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2. L'interprétation de la mécanique quantique:
d'hier à aujourd'hui
80 ans après sa formulation, la mécanique quantique
est encore source d'incompréhension et plus grave encore, de confusions.
Compte tenu de la complexité des mathématiques utilisées,
de la remise en cause radicale de certains concepts classiques, de la profondeur
des problèmes soulevés, des expériences récentes
qui suscitent des interrogations nouvelles, il est certain que les débats
sur l'interprétation de la mécanique quantique sont loin d'être
clos. Nous allons essayer d'éclairer ces débats en faisant
état des développements récents dans ce domaine.
2.1 Le problème de la mesure
L'un des problèmes majeurs de l'interprétation
de la mécanique quantique repose sur la notion de mesure. En physique
classique, mesurer une grandeur n'a jamais posé de problème
particulier, en dehors d'éventuelles difficultés techniques.
Ainsi, si on mesure la vitesse d'une voiture à l'aide d'un radar
de gendarmerie, l'état de la voiture n'en sera que peu modifié.
En physique classique, on suppose toujours que les mesures sont menées
de telle façon que le système n'en ressort pas perturbé.
Il en va tout autrement en physique quantique : l'acte de mesure modifie
l'état du système. Aucune expérience de mesure ne peut
contourner ce fait.
Le dispositif de Stern et Gerlach peut être utilisé comme appareil
de mesure du spin d'un électron, puisque, selon le spin, l'électron
sort de l'appareil avec une trajectoire vers le haut ou vers le bas. Il
suffit donc de détecter cette trajectoire pour connaître le
spin. Lorsqu'on effectue une telle expérience, voici ce qui se passe.
Si l'électron entre dans l'état " spin haut, " noté
(S+) pour la suite, alors la valeur mesurée du spin est toujours
" haut " (ce qu'on désignera par +). Dans ce cas, on a
une probabilité 1 de trouver +. Si l'électron entre dans l'état
(S-) (" spin bas "), alors la mesure est toujours - (" bas
") : on a une probabilité 1 de trouver -. Si l'électron
entre dans l'état superposé (S+)+(S-), on a une probabilité
1/2 d'obtenir + et 1/2 d'obtenir - comme résultat de la mesure. Dans
tous les cas, l'état de l'électron après la mesure
est soit (S+), soit (S-), selon que l'on trouve + ou - comme mesure. Pour
le montrer, il suffit de placer un second appareil de Stern et Gerlach derrière
le premier : le résultat donné par ce second appareil est
toujours le même que celui donné par le premier. Donc l'état
de l'électron a été modifié par l'appareil de
mesure, selon la règle suivante :
o (S+) à l'entrée donne après la mesure (S+) avec une
probabilité 1 ;
o (S-) à l'entrée donne après la mesure (S-) avec une
probabilité 1 ;
o (S+)+(S-) à l'entrée donne après la mesure soit (S+)
avec une probabilité 1/2, soit (S-) avec une probabilité 1/2.
Dans les deux premières situations, l'état n'est pas modifié
par la mesure. Dans la dernière, l'état est modifié
et le choix de l'état (S+) ou (S-) est dû au hasard le plus
absolu : rien ne permet aujourd'hui de l'expliquer.
Cette propriété est plus générale que ce que
cette expérience particulière suggère. En effet, en
physique quantique, l'état de l'objet quantique après une
mesure peut être très différent de l'état avant
la mesure, et dépend du résultat de la mesure. L'expérience
montre que l'état après la mesure donnerait toujours le résultat
qui vient d'être trouvé avec une probabilité 1. On appelle
ce phénomène la projection de l'état sur le résultat
de la mesure, ou encore la réduction de la fonction d'onde. Cette
propriété a été vérifiée jusqu'à
aujourd'hui dans toutes les expériences effectuées (qui sont
nombreuses !). C'est très simple à faire, puisqu'il suffit
pour chaque mesure effectuée de la répéter juste après
: les deux résultats de mesure sont toujours les mêmes. Pour
le physicien, ce phénomène est déconcertant, car l'évolution
de l'état entre l'instant juste avant la mesure et l'instant juste
après n'obéit pas à l'équation d'évolution
de Schrödinger ! Ce qui se passe pendant la mesure n'est pas un processus
d'évolution quantique, au sens de la mécanique quantique.
