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1. Qu'est-ce que la physique quantique ?
La physique quantique est née en 1900 lorsque le physicien
allemand Max Planck publie les résultats de ses recherches sur le
rayonnement du corps noir. Dans cet article, il introduit une nouvelle constante
fondamentale de la physique qu'il désigne par h, qu'on nomme aujourd'hui
la constante de Planck. L'irruption d'une nouvelle constante fondamentale
en physique est toujours le signe d'un grand changement, et dans ce cas,
on peut parler de révolution. Toute la représentation que
les physiciens (et plus tard les chimistes) avaient alors de la nature allait
se trouver complètement changée : nouveaux regards sur les
phénomènes physiques, nouveaux outils mathématiques,
et bien plus encore, nouvelle compréhension de la nature. 100 ans
après ces premiers travaux, la physique quantique n'a pas encore
livré tous ses secrets. L'un d'eux, celui qui a le plus diffusé
dans le grand public, concerne son interprétation. L'objet de cet
article est de rappeler ce qu'est aujourd'hui la physique quantique, de
montrer ce qu'elle a de surprenant, et d'essayer de faire un état
des lieux des récents travaux sur son interprétation (dans
une seconde partie).
1.1 Les limites de la physique classique
La physique classique a régné en maître
depuis que le physicien anglais Isaac Newton en a énoncé ses
fondements. Trois siècles de développements mathématiques
en ont fait une théorie et un cadre quasi universel à la fin
du XIXe siècle. À l'origine développée pour
modéliser la gravitation (aussi bien sur Terre que dans le système
solaire), elle s'est enrichie au XIXe siècle de l'apport de l'électromagnétisme.
Cette physique (aujourd'hui encore valable !) est capable d'expliquer le
mouvement des planètes du système solaire, le mouvement d'objets
chargés dans un champ électrique et/ou magnétique,
le comportement des fluides les plus courants (eau, air…). Les équations
de Maxwell de l'électromagnétisme (1855) ont unifié
le magnétisme et l'électricité. À la fin du
XIXe siècle, les ondes électromagnétiques (dont la
lumière fait partie) s'apprêtent à entrer de plain-pied
dans l'ère technologique, avec les bouleversements que l'on connaît
aujourd'hui. La lumière est alors considérée comme
une onde. C'est le point de vue naturel issu de la théorie de Maxwell.
Grâce aux travaux de Maxwell et Boltzman sur la mécanique statistique
(étude du comportement collectif de nombreux objets identiques),
qui utilise elle-même la mécanique classique, la thermodynamique
(la science de l'industrie du XIXe siècle, qui a accompagné
entre autres la naissance des machines à vapeur) repose désormais
sur des fondations solides. La structure intime de la matière commence
à être explorée, avec la découverte en 1897 par
Thomson de l'électron. Une théorie complète de l'interaction
de l'électron et des ondes électromagnétiques est alors
proposée par Lorentz. Par la suite, grâce à des expériences
convaincantes (mouvement Brownien par exemple [1] ), l'existence des atomes
et des molécules est admise comme une réalité. Rutherford
parvient même à explorer l'intérieur d'un atome en 1911,
et en donne une image moderne.
Alors, pourquoi la physique quantique ? La réponse est simple : il
restait à la fin du XIXe siècle quelques expériences
inexplicables dans le cadre de la physique classique. Il faut noter qu'un
de ces problèmes conduira à une autre révolution de
la physique du début du XXe siècle, la relativité restreinte,
puis à son extension, la relativité générale,
qui est une théorie de la gravitation compatible avec la relativité
restreinte : c'est là une autre histoire ! On peut résumer
les échecs (qui nous intéressent présentement) de la
physique classique à la fin du XIXe siècle à trois
problèmes :
1. Le " rayonnement du corps noir. " Sous ce nom obscur se cache
un problème issu tout droit de la thermodynamique. Il est bien connu
qu'un objet dont on élève la température change de
couleur (un morceau de métal vire du noir au rouge, puis au blanc
si on le chauffe). Le problème du rayonnement du " corps noir
" est la modélisation idéalisée de cette expérience.
