certaine réappropriation
de la science. Car la science est trop présente dans le monde actuel
pour être ignorée ou totalement rejetée. Vers la fin
des années 1970 est apparue une littérature de scientifiques
islamistes, enseignant à l'université tunisienne, dont l'objectif
était de montrer la conformité de la science avec les textes
religieux.
Par exemple,
Béchir Torki, docteur d'état en physique nucléaire,
a publié en 1979 un ouvrage intitulé " La science appartient
à Dieu " où il essaye de montrer que le Coran avait anticipé
des découvertes scientifiques. Par exemple, il donnait la justification
de l'expression : les sept cieux [11] :
" Le premier : le ciel terrien, atmosphère entourant la terre
:
40 km de hauteur,
Le deuxième : à 40 km x 10 000, la Lune,
Le troisième : cette dernière distance x 10 000, soit 4 milliards
de km, la distance Terre-Soleil,
Le quatrième : cette distance x 10 000, soit 5 années lumière,
distance correspondant aux étoiles les plus proches,
Le cinquième : en multipliant à nouveau par 10 000, soit
50 000 années lumière, notre galaxie,
Le sixième : à nouveau multipliant par 10 000, un demi milliard
d'années lumière, les galaxies les plus proches,
Le septième : 10 000 fois encore, soit 5 000 milliards d'années
lumière, supérieur à l'age de l'univers, le septième
ciel dépasse le ciel de l'univers ".
L'explication
des sept cieux a aussi inspiré Harun Yahya dans sa présentation
des "Miracles scientifiques du Coran " [12]. On y trouve
une autre justification des sept cieux en termes de couches atmosphériques
allant de la troposphère jusqu'à l'exosphère. Mais,
pour arriver à sept couches, sont prises en compte la classification
des météorologistes basée sur la variation de la température
en fonction de l'altitude et celle des radiophysiciens pour qui le critère
est la concentration en électrons libres, quitte à ce que
la même tranche atmosphérique soit comptée deux fois.
L'essentiel, encore une fois, n'est pas la cohérence de ce qui est
exposé, mais le résultat - sept couches - que l'on veut retrouver.
En 1990, un
professeur de mathématiques à l'université de Tunis,
islamiste connu, a déclaré dans un périodique tunisien
que le big bang a été prévu dans le Coran. A preuve
la sourate XIII, verset 13, intitulée " erraad " (le tonnerre)
: " Le tonnerre grondant célèbre ses louanges. Les anges
saisis de sa crainte le glorifient. Il lance la foudre et en atteint qui
il veut. Et l'on ose encore disputer de la puissance de Dieu dont les ripostes
sont terrifiantes " [13].
Le site Harun Yahya affirme aussi dans " les miracles du Coran ",
de manière " moderne ", que la création de l'Univers
est présentée dans le Coran : la première figure est
l'image du fond cosmologique donnée par le satellite Cobe (lancé
en 1990), avec le commentaire : " les senseurs du satellite… ont
détecté les restes de la grande explosion ".
Cette réappropriation
de la science par les extrémistes religieux n'est pas une exclusivité
des islamistes. Les fondamentalistes hindous considèrent aussi que
la science moderne est contenue dans les Vedas, les textes sacrés
fondateurs de l'hindouisme. M. Nanda [14] cite des exemples concernant aussi
bien la mécanique de Newton que la physique moderne. Les Vedas feraient
référence aux lois de l'action et de la réaction de
Newton à travers les lois du " karma " et de la réincarnation.
Ils feraient référence à la physique moderne à
travers la théorie des gunas : la matière et l'esprit n'étant
pas des entités séparées et distinctes, trois qualités
ou gunas sont partagées par toute la matière, vivante ou non.
Il s'agit de la pureté, l'impureté et l'activité. La
physique moderne a confirmé la présence de ces trois qualités
puisqu'il y a trois types de particules, portant des charges positives,
négatives et neutres.
Quand Averroès
redeviendra-t-il Ibn Rochd ?
Ces comportements des islamistes face à la science signifient la
négation de la pensée libre, libre de toute contrainte, ce
qui devrait impliquer que l'on s'affranchisse de tous les dogmes. Ils ne
peuvent être compatibles avec l'essence même de la science qui
est un continuel questionnement, car ils aboutissent à considérer
la science comme une vérité définitive puisque issue
de la révélation.
Il est intéressant
de constater que l'expérience que j'ai vécue avec des étudiants
en physique de l'université de Tunis est tout à fait comparable
à celle décrite par Abdelhafidh Hamdi-Cherif, lorsqu'il était
enseignant en sociologie à l'université de Constantine. Il
avait demandé à un groupe d'étudiantes de deuxième
année, de préparer un exposé sur la notion de vérité.