C'est comme si l'appareil de mesure agissait sur l'état de l'électron
autrement que par un processus quantique, tel qu'on sait les décrire
dans le formalisme expliqué plus haut ! Pourtant, si la mécanique
quantique est une théorie universelle, l'appareil de mesure doit
lui-même être considéré comme un objet quantique
(puisque constitué d'atomes, qui sont in fine quantiques). Aussi,
la mécanique quantique devrait pouvoir décrire le système
constitué de l'électron et de l'appareil de mesure. Dans cette
façon de procéder, l'état total de ce système
obéit à l'équation de Schrödinger. Or il est impossible
que cette évolution reproduise la projection de l'état de
l'électron. C'est une impossibilité mathématique, elle
ne dépend pas de la façon éventuelle de décrire
l'appareil de mesure. Nous sommes là au cœur du problème
de l'interprétation de la mécanique quantique. Comment expliquer
ce qui se passe lors d'une mesure ? Comment expliquer que l'état
obtenu à la sortie n'ait pas évolué quantiquement (au
sens de l'équation de Schrödinger) pendant la mesure ? Comment
interpréter une théorie qui ne parvient pas à décrire
ce processus de mesure ? Enfin, autre question de taille :
Revenons un instant à l'expérience des fentes deYoung, où
des photons sont envoyés un par un. On peut la modifier en plaçant
un détecteur de photon au niveau des fentes (qui bien sûr n'intercepte
pas le photon), qui nous dit par quelle fente passe le photon. Si on réalise
cette nouvelle expérience, les figures d'interférences disparaissent
! En effet, ce détecteur effectue une mesure sur la position du photon,
et donc l'état du système après cette mesure est modifié.
Cette modification implique que l'expérience avec le détecteur
est complètement différente de l'expérience sans le
détecteur, au point que les figures d'interférences ne peuvent
plus apparaître dans la première. Il suffit pour s'en convaincre
de comparer les états juste après le passage par les fentes
: compte tenu de la réduction de la fonction d'onde, dans l'expérience
avec le détecteur, l'état est par exemple " passage par
la fente 1 " (si le photon est détecté sur la fente 1)
alors que dans l'expérience sans le détecteur, il est encore
superposition des deux états : " passage par la fente 1 "
+ " passage par la fente 2. "
De nombreuses propositions ont été faites depuis 80 ans pour
s'attaquer au problème de la mesure. Historiquement, dès les
années 1920, le débat fut posé avec les bonnes questions.
La célèbre controverse entre Einstein et Bohr à propos
des fondements et de l'interprétation de la mécanique quantique
est encore aujourd'hui d'actualité, et de nombreuses réflexions
ultérieures y font référence.
La réponse d'Einstein est plutôt simple à résumer.
De son point de vue, la mécanique quantique n'est pas complète.
Puisqu'elle n'explique pas correctement ce qui se passe lors d'une mesure,
puisqu'elle suppose un hasard absolu (lors de la mesure), il lui manque
quelque chose. Sa célèbre citation, " Dieu ne joue pas
aux dés, " résumait très bien son point de vue
sur l'irruption des probabilités en mécanique quantique.
Au contraire, la réponse de Bohr est plus compliquée, car
il s'est efforcé de construire une nouvelle philosophie de la connaissance
à partir de cette nouvelle physique. Pour lui, la physique classique
ne doit pas être abandonnée complètement. Lors de ses
travaux sur l'ancienne théorie des quanta, il a introduit le principe
de correspondance pour essayer de déterminer la validité des
concepts classiques. Ce principe essayait de formaliser les liens entre
les " grandeurs " quantiques et leurs équivalents classiques,
et servit de guide pour construire l'ancienne théorie des quanta.
Plus tard, lorsque la mécanique quantique fut exprimée dans
sa forme définitive, ce principe de correspondance fut le point de
départ de son interprétation. Pour lui, l'interprétation
des données expérimentales en physique quantique doit nécessairement
reposer sur l'emploi des concepts classiques. Pour résoudre concrètement
le problème de l'acte de mesure, il faut considérer l'appareil
de mesure comme un appareil classique. Pratiquement, c'est de toute façon
ce qui se passe au laboratoire. De par leur taille et leur masse, les appareils
de mesure sont traités classiquement. Les modéliser quantiquement,
bien que conceptuellement faisable, est impossible, compte tenu du nombre
important de degrés de liberté mis en jeu. En effet, un tel
appareil peut être constitué de milliards de milliards d'atomes,
qui ont chacun au moins trois degrés de liberté (définir
leur position dans l'espace nécessite trois grandeurs) : cela fait
des milliards de milliards de degrés de liberté ! Or, concrètement,
ce qui nous intéresse dans un tel appareil de mesure peut être
décrit par quelques degrés de libertés seulement, par
exemple la position d'une aiguille sur un écran (dans ce cas, une
seule grandeur, un angle), ou bien, pour les appareils plus récents,
l'affichage digital sur un écran. Pour Bohr, la notion même
d'" expérience " est intrinsèquement classique :
afin de décrire une expérience à d'autres physiciens,
il est nécessaire de faire usage de concepts classiques ! Cette proposition
de Bohr n'a pas été acceptée par tous. En effet, elle
suppose que la nature soit décrite par deux théories : les
objets microscopiques sont quantiques, les objets macroscopiques sont classiques.
C'est inacceptable pour la majorité des physiciens : si la physique
quantique est destinée à devenir la théorie qui va
au-delà de la physique classique, alors elle doit s'appliquer à
toutes les situations.
Pour Bohr, la réduction de la fonction d'onde doit faire partie des
postulats de la mécanique quantique. Cette dynamique " extra-quantique
" est une règle supplémentaire, qui permet de caractériser
complètement l'état après la mesure.