Elle consiste à essayer de comprendre les caractéristiques
du rayonnement électromagnétique qu'émet un tel corps
" idéal " à une température donnée.
Concrètement, un tel corps noir est bien approximé par ce
qui se passe dans un four fermé. Expérimentalement, il a été
possible de mesurer la répartition de l'énergie électromagnétique
dans un tel four en fonction de la longueur d'onde électromagnétique.
Cette courbe expérimentale n'a jamais pu être reproduite par
un modèle reposant sur la mécanique statistique de Maxwell-Boltzman.
2. L'effet " photoélectrique. " On peut éjecter
des électrons d'une plaque de métal en le " bombardant
" d'ondes électromagnétiques (lumière ultra-violette).
Le modèle classique prévoyait que la quantité d'électrons
(et leur vitesse en sortant du métal) soit uniquement reliée
à l'intensité de l'onde électromagnétique. En
effet, dans la théorie classique, l'énergie d'une onde électromagnétique
ne dépend que de cette intensité. Or, expérimentalement,
on observe l'éjection d'électrons seulement si le rayonnement
électromagnétique a une longueur d'onde plus petite qu'une
certaine valeur de seuil. De plus, si la longueur d'onde est plus petite
que cette valeur de seuil, on peut observer l'éjection d'électrons
quelle que soit l'intensité de ce rayonnement !
3. Le " spectre atomique. " Les atomes (isolés) émettent
ou absorbent la lumière (et les ondes électromagnétiques
en général) seulement pour certaines longueurs d'ondes très
particulières. Cet ensemble de valeurs, qu'on appelle le spectre
de l'atome (ou " raies spectrales "), ne peut pas être expliqué
par la physique classique.
On remarquera que ces trois situations font apparaître à la
fois la matière (le four, la plaque de métal, l'atome) et
la lumière (ou plus généralement les ondes électromagnétiques).
C'est dans le cadre de cette interaction que la physique quantique s'est
révélée expérimentalement en premier. Un autre
problème de grande ampleur n'est pas évoqué ici, la
radioactivité, découverte en 1896. Cette énigme ne
sera pas un guide pour la construction de la physique quantique. Elle ne
sera pleinement expliquée que bien plus tard, en utilisant à
la fois la physique quantique, la relativité restreinte et la théorie
des particules élémentaires.
1.2 La genèse de la physique quantique
Le problème du corps noir est le premier à être
en partie expliqué en 1900 par Max Planck, dans l'article évoqué
plus haut. Pour cela, il est contraint d'introduire une nouvelle constante
physique, h, très petite dans les unités " courantes
" des physiciens. Cette petitesse explique en partie pourquoi cette
constante n'avait pas été remarquée plus tôt.
En utilisant h, Planck parvient à reproduire la courbe expérimentale
de la distribution d'énergie électromagnétique du corps
noir en fonction de la longueur d'onde. À l'origine, h est un paramètre
ajusté à la main pour reproduire exactement cette courbe (dont
la forme mathématique est donnée par avance par Planck, en
utilisant des travaux antérieurs et des hypothèses nouvelles).
Il faudra attendre quelques années encore pour comprendre la vraie
signification de cette constante. Cette explication repose sur une hypothèse
d'Albert Einstein émise en 1905, qui lui permet d'expliquer l'effet
photoélectrique : la lumière (et toute onde électromagnétique)
est constituée de " grains " d'énergie. L'énergie
d'un grain est inversement proportionnelle à la longueur d'onde électromagnétique,
et proportionnelle à la constante h. Ce " quantum " d'énergie
sera baptisé plus tard photon. Le mot " quantique " lui-même
vient de cette hypothèse. Il faut bien comprendre ici l'apport d'Einstein
par rapport à celui de Planck. Dans son explication du rayonnement
du corps noir, Planck suppose que les interactions du rayonnement et de
la matière se font par quanta d'énergie. Einstein va plus
loin : la lumière est constituée de quanta d'énergie
! Cette hypothèse d'Einstein sera vérifiée expérimentalement
autrement en 1924 dans l'" effet Compton, " dans lequel le photon
interagit directement avec un seul électron. L'explication de l'effet
photoélectrique est alors simple compte tenu de cette hypothèse.