Elles avaient dressé, écrit Hamdi-Cherif dans la revue Naqd
[15] : " un tableau des plus importantes conceptions de la vérité,
allant des présocratiques à Bachelard en passant par la controverse
Al Ghazali-Ibn Rochd, l'empirisme anglo-saxon ou le spiritualisme français.
Mais ce travail de grande érudition s'acheva, en conclusion, par
une sentence : ce ne sont là qu'avis de philosophes. Nous, en tant
que musulmans, nous avons Notre vérité dans le Coran et la
Sunna ". La science leur reste extérieure.
Cette attitude de distanciation ou de refus de la science n'est pas propre
à l'islam. Elle a existé en Occident. On ne peut oublier les
souffrances infligées à Giordano Bruno pour avoir osé
parler de l'infini des mondes. On ne peut oublier le procès de Galilée.
Ce n'est qu'en 1822 que le Vatican leva les interdits sur les œuvres
de Galilée ; la question sera revue par la Congrégation du
Saint-Office en 1982 puis en 1984, sans qu'il soit réhabilité.
C'est avec Galilée que la science moderne est née et, depuis,
elle continue à se développer dans le monde occidental. Même
s'il ne faut pas négliger la puissance des mouvements créationnistes
protestants ou du mouvement " intelligent design " qui se présente
comme " scientifique ", l'Occident a une longue tradition de modernité
et on ne peut comparer l'incidence des courants fondamentalistes dans les
pays occidentaux et dans les pays musulmans. Aujourd'hui, les moyens de
communication que la science a permis de développer de manière
vertigineuse ces dernières années, sont un outil que les islamistes
ont su exploiter au mieux : entre les cassettes audio, les télévisions
et les sites web, ils offrent aux musulmans crédules un discours
qu'ils habillent " d'arguments scientifiques ". En cela, ils ont
parfaitement imité les fondamentalistes chrétiens qui tiennent
à une lecture littérale de la création et s'opposent
fermement à la théorie de l'évolution. Il est frappant
de constater à quel point le discours qui assimile la théorie
de l'évolution à une idéologie matérialiste,
donc immorale et responsable de tous les maux de la société,
est le même chez les fondamentalistes chrétiens et musulmans.
Se voulant " modernes ", mais rejetant l'Occident et ses valeurs,
les islamistes développent par ailleurs un discours qui veut montrer,
citations du Coran à l'appui, que la science moderne était
déjà présente dans le Coran. C'est une façon
de s'approprier cette science née en Occident. Ils veulent montrer
qu'elle est déjà dans la Révélation. Ils refusent
d'admettre que l'homme ait élaboré une représentation
de l'univers qui nous entoure en termes de lois fondamentales : c'est inacceptable,
car d'une part, tous les mystères de la nature sont expliqués
dans le Coran, d'autre part, Dieu gouverne la nature ; elle ne peut donc
lui échapper par des lois. Cette attitude a des racines profondes
liées à une conception de la foi qui exclut le pouvoir de
la raison qui pourrait l'éloigner de Dieu, créateur du monde.
Les islamistes adoptent la pensée anti-rationaliste de Ghazali, théologien
philosophe du xie siècle. Auteur de plusieurs ouvrages dont Autodestruction
des philosophes et Erreur et délivrance, Ghazali écrit : "
Tous les processus naturels représentent un ordre fixé
par la volonté divine, que celle-ci peut rompre à tout moment
" [16]…
" C'est ainsi que le soleil, la lune, les astres, les éléments
sont soumis aux ordres divins : rien en eux ne saurait agir spontanément…
Quoique sans rapport avec la religion, les mathématiques sont à
la base des autres sciences. Celui qui les étudie risque donc la
contagion de leurs vices " [17]. Ghazali rejette toute soumission
de la nature à des lois qui limiteraient la volonté de Dieu
: " Le cosmos est volontaire. Il est création permanente
de Dieu et n'obéit à aucune norme… Le premier maître
est Dieu et la connaissance se transmet par la révélation
(…) et (…) par l'intermédiaire des prophètes…
" [18].
La démarche
antirationaliste des islamistes aujourd'hui constitue un frein majeur au
développement culturel et scientifique des pays musulmans, pays consommateurs
et non créateurs de science. Dans ces pays, la pensée scientifique
est d'une certaine manière moins libre qu'à certaines époques
de l'histoire musulmane qui a connu de grands philosophes tels qu'Ibn Rochd
(xiie siècle) (Averroès pour les latins). Connu pour ses commentaires
des écrits d'Aristote et pour son œuvre philosophique, Ibn Rochd
a contribué à la séparation entre foi et connaissance,
religion et philosophie. Pour lui la loi divine appelle à étudier
rationnellement les choses et ne se trouve pas en contradiction avec la
philosophie. Dans son fameux ouvrage Autodestruction de l'autodestruction
où il répond à Ghazali, il écrit : " Rien
ne prouve mieux la sagesse divine que l'ordre du cosmos. L'ordre du cosmos
peut être prouvé par la raison. Nier la causalité, c'est
nier la sagesse divine, car la causalité est une relation nécessaire.