L'interprétation que propose Bohr s'appelle aujourd'hui l'interprétation
de Copenhague. Elle a en effet été conçue lors de discussions
entre Bohr, Heisenberg et Pauli lors de rencontres au laboratoire de Bohr
à Copenhague. Dans cette interprétation, on voit que la mesure
est un acte très particulier, qui fait référence à
la physique classique, et qui fait intervenir un hasard intrinsèque.
Il faut remarquer que ce hasard n'est pas celui de la vie courante, qui
repose, lui, sur une connaissance insuffisante des conditions initiales,
tout en émergeant de lois déterministes (comme par exemple
le hasard qui se manifeste lors du tirage du Loto). Cette interprétation
du hasard quantique a suscité de nombreuses objections. Par ailleurs,
comme nous l'avons déjà remarqué, le physicien n'a
aucune raison de traiter à part la mesure : l'appareil de mesure
peut être considéré comme quantique, et devrait donc
à ce titre pouvoir être décrit avec le système
étudié par les équations de la mécanique quantique.
Malgré ces problèmes, l'interprétation de Copenhague
est celle qui est utilisée aujourd'hui quotidiennement par les physiciens
dans les laboratoires. Faute de mieux et de plus convaincant, il faut faire
preuve de pragmatisme !
Von Neumann a beaucoup influencé la conception moderne que l'on a
de la mécanique quantique. Mathématicien de formation (élève
de Hilbert), c'est lui qui le premier a proposé le cadre mathématique
utilisé aujourd'hui. Grâce à ce formalisme, il est le
premier à proposer un modèle de la mesure. Dans ce modèle,
tout est quantique : le système étudié et l'appareil
de mesure forment un système quantique global. Bien que pertinent
sur certains points, ce modèle ne parvient pas à expliquer
le choix aléatoire qui se produit pendant la mesure, c'est-à-dire
l'acte de réduction de la fonction d'onde. Même s'il ajoute
un second appareil de mesure (puis un troisième, ) pour " mesurer
" le précédent, la réduction de la fonction d'onde
ne peut pas avoir lieu. Pour contourner le problème, il émet
l'hypothèse la plus curieuse qui soit : cette projection ne peut
avoir lieu que si au bout de la chaîne d'appareils de mesure on introduit
un être conscient ! Son idée semble reposer sur la constatation
que la conscience est unique, et donc le choix d'un des états est
nécessairement fait lorsque l'être conscient prend connaissance
des résultats de la mesure ! Il est surprenant qu'une telle idée
ait pu être émise, il est encore plus surprenant qu'elle ait
été reprise plus tard par quelques autres physiciens. Il est
en effet difficile de croire que l'affichage du résultat d'une mesure
sur un écran d'ordinateur, ou son impression par une imprimante,
ne s'effectue que lorsqu'un être conscient est là pour les
regarder ! C'est pourtant le serpent de mer de l'interprétation de
la mécanique quantique, que seule peut-être les sciences cognitives
et la neurobiologie permettront un jour de jeter définitivement aux
oubliettes Roland Omnès résume très bien ce que tout
physicien sensé pense de cette hypothèse : " on doit
certainement la classer comme la pire des déviations auxquelles l'interprétation
de la mécanique quantique a pu conduire. "[1]
Afin de répondre à cette absurdité, Schrödinger
imagine en 1935 une expérience de pensée qui popularisera
le problème de la mesure. Il imagine le dispositif expérimental
suivant. Dans une grande boîte fermée, on place un appareil
qui surveille la désintégration d'un noyau radioactif. Si
le noyau se désintègre, l'appareil libère un gaz mortel
dans la boîte. On place un chat dans cette boîte, on la ferme,
et on attend Selon Von Neumann, connaissant les lois de la désintégration
radioactive (qui sont quantiques), au bout d'un certain temps l'état
quantique du système enfermé dans la boîte consiste
en la superposition d'un état où le chat est vivant, et d'un
état où le chat est mort. Toujours selon Von Neumann, c'est
seulement lorsque l'observateur ouvre la boîte que la superposition
cesse, et qu'un des deux états est sélectionné (chat
vivant ou chat mort) ! Il faut rappeler ce que Bohr pensait de cette expérience
: pour lui, l'appareil et le chat sont classiques, et donc la réduction
de la fonction d'onde a lieu dès que l'appareil détecte la
désintégration. Heisenberg partageait en partie ce point de
vue : pour lui il est absurde de modéliser aussi simplement ce pauvre
chat, qui contient un nombre gigantesque de degrés de liberté
(son " état " ne se résume donc pas à "
mort " ou " vivant "). L'interprétation de Copenhague
montre pourtant là qu'elle est loin d'être satisfaisante. Elle
révèle un problème de cohérence logique fondamental
de la théorie : pour expliquer la mécanique quantique, il
faut faire appel à la physique classique. De plus, une question naturelle
se pose alors : où se situe la frontière entre quantique et
classique dans une telle expérience ? Le noyau radioactif est-il
quantique ou classique ? Et l'appareil de détection ? Et le chat
? D'autres interprétations ont par la suite été proposées,
principalement pour chercher à contourner ce problème de la
réduction de la fonction d'onde. L'une des plus surprenantes est
celle des multiunivers d'Everett. Elle consiste à supprimer la réduction
de la fonction d'onde du formalisme (et donc aussi le hasard qui lui est
lié), et à émettre l'hypothèse audacieuse que
chaque mesure conduit à " plusieurs branches " nouvelles
de l'Univers : une branche pour chaque résultat possible de la mesure.