Un électron n'est éjecté du métal que s'il reçoit
assez d'énergie de l'onde électromagnétique. Or cette
énergie n'est donnée que " grain " par " grain
" (les photons), et dépend de la longueur d'onde. Donc il existe
un seuil en deçà duquel le photon est suffisamment énergétique.
Quant à l'intensité (au sens classique) de l'onde, elle est
reliée à la quantité de photons. Même avec un
seul photon (intensité très faible), il est possible d'éjecter
un électron.
À partir de 1913, Niels Bohr utilise ce principe de quantification
de la lumière pour construire un modèle de l'atome, qui permet
d'expliquer les principales propriétés des raies spectrales.
Son modèle de l'atome, qui a inspiré ce qu'on appelle aujourd'hui
l'" ancienne théorie des quanta, " s'est révélé
fructueux sur le plan des idées et des concepts nouveaux. Le point
essentiel de son travail repose sur l'hypothèse que le mouvement
des électrons autour du noyau est quantifié. Cette quantification
implique que les électrons soient placés sur des orbites bien
déterminées, un peu comme les planètes autour du Soleil.
Un électron ne peut passer d'une orbite à une autre que s'il
y a émission ou absorption d'un photon. Ce photon emporte ou apporte
la différence d'énergie exacte entre les deux orbites. C'est
pourquoi ces photons ne peuvent pas avoir n'importe quelle longueur d'onde,
d'où les " raies. " Un bon accord avec l'expérience,
malgré quelques limitations, a permis aux physiciens de poursuivre
dans cette direction, et les a conduits à la physique quantique telle
qu'on la connaît aujourd'hui.
Après cette série de travaux, selon les situations expérimentales,
la lumière pouvait être considérée comme une
onde, régie par les équations de Maxwell, ou comme un jet
de photons, dont le comportement est proche de celui de corpuscules ponctuels.
En 1923, Louis de Broglie a l'idée d'étendre cette dualité
onde-corpuscule aux particules matérielles (électrons, proton…),
et jette les prémices d'une " théorie ondulatoire de
la matière. " Puis en 1926, Erwin Schrödinger donne une
équation d'évolution à cette onde de matière.
Contrairement aux ondes habituellement rencontrées en physique jusqu'alors,
l'amplitude de l'onde quantique est un nombre complexe (au sens mathématique).
Ce n'est donc pas une onde habituelle, comme par exemple une onde à
la surface de l'eau, pour laquelle l'amplitude est une hauteur, donc une
grandeur réelle, mesurable. Il fallut un certain temps pour donner
un sens à cette onde. Aussitôt cette équation écrite,
le spectre de l'atome d'hydrogène (le plus simple des atomes, puisqu'il
n'a qu'un seul électron) est reproduit.
Par la suite, peu de progrès conceptuels vont être faits en
physique quantique. Le formalisme mathématique sera compris, exploré,
et la mécanique quantique [2] se présentera sous son aspect
moderne. Cependant, un pas très important est franchi par Dirac en
1928 lorsqu'il propose une version relativiste de l'équation de Schrödinger
(au sens de la relativité restreinte). Cette équation prédit
avec succès l'existence des " antiparticules. " Elle est
le point de départ d'une nouvelle ère en physique théorique
: la " théorie quantique des champs, " qui aboutira dans
les années 1970 au " modèle standard " de la physique
des particules (exploré expérimentalement dans les grands
accélérateurs).