La seule fonction de la raison est de découvrir la causalité,
et celui qui nie la causalité, nie la raison et méconnaît
la science et la connaissance ".
Mais Ibn Rochd
fut persécuté à la fin de sa vie et ses livres ont
été brûlés. Des exemplaires furent retrouvés
en Occident, traduits en hébreu et en latin, contribuant à
l'émergence d'une pensée moderne en Occident. Dans le monde
arabe, pendant des siècles, c'est la pensée de Ghazali qui
a régné sur les esprits et Inb Rochd est passé presque
inaperçu. On regrette qu'il n'ait été qu'Averroès,
car c'est en Europe chrétienne qu'à partir du xiiie siècle,
s'est développée cette pensée moderne qui a permis
de passer du texte sacré que l'on prend à la lettre, au texte
que l'on interprète, ce qui laisse une place à la raison.
Henri Corbin [19] cite ce mot d'Averroès : " O hommes ! Je
ne dis pas que cette science que vous nommez science divine soit fausse,
mais je dis que, moi, je suis sachant de science humaine " et ajoute,
" on a pu dire que c'était là tout Averroès
" ; " L'humanité nouvelle qui s'est épanouie à
la Renaissance est sortie de là " [20].
Aujourd'hui, face aux intégristes, des intellectuels du monde arabe
font entendre leurs voix pour proposer une autre vision de l'islam, reprenant
à leur compte certaines avancées exprimées à
l'aube de l'islam et qui n'ont pas pu fructifier en leur temps. Ils proposent
de rompre avec la lecture littérale de certains versets et d'entreprendre
une démarche herméneutique.
Combattre les extrémistes, c'est aussi faire en sorte que nos jeunes
soient armés pour ne pas se laisser embrigader. C'est par la culture,
l'enseignement des humanités, l'enseignement de l'histoire des sciences,
que nos jeunes peuvent échapper à cette fermeture, mais cela
suppose une véritable prise de conscience de la nécessité
de réinvestir le secteur de l'éducation que les intégristes
avait occupé pour façonner l'esprit des jeunes.
1. F. Laroui, " Ne nous parlez pas de
Darwin ", Jeune Afrique l'Intelligent, N° 2301, 13-19 février
2005.
2. J. Bergman, " Darwinism and the Nazi Race Holocaust ", Creation
Ex Nihilo Technical Journal, 13, (2), 101-111, 1999 ou www.answersingenesis.org.
3. G. Lecointre, " Evolution et créationnismes ",
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4. L.Parker, " School science debate has evolved ", USA TODAY,
28-11-2004.
5. L'ACLU représentait Scopes au procès du singe de 1925.
6. Voir : " ACLU/AU Press Release : "Pennsylvania Parents File
First-Ever Challenge to 'Intelligent Design'Instruction in Public Schools."
December 16, 2004, http://www.aclu.org/ReligiousLiberty ".
7. The Gallup Organization, 19 novembre 2004.
8. Guillaume Lecointre, op.cit.
9. C. Susanne, L'enseignement de la biologie et l'évolution (humaine)
en péril ?, Antropo, 8, 1-31, (2004).
10. Journal la Republica, 28 avril 2004.
11. Bechir Torki, La science appartient à Dieu, p. 112, Tunis, 1979
(en langue arabe).
12. Les miracles du Coran, www.harunyahya.com/fr
13. Le Coran, traduction de S. Mazigh, Editions du Jaguar, Paris.
14. M.Nanda, " Postmodernism, Hindu nationalism and "Vedic science"
", Frontline (India's National Magazine), Volume 20, January 2, p.78-91,
2004.
15. A. Hamdi-Cherif, " De quelques blocages dans l'accès au
savoir : l'identité comme obstacle épistémologique
", Naqd, Revue d'Etudes et de critique sociale, n° 13 (Science,
savoir et société), p.101.
16. Voir H. Corbin, Histoire de la philosophie islamique, p. 258, NRF, idées,
1964.
17. Al-Ghazali, Al-munqid min adalal : erreur et délivrance, p. 75,
traduction française par F. Jabre, Commission libanaise pour la traduction
des chefs d'œuvre, Beyrouth, 1969.
18. Voir M. Charfi et A. Mezghani, Introduction à l'étude
du droit, § 386 et 397, CNP, Tunis, 1993 (en arabe).
19. H. Corbin, op.cit. p.345.
20. G. Quadri, La Philosophie arabe dans l'Europe médiévale,
trad.
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