Ainsi, chacune de ces branches est supposée être une réduction
possible de la fonction d'onde. Dans cette interprétation, la réalité
physique n'est donc plus unique, et les " branches " ne sont plus
en communication entre elles. Ceci assure la logique de cette interprétation.
Cette théorie est pour l'instant non réfutable !
Certains chercheurs (de Broglie et plus tard Bohm) ont essayé de
refonder la mécanique quantique sur des bases plus " classiques,
" en conservant les notions de position et de vitesse. Pour concilier
ces concepts classiques avec la nouvelle théorie, ils interprètent
la fonction d'onde comme une " onde pilote " qui accompagne la
particule, et dont l'évolution est donnée par une équation
semblable à celle de Schrödinger. La dynamique classique de
la particule est modifiée par cette fonction d'onde. Dans cette approche,
l'interprétation pose moins de problèmes puisque le caractère
classique de la théorie y est conservé, par exemple les particules
sont toujours localisées. Le hasard perçu lors d'une mesure
n'y est pas intrinsèque, il émerge de notre ignorance de l'état
initial complet du système. Cependant, cette théorie se heurte
à des problèmes techniques jusqu'à présent insolubles.
2.2 Le paradoxe EPR
En 1935, Einstein, Podolski, et Rosen proposent une expérience
de pensée essayant de mettre en évidence l'incomplétude
de la mécanique quantique. Pour cela, ils donnent au préalable
une définition précise et opérationnelle de ce qu'est
un élément de réalité : " si, sans perturber
aucunement le système, nous pouvons prédire avec certitude
(c'est-à-dire avec une probabilité égale à un)
la valeur d'une quantité physique, alors il existe un élément
de réalité physique correspondant à cette quantité
physique. " Les trois auteurs proposent alors une expérience
qui conduit à ce qu'on appelle le paradoxe EPR. On considère
un objet quantique M qui est constitué de 2 parties identiques et.
On suppose que M est au repos, et qu'il peut se désintégrer
spontanément en ses deux constituants et. Par conservation de quantités
usuelles en physique (encore valable en physique quantique ! ), et vont
partir avec des vitesses opposées et s'éloigner de l'endroit
où se trouvait M. Au bout d'un temps suffisamment long, Einstein,
Podolski, et Rosen supposent que les objets quantiques et sont assez éloignés
pour ne plus entretenir de relations. Ils les considèrent donc comme
deux systèmes indépendants. Il est alors possible d'effectuer
une mesure aussi précise que l'on souhaite de la vitesse sur, et
d'après l'hypothèse d'éloignement, le système
n'est pas perturbé. Comme la vitesse de est l'opposée de celle
de, on a réalisé une mesure de la vitesse de " sans perturber
aucunement le système ! " Donc il doit exister un élément
de réalité pour la vitesse. De plus, on peut mesurer avec
une grande précision la position de à un instant donné.
Donc les inégalités d'Heisenberg sur les incertitudes en position
et vitesse peuvent être violées !
La réponse de Bohr ne se fit pas attendre : pour lui, le point faible
de l'argumentation était l'hypothèse de séparabilité
des deux sous-systèmes et . En effet, ces systèmes ayant interagi
dans le passé, ils sont inséparables au sens quantique. Ce
qui entraîne que si on croit effectuer une mesure sur, en réalité
on effectue une mesure sur le système ! C'est le système global
qui est perturbé, et non pas seulement: la mesure sur réduit
donc la fonction d'onde de (ce qui perturbe du coup le sous-système
). Rappelons que et peuvent à ce moment-là être distants
de plusieurs mètres, voire kilomètres ! Donc il n'y a pas
d'élément de réalité attaché à
la vitesse, et les inégalités d'Heisenberg ne sont pas mises
en défaut.
D'autres réponses furent (et sont encore) proposées. Certaines
supposent par exemple l'existence de variables supplémentaires qui
" caractériseraient " mieux l'objet quantique que ne le
fait l'état mathématique usuel. Comme ces variables ne sont
pas " visibles " (actuellement ?) dans les expériences,
ces théories sont appelées à variables cachées.
Ces variables permettraient de redonner aux probabilités quantiques
un statut plus " statistique, " puisque ces probabilités
émergeraient de notre non-connaissance de ces variables. Chaque mesure
serait alors comme un tirage du Loto, où le résultat serait
complètement déterminé par ces variables, dont on ne
connaît pas les valeurs précises : en moyennant les valeurs
possibles de ces variables, on retrouverait une interprétation probabiliste
du résultat de la mesure, tout en revenant à une causalité
parfaite. Dans l'expérience EPR, ces variables permettraient de corréler
les résultats de mesure sur les deux sous-systèmes et . Les
premières théories à variables cachées supposaient
que ces variables accompagnent le corpuscule dans son mouvement. On parle
alors de théories à variables cachées locales.