1.3 La formulation moderne de la mécanique quantique
Il ne fallut que quelques années à Heisenberg,
Jordan, Dirac, Pauli, Born, von Neumann, pour obtenir un cadre mathématique
bien établi de la physique quantique. Ce cadre mathématique
est en rupture totale par rapport aux mathématiques de la physique
classique. C'est ce qui fait que cette nouvelle théorie est si difficile
à expliquer avec les mots de la langue courante, qui eux-mêmes
sont issus de notre culture " classique " : position, vitesse,
énergie, Dans la formulation moderne de la mécanique quantique,
les objets décrits sont complètement caractérisés
par un être mathématique abstrait, sur lequel on se donne des
règles qui permettent d'en extraire des informations en relation
avec l'expérience. Cet être mathématique est appelé
un état pour préciser qu'il renferme toute l'information dont
on dispose sur l'objet décrit. Cet état est solution de l'équation
de Schrödinger, qui est une équation d'évolution dans
le temps. Cette équation est déterministe, au sens où
la donnée de l'état à un instant initial détermine
complètement l'état à tous les instants ultérieurs.
Dans certaines situations, cet état peut être représenté
par une fonction de l'espace et du temps : c'est la fonction d'onde (l'onde
de matière de de Broglie). Ainsi, un électron est décrit
quantiquement par cette fonction d'onde, alors que classiquement, il l'était
par la donnée de sa position dans l'espace et de sa vitesse. On ne
peut donc plus le considérer comme ponctuel, et la fonction d'onde
reflète sa " répartition " sur tout l'espace par
la règle suivante, énoncée par Born : la probabilité
de trouver l'électron à un endroit donné de l'espace
dépend, mathématiquement, du carré du module de l'amplitude
complexe de la fonction d'onde à cet endroit.
L'équation de Schrödinger a une propriété mathématique
simple, mais aux conséquences physiques très importantes :
si deux états sont solutions de cette équation, leur somme
l'est aussi (on dit que l'équation est linéaire). Cela correspond
au principe de superposition de la mécanique quantique. Donc si les
états et sont des états possibles d'un objet quantique, alors
est aussi un état possible. En physique classique, on n'imagine pas
de décrire l'état d'une planète comme la superposition
de deux états possibles de cette même planète, par exemple
un état où elle est d'un côté du Soleil, et l'autre
où elle se trouve de l'autre côté ! C'est pourtant ce
qu'on peut faire en mécanique quantique ! Ce principe de superposition
est l'une des caractéristiques les plus essentielles de la physique
quantique, qui la différencie nettement de la physique classique
: c'est la source de la majorité des problèmes de compréhension
et d'interprétation issus de la physique quantique. Afin d'illustrer
ce principe, imaginons qu'une onde lumineuse monochromatique,á issue
d'une source ponctuelle, soit envoyée sur un obstacle opaque percé
de deux fentes proches (voir figure 1). Sur un écran placé
derrière cet obstacle, on observe une figure constituée de
bandes sombres et claires. C'est l'expérience des " fentes deYoung,
" connue depuis le XIXe siècle, et qui a démontré
la nature ondulatoire de la lumière. Elle s'explique parfaitement
à l'aide des équations de Maxwell, en disant qu'une partie
de la lumière passe par une fente, et l'autre partie par l'autre
fente. Sur l'écran, on observe les figures d'interférences,
communes à toute situation semblable où des ondes interviennent
(par exemple, avec des ondes à la surface de l'eau, il est possible
de réaliser cette même expérience). Or, il est possible
de reproduire cette expérience de deux façons différentes
aujourd'hui. La première consiste à envoyer la lumière
photon par photon. À chaque envoi, l'écran s'illumine en un
point seulement, là où le photon émis parvient à
l'écran (à moins bien sûr que l'obstacle entre la source
et l'écran ait intercepté ce photon, en ce cas, l'écran
ne s'illumine pas). Si on envoie les uns après les autres de nombreux
photons, et qu'on accumule sur l'écran les points éclairés
(par exemple par un capteur électronique qui enregistre les événements),
alors la figure d'interférence apparaît, petit à petit
! Par où passe chacun de ces photons ? Par les deux fentes ! Croire
que le photon passe par une seule des fentes serait une erreur, comme nous
le verrons par la suite. L'état du photon entre le moment où
il part et le moment où il atteint l'écran est une superposition
des états " passage par la fente 1 " et " passage
par la fente 2. " Seul cet état est capable d'expliquer les
figures d'interférence. L'autre expérience consiste à
remplacer la lumière par des électrons. Là encore,
il est possible de les envoyer un par un. On observe aussi des figures d'interférences
sur un écran placé derrière les fentes. Cette expérience
(plus compliquée en réalité) a été réalisée
en 1927, et a permis de valider l'hypothèse ondulatoire de de Broglie.
Ici aussi, la mécanique quantique prédit que chaque électron
" passe " par les deux fentes en même temps.
Les règles de la mécanique quantique qui permettent de relier
l'état d'un objet et les résultats expérimentaux donnent
une interprétation probabiliste de certaines quantités. En
effet, les résultats numériques possibles que peut produire
une expérience sont parfaitement prédits par ces règles,
mais seule la probabilité d'apparition de chacune de ces valeurs
est donnée. On peut résumer la situation en disant que le
résultat numérique d'une expérience apparaît
comme tiré au hasard parmi les résultats possibles, avec une
probabilité (" poids ") prédite par la théorie.
Ainsi, une expérience doit nécessairement donner un résultat
numérique dans un ensemble de résultats possibles prédits,
et il faut répéter l'expérience un grand nombre de
fois pour constater l'accord entre les probabilités théoriques
et les fréquences d'apparition d'une valeur numérique particulière.
Par exemple, on prédit avec une grande précision le spectre
atomique de l'atome d'hydrogène, mais on peut seulement donner une
probabilité sur la présence de l'unique électron de
l'atome d'hydrogène dans une région donnée de l'espace
! Nous reviendrons sur les problèmes soulevés par ces probabilités
dans la seconde partie.
Peu après la formulation moderne de la mécanique quantique,
Heisenberg a trouvé des inégalités qui ont causé
un grand émoi, les inégalités d'Heisenberg, appelées
aussi abusivement " relations d'incertitude, " et parfois même
" principe " d'incertitude (terme qui est faux, puisque ces inégalités
sont une conséquence du formalisme et non un principe ajouté).
Ces inégalités signifient que certaines grandeurs physiques
ne peuvent pas être mesurées simultanément avec une
précision aussi fine que l'on veut sur chacune de ces grandeurs.
Par exemple, une mesure simultanée de la position et de la vitesse
d'un électron est impossible avec une précision aussi grande
qu'on veut sur les deux quantités. Le produit de l'imprécision
sur la position et de l'imprécision sur la vitesse est supérieur
à une constante proportionnelle à h. Cette inégalité
est fondamentale, et ne peut pas être remise en question par quelque
expérience que ce soit. Elle a été obtenue à
l'origine en raisonnant sur des expériences de pensée mettant
en jeu des mesures, mais en réalité c'est une conséquence
intrinsèque de la description mathématique des états,
et non d'une relation de l'état à la mesure (ce que suggère
trop la terminologie " relations d'incertitude "). Tout état
renferme en lui ces inégalités, elles expriment le fait que
les quantités " position " et " vitesse " ne
sont pas des grandeurs décrivant l'état d'un objet quantique,
contrairement à la mécanique classique. C'est pourquoi on
les qualifie aussi de relations d'indétermination. À l'échelle
macroscopique (la vie courante), compte tenu de la petitesse de h, ces inégalités
ne se manifestent pas, car les imprécisions sur les mesures (les
erreurs commises en lisant l'appareil de mesure par exemple) sont largement
supérieures à ces imprécisions intrinsèques.
Nous reviendrons sur ces inégalités lors de la discussion
de l'interprétation de la mécanique quantique.