Aussi avait-on plusieurs options possibles pour contourner le paradoxe EPR.
C'est en 1965 que Bell trouva un moyen fort astucieux de trancher expérimentalement
entre ces différentes possibilités. Il démontra (avec
une incroyable facilité !) l'existence d'inégalités
qui permettent de faire la différence entre la mécanique quantique
et d'autres théories, par exemple celles à variables cachées
locales ! Ces inégalités de Bell étaient explorables
expérimentalement. Lorsque la technologie fut disponible, des expériences
furent menées. Il en ressort que la mécanique quantique avait
raison : l'inséparabilité est une propriété
des systèmes quantiques, la réponse de Bohr était correcte.
Le paradoxe EPR, dans sa forme originale, avait donc obtenu une réponse
expérimentale. Les théories à variables cachées
locales étaient réfutées. On pouvait penser que l'expérience
d'Alain Aspect de 1982 [3] avait définitivement clos le débat,
par ses conclusions non équivoques. Dans cette expérience,
les sous-systèmes et sont des photons émis par un atome au
repos. Afin de vérifier les inégalités de Bell, il
faut mesurer des grandeurs sur ces deux sous-systèmes, si possible
en même temps, et étudier leurs corrélations. Cependant,
dans ces expériences, on ne peut pas avoir une simultanéité
exacte entre les deux mesures. Donc l'une a toujours lieu avant l'autre.
Comme l'imagination des physiciens est sans limite, d'autres théories
furent alors proposées (à variables cachées non locales
par exemple), concurrentes de la mécanique quantique, dans lesquelles
il est possible qu'une information soit échangée entre la
première particule qui a subi la mesure, et la seconde (qui ne l'a
pas encore subie). Cette information servirait à corréler
les deux mesures, de telle sorte que les mêmes résultats que
ceux de la mécanique quantique soient obtenus in fine. Compte tenu
de la distance qui peut séparer les deux sous-systèmes et
au moment de la mesure, l'information qu'ils pourraient s'échanger
devrait nécessairement aller plus vite que la lumière. Même
si la relativité restreinte ne l'admet pas, il n'est pas déraisonnable
d'essayer de tester cette éventualité. C'est pourquoi une
expérience récente a été faite en Suisse [4],
qui donne raison elle aussi à la mécanique quantique. C'est
une variante de celle d'Aspect, dans laquelle les détecteurs qui
mesurent les grandeurs physiques sont en mouvement par rapport au laboratoire.
Dans ce cas, en utilisant la théorie de la relativité restreinte,
dans laquelle la notion de simultanéité des événements
est " relative, " on peut montrer qu'il n'est plus possible de
savoir quelle mesure a eu lieu avant l'autre! (On parle d'expériences
de " multisimultanéité. ") Il n'est donc plus permis
de se demander qui a envoyé une information à l'autre, et
les théories qui supposent l'échange d'informations sont réfutées
! Il en ressort aujourd'hui que la mécanique quantique n'est pas
une théorie locale (quelle que soit la distance séparant deux
sous-systèmes, une mesure sur l'un peut " influencer "
l'autre), et qu'elle est cependant compatible avec certains aspects de la
relativité restreinte. Ces expériences ébranlent profondément
notre conception actuelle de l'espace-temps et n'ont pas fini de faire couler
beaucoup d'encre
2.3 La connaissance en mécanique quantique
Lors de l'élaboration de l'ancienne théorie
des quanta, Bohr ne s'était pas arrêté au problème
de la mesure. Afin de prendre en compte la dualité onde-corpuscule
qui émergeait de ces travaux, il introduisit un (second) principe
: le principe de complémentarité. Ce principe pose que des
" représentations " différentes, et parfois incompatibles,
peuvent être utilisées à propos d'un même objet
quantique. Ainsi, selon la situation expérimentale, l'électron
peut être décrit comme une onde (expérience des fentes
de Young par exemple) ou comme un corpuscule (trajectoire balistique dans
un champ électrique par exemple), mais on ne peut pas utiliser les
deux langages en même temps : c'est le contexte expérimental
qui décide ! On avait donc une vision duale de la nature, qui reposait
d'un côté sur la notion de " continu, " et de l'autre
sur la notion de " discontinu. " Ce principe a parfois été
utilisé pour remettre en cause notre capacité à caractériser
les objets quantiques, et du coup à décrire la réalité
: s'il nous est impossible de choisir entre une représentation ou
une autre, c'est que notre connaissance est limitée. Aujourd'hui,
dans la formulation moderne de la mécanique quantique, ce problème
ne se pose plus. En effet, il reflète juste la richesse mathématique
dans laquelle est plongé l'état d'un objet quantique : on
peut caractériser cet état sous différentes formes
mathématiques, qui lui donne tantôt un " aspect ondulatoire,
" tantôt un " aspect corpusculaire, " et tantôt
ni l'un, ni l'autre (ce que les premiers travaux n'avaient pas remarqué)
! Par exemple, dès qu'on utilise une fonction d'onde comme représentation
de cet état, on en a une interprétation ondulatoire. Finalement,
en réalité, cette dualité est un héritage de
notre culture classique : après des années d'habitudes et
d'apprentissages, nous ne parvenons pas à concevoir un objet autrement
que comme une onde ou un corpuscule se déplaçant dans l'espace
! La solution élégante que proposent J.-M. Levy-Leblond et
F. Balibar [7] mériterait d'être plus utilisée : ne
parlons ni d'onde, ni de corpuscule, mais de quanton. Ce quanton désignerait
un objet quantique, décrit par son état mathématique.