La mécanique quantique décrit une assemblée d'objets
quantiques , , , par un seul état qui prend en compte les degrés
de liberté de tous ces objets à la fois, c'est-à-dire
l'ensemble des grandeurs qui permettent de les caractériser complètement.
Comme on peut s'en douter, cet état est très compliqué.
Heureusement, il arrive parfois qu'on puisse dans cet état global
" factoriser " un objet par rapport aux autres, par exemple. Il
est alors possible de considérer l'état de indépendamment
des autres, et donc d'étudier comme s'il était seul, avec
un état mathématique beaucoup plus simple à manipuler.
C'est ce qu'on fait concrètement lorsqu'on s'intéresse à
une expérience particulière, sinon il faudrait considérer
l'état qui contient les degrés de liberté de l'expérience
elle-même, mais aussi de tout ce qui est dans la pièce, du
bâtiment, etc et donc en fin de compte de tout l'Univers ! Il arrive
cependant que cette factorisation soit impossible. Par exemple, si des objets
interagissent entre eux (ou ont interagi par le passé), cette procédure
est parfois impossible à réaliser. Dans ces cas, le seul état
sur lequel il est possible de " travailler " est celui qui représente
tous les objets en même temps. Cette situation correspond à
la propriété de non-séparabilité de la physique
quantique. Cette propriété a des conséquences expérimentales
et philosophiques considérables. En effet, la notion d'objet isolé
est fortement ébranlée par ce principe : quels objets de la
vie courante n'ont pas interagi dans le passé ? L'expérimentateur
lui-même est un objet quantique dont il faudrait tenir compte ! Néanmoins,
la pratique montre qu'il est souvent possible de s'affranchir des degrés
de libertés " externes " au système étudié
(le laboratoire, l'expérimentateur, ). Entre différentes parties
du système étudié, cette inséparabilité
peut cependant se manifester.
En physique quantique, on sépare les objets en deux catégories
: les " bosons " et les " fermions. " [3] Des bosons
identiques ont tendance à se regrouper dans le même état,
alors qu'au contraire, deux fermions identiques refusent de se retrouver
dans le même état (principe d'exclusion de Pauli). Cela a des
conséquences importantes. La " solidité " de la
matière est expliquée par le fait que les électrons
(qui sont des fermions) présents dans les atomes se " repoussent,
" et donc les atomes ne s'interpénètrent pas. Un faisceau
laser n'est autre qu'une assemblée de photons (qui sont des bosons)
tous dans le même état, ce qui procure à ce faisceau
une très grande homogénéité, et des propriétés
remarquables par rapport à un faisceau lumineux ordinaire. La mécanique
statistique quantique (qui généralise la mécanique
statistique de Maxwell-Boltzman), en est profondément modifiée.
C'est elle qui permet d'expliquer les propriétés du rayonnement
du corps noir.
Une des conséquences fort nouvelles de la physique quantique fut
la découverte du spin. Afin d'expliquer que deux électrons
puissent occuper le même état dans un atome, ce qui est strictement
interdit par le principe d'exclusion de Pauli, il a fallu introduire un
nouveau degré de liberté interne aux électrons, le
spin. Deux électrons peuvent alors apparemment occuper le même
état dans un atome, car l'un a un " spin haut, " et l'autre
un " spin bas, " ce qui fait qu'en réalité, les
états sont bien différents. Le spin n'a pas d'équivalent
classique, ce qui le rend difficile à expliquer sans formalisme mathématique.
On peut cependant se le représenter comme une sorte de degré
de liberté interne de " rotation " de l'électron
sur lui-même (d'où le nom " spin, " qui signifie
" tourner " en anglais). Dans cette analogie, un " spin haut
" signifie qu'il tourne sur lui-même dans un sens, alors qu'un
" spin bas " signifie qu'il tourne dans l'autre sens. On s'est
vite rendu compte que tous les objets quantiques pouvaient avoir un spin,
y compris des " gros " objets comme les atomes. D'un point de
vue mathématique, la théorie du spin fut rapidement comprise,
et étendait, en un certain sens, les degrés de liberté
de rotation d'un solide sur lui-même (comme la Terre sur elle-même
par exemple, d'où l'analogie). Néanmoins, les états
possibles de spin ne se réduisent pas à deux valeurs possibles
(haut, bas) comme c'est le cas du spin de l'électron : il existe
des objets quantiques qui ont 1, 2, 3, 4, états possibles de spin.