Libre à nous ensuite de le représenter comme une onde, un
corpuscule ou autre chose en fonction de nos besoin… Les inégalités
d'Heisenberg ont aussi soulevé le problème de ce qui est "
connaissable " en mécanique quantique. En physique classique,
connaître l'état d'un corpuscule à un instant donné
revient à se donner à cet instant sa position et sa vitesse.
En physique quantique, cela revient à se donner l'être mathématique
qui représente cet état. Or, d'après les inégalités
d'Heisenberg, de cet être mathématique il est impossible de
tirer à la fois ce qui est censé représenter la position
et la vitesse. Certains physiciens et philosophes ont interprété
ce résultat comme une limitation intrinsèque de notre connaissance
de la réalité. Cette conclusion suppose implicitement que
la position et la vitesse existent en dehors de la description que nous
avons d'un objet quantique. Or, ces notions de position et vitesse sont
classiques. Rien ne permet aujourd'hui d'affirmer leur pertinence au-delà
de ce cadre classique. Pour illustrer ce propos, rappelons que la notion
de température est un concept essentiel et fondamental de la thermodynamique.
Cependant, la physique statistique, qui est la théorie sous-jacente
à la thermodynamique, ne lui donne pas ce statut premier, elle la
déduit ! Donner un statut de réalité à la position
et à la vitesse est malheureusement un raisonnement classique, qu'il
faut bannir en physique quantique : un électron n'est pas un point
matériel caractérisé par une position et une vitesse
à tout instant (ni d'ailleurs par une " onde " répartie
dans tout l'espace !). Dans le cadre d'une expérience particulière,
il est possible de donner un sens à la position ou à la vitesse,
mais ce n'est pas une quantité intrinsèque préexistante.
On ne peut donc pas dire que les inégalités d'Heisenberg réduisent
notre connaissance d'un objet quantique. Cette connaissance peut être
obtenue expérimentalement avec une grande précision, sous
forme d'une caractérisation complète de son état mathématique.
Un processus qui est souvent ignoré des profanes est celui de préparation
d'un objet quantique : il est possible de " préparer "
un objet quantique dans des états parfaitement déterminés,
et de caractériser entièrement son évolution future
par l'équation de Schrödinger. Dans ce cas, où se situe
notre ignorance ? Les inégalités d'Heisenberg ne sont donc
pas une limitation de notre connaissance.
Le vrai problème vient plutôt du statut exact des probabilités
en physique quantique, et de la réduction de la fonction d'onde.
Nous n'avons aucune connaissance préalable qui permette de prévoir
l'état juste après une mesure. Néanmoins, jusqu'à
présent, toutes les expériences réalisées ont
pu être expliquées en utilisant la description mathématique
évoquée plus haut, moyennant ce problème fondamental
que pose l'interprétation probabiliste. Or, ce qui est connaissable
est par définition ce que l'expérience peut nous enseigner.
À partir de ce que nous savons aujourd'hui, il est possible d'émettre
deux hypothèses :
1. Les probabilités en physique quantique sont intrinsèques,
il est impossible de s'en passer, même dans une théorie plus
fondamentale encore. C'est par exemple le point de vue de Bohr. Dans ce
cas, l'état mathématique qu'on manipule ordinairement décrit
ce qui est connaissable aujourd'hui. Il sera éventuellement remanié
par une expérience nouvelle, mais son statut restera toujours le
même, les probabilités seront toujours présentes fondamentalement.
2. Les probabilités ne sont pas intrinsèques, elles émergent
d'un manque de connaissance de notre part. C'est par exemple le point de
vue d'Einstein, de de Broglie, et de Bohm (la mécanique quantique
est incomplète). Dans ce cas, il faut adjoindre à l'état
mathématique actuel une autre entité, qui renferme en elle
ce comportement probabiliste, et qui l'explique. Comme nous l'avons déjà
vu, plusieurs tentatives ont été proposées : les ondes
pilotes, les variables cachées locales ou non locales Certaines de
ces théories sont déjà expérimentalement réfutées.
Pour l'instant, l'entité mathématique nouvelle à considérer
n'apporte pas plus de renseignement que la mécanique quantique ordinaire,
puisque à l'heure actuelle toutes les connaissances (empiriques)
que nous avons d'un objet quantique sont déjà contenues dans
l'état usuel ! En d'autres termes, ces variables seraient si bien
cachées qu'on n'a pas encore trouvé le moyen de les caractériser
expérimentalement ! Ces nouvelles théories risquent de plus
de se heurter à des problèmes techniques incontournables :
c'est ce qui est arrivé par exemple à la notion d'onde pilote
si on veut la rendre compatible avec les nouvelles expériences mettant
en jeu la multisimultanéité (la nouvelle théorie bâtie
à cet effet ayant été réfutée elle aussi
!). Ces théories sont plus compliquées, donc plus fragiles
face aux nouvelles expériences. Un espoir est de voir apparaître
une nouvelle théorie profondément novatrice, qui expliquerait
de façon élégante les probabilités.
Aujourd'hui, rien ne permet de favoriser une hypothèse plutôt
qu'une autre.
2.4 Les développements théoriques récents
Il existe aujourd'hui un renouveau théorique à
propos du problème de l'interprétation de la mécanique
quantique [1]. Depuis une vingtaine d'années, des progrès
conceptuels ont pu être obtenus, qui donnent en particulier une vision
un peu plus fine du processus de la mesure. Tous ces travaux ont pour but
de comprendre la mécanique quantique en restant strictement dans
son formalisme (en utilisant en réalité un formalisme équivalent
: la théorie des histoires). À aucun moment il n'est fait
appel à la physique classique, en particulier la dynamique ne repose
que sur l'équation de Schrödinger.
Les progrès obtenus portent d'abord sur la dérivation des
lois de la physique classique à partir de la mécanique quantique,
et en particulier de l'émergence du déterminisme absolu classique
à partir du probabilisme quantique. Il est en effet possible de réconcilier
ces extrêmes en acceptant que le déterminisme soit valable
avec une probabilité d'erreur si petite dans les conditions ordinaires
des expériences, qu'il est impossible de jamais les constater. Ces
probabilités d'erreur sont en effet calculables, et d'un ordre de
grandeur extrêmement faible. Le déterminisme prend donc un
sens probabiliste. Il est aussi possible de dire à l'avance si un
système aura un comportement classique ou quantique. Aujourd'hui,
une nouvelle physique est en train de naître, le mésoscopique.
Elle s'intéresse à des situations physiques comprises entre
le microscopique (quantique) et le macroscopique (classique), en ne s'occupant
que d'un nombre limité de degrés de liberté (quelques
dizaines, voire centaines). Dans ces situations, il est difficile de dire
si le système décrit est quantique ou classique (on parle
souvent de situations " semi-classiques "). Les développements
théoriques récents sur la mécanique quantique arrivent
à point nommé pour encadrer les formidables avancées
expérimentales dans ce domaine ! L'ensemble de ces travaux théoriques
donnent aussi un cadre très formel aux deux principes énoncés
très vaguement par Bohr : le principe de correspondance d'une part
(le passage du quantique au classique) et le principe de complémentarité
d'autre part (ces travaux expliquent pourquoi certaines représentations
sont incompatibles dans le cadre d'un expérience donnée).
La seconde avancée majeure concerne la décohérence,
dans ses aspects aussi bien théorique qu'expérimental. Le
processus de mesure a en effet été décomposé
en deux phases : la décohérence et l'objectification. La décohérence
est le phénomène qui permet de faire disparaître à
l'échelle macroscopique les interférences quantiques. Par
exemple, dans la dynamique jusqu'alors proposée pour l'expérience
du chat de Schrödinger, l'état final est une superposition de
nombreux états possibles, dont certains décrivent le chat
mort et d'autres le chat vivant. Ces états interfèrent entre
eux, en un sens mathématique assez compliqué, alors que les
états classiques (chat mort ou chat vivant) sont eux bien séparés.
Or, en prenant en compte la modélisation complète de l'expérience,
en y incluant le système étudié, mais aussi l'appareil
de mesure et l'environnement, il est possible de montrer que l'état
final est une superposition d'états qui n'interfèrent plus.
On pourrait abusivement résumer ce processus en disant qu'on passe
d'un état " chat mort et vivant " caractéristiques
à un état " chat mort ou vivant. " Cette décohérence
a sa propre dynamique (irréversible), donnée par les lois
de la physique quantique, dont les temps sont extrêmement courts :
en d'autres termes, cet effet est quasi instantané. Il se trouve
néanmoins qu'il a été possible de monter une expérience
dans laquelle ce temps assez long pour qu'on puisse observer en direct cette
décohérence ! [5] La théorie a ainsi pu être
confirmée. La décohérence repose sur l'idée
que les degrés de liberté " classiques " (les variables
pertinentes qui seront directement reliées aux résultats de
la mesure, par exemple l'angle que fait l'aiguille sur un cadran, ou bien
la position d'un électron lorsqu'il percute un écran) sont
un sous-ensemble (très petit !) de tous les degrés de liberté
quantique intervenant dans une mesure : ceux du système étudié
bien sûr, mais aussi ceux de l'appareil de mesure lui-même (dont
nous avons vu qu'ils pouvaient se compter en milliards de milliards !),
et même ceux de l'environnement (air, lumière ambiante, ).