Cette hypothèse du spin fut rapidement transformée en certitude
par l'expérience de Stern et Gerlach (voir figure 2). Celle-ci repose
sur le fait que la trajectoire d'un corpuscule ayant un spin peut être
modifiée par l'action d'un champ magnétique bien particulier.
Stern et Gerlach imaginent et réalisent un dispositif dans lequel
un électron entre dans un tel champ magnétique. À sa
sortie, si son spin est " haut, " l'électron a une trajectoire
qui " monte, " alors que si son spin est " bas, " elle
descend. Un écran placé un peu plus loin intercepte alors
cet électron et il est possible de connaître son état
de spin (selon qu'on le retrouve en haut ou en bas de l'écran !).
Par la suite, après la découverte de nombreuses particules,
une relation profonde a été constatée entre la statistique
d'une particule (boson ou fermion) et les états de spin possibles.
Cette propriété n'a pu être comprise qu'en prenant en
compte la relativité restreinte.
En 1947, Richard Feynman a introduit une formulation différente (mais
équivalente) de la mécanique quantique. Son idée est
de s'intéresser à la probabilité qu'a un corpuscule
d'arriver à un point donné de l'espace en partant d'un autre
point donné. Pour calculer ce nombre, il faut considérer tous
les chemins joignant le point de départ et le point d'arrivée,
y compris ceux qui s'éloignent le plus de la trajectoire que suivrait
ce corpuscule s'il était classique. À chacun de ces chemins,
on associe un " poids " différent, qui dépend d'une
quantité physique introduite en physique classique, l'action (dont
l'unité de mesure est la même que h, qui est le produit d'une
énergie par un temps). La probabilité cherchée dépend
alors de la moyenne sur tous ces chemins pondérés par ces
poids. Cela permet facilement de reproduire le comportement classique lorsque
h est considéré comme très petit : on montre que le
chemin qui contribue le plus à cette probabilité est celui
qui minimise l'action. On retrouve ainsi le principe de moindre action classique
! Dans cette version de la mécanique quantique, on voit que les objets
ne sont plus localisés, et qu'il faut au contraire prendre en compte
toutes les positions possibles de l'objet lorsqu'il se " déplace.
" Dans l'expérience des fentes de Young, il existe deux chemins
de poids à peu près équivalents dont les contributions
sont les plus déterminantes : ces chemins sont ceux qui passent en
ligne droite de la source à l'une des fentes puis de cette fente
à un point donné de l'écran. Ces deux chemins suffisent
à expliquer (en première approximation) les franges d'interférence.
Dans ce cas, il n'y a pas de chemin unique dont la contribution serait nettement
supérieure aux autres, et donc il n'y a pas de chemin classique !
Cette formulation de la physique quantique est surtout utilisée en
théorie quantique des champs.
1.4 Les succès de la mécanique quantique
La mécanique quantique s'applique à l'échelle
microscopique (celle des atomes, des molécules, et des objets encore
plus petits) avec de grands succès. Elle a apporté des explications
à des phénomènes jusqu'alors inexplicables et a permis
de nombreuses prédictions. Elle seule explique complètement
les spectres et la structure électronique des atomes, les liaisons
mises en jeu entre atomes au sein des molécules (les liaisons chimiques),
le magnétisme de la matière, le comportement de la matière
vis-à-vis des échanges de chaleur (la chaleur spécifique),
les lasers, le comportement des électrons dans la matière,
y compris la conduction électrique, etc Depuis plus de 50 ans, toute
la physique des particules élémentaires (la physique explorée
dans les grands accélérateurs du CERN, où des particules
se rencontrent