Les degrés de liberté " en trop " sont moyennés
d'une certaine façon dans ce modèle de la décohérence,
puisqu'ils ne sont pas " visibles " à l'échelle
classique. La conséquence immédiate est que si le système
interagit avec un environnement qui a peu de degrés de liberté,
alors la décohérence n'a pas lieu ! C'est bien ce qui se passe
pour un système vraiment isolé. C'est aussi ce qui se passe
dans l'expérience des fentes de Young, où la décohérence
n'a pas lieu au niveau des fentes, puisque des figures d'interférences
sont obtenues sur l'écran (au niveau de l'écran, la décohérence
a lieu, puisqu'une seule position est sélectionnée !). Par
contre, un appareil de mesure " normal " a beaucoup de degrés
de liberté internes, et c'est pourquoi la décohérence
a lieu lors d'une mesure. Ainsi, dans l'expérience du chat de Schrödinger,
elle se manifeste dès l'appareil de détection de la désintégration.
La décohérence a lieu plus généralement lorsqu'un
système quantique interagit avec un autre système quantique
contenant beaucoup de degrés de liberté internes : il n'y
a donc plus lieu de particulariser l'appareil de mesure et l'acte de mesure.
Le modèle de la décohérence conduit à l'interprétation
probabilist des résultats d'une mesure. Il démontre sur ce
point l'essentiel des règles empiriques données autour de
la mesure (et que l'interprétation de Copenhague avait à l'époque
érigées en postulats), tout en restant strictement dans le
cadre de la physique quantique. Enfin, il répond à la question
de la frontière entre le quantique et le classique : on sait désormais
dans une expérience donnée ce qui peut être considéré
comme " classique. "
L'autre étape du processus de mesure est l'objectification. Après
la décohérence, l'état quantique est encore une superposition
d'états " décorrélés. " Cependant,
la réalité " classique " est unique: un seul de
ces états est présent après la mesure. L'objectification
est l'acte qui donne un résultat unique (parmi tous les résultats
possibles) à la mesure, en réduisant la fonction d'onde à
l'un de ces états possibles. C'est le choix au hasard d'un état
plutôt que d'un autre dans la superposition d'états "
dé corrélés. " C'est la partie la plus problématique
de la réduction de la fonction d'onde. Aucune théorie n'est
pour l'instant capable d'expliquer cet effet aléatoire : l'objectification
reste donc aujourd'hui un postulat (c'est-à-dire un énoncé
non démontré, mais vérifié par l'expérience).
3. Conclusion
Malgré ses succès, la mécanique quantique
pose donc encore de nombreux problèmes de fond. Malheureusement,
certaines barrières mathématiques infranchissables (dans le
cadre mathématique actuel) font craindre le pire : il est possible
que le processus d'objectification ne soit jamais expliqué dans ce
formalisme. Certains physiciens s'en accommodent, en faisant remarquer par
exemple que le problème de l'unicité de la réalité
est aussi posé en physique classique, et que peut-être ce ne
sera jamais une conséquence de la théorie (quelle qu'elle
soit). Ce point de vue n'est pas satisfaisant pour la raison que la physique
quantique, contrairement à la physique classique, crée de
la " multiplicité " dans sa dynamique. Il serait donc normal
qu'elle explique ensuite le retour à l'unicité. Plus grave
encore, la physique quantique ne peut pas être la théorie ultime
dont les physiciens rêvent. En effet, cette théorie fait l'impasse
sur l'autre grande révolution du XXe siècle, la relativité
générale. Aucune théorie jusqu'à présent
ne peut prétendre unifier ces deux branches de la physique (même
si certains physiciens prétendent le faire par des théories
hautement spéculatives !). Il se peut donc que tous ces problèmes
d'interprétation prennent un sens évident dans une future
théorie. Ainsi, le statut du hasard quantique pourrait peut-être
être reconsidéré un jour. Gardons à l'esprit
les échelles de temps de la connaissance humaine : il a fallu près
de 300 ans de recul pour dépasser la physique classique de Newton.
Aujourd'hui, la physique quantique n'a que 100 ans !
Références:
[1] Omnès Roland, Comprendre la mécanique quantique, EDP Sciences,
2000.
[2] Banesh Hoffman, Michel Paty, L'étrange histoire des quanta, Seuil,
1981.
[3] Aspect, Dalibard, Roger, Physical Review Letter, Vol 49, p. 804, 1982.
[4] Zbinden, Brendel, Gisin, Tittel, Physical review A 63, p. 31, 2000.
[5] Brune, Hagley, Dreyer, Maître, Maali, Wunderlich, Raimond, Haroche,
Physical Review Letter, Vol 77, p. 887, 1996.
[6] Lurçat François, Ontologie quantique selon Niels Bohr,
IIIe Congrès International d'Ontologie, Saint-Sébastien, Octobre
1998.
[7] Lévy-Leblond, Balibar, Quantique, Rudiments, CNRS InterEditions,
1984.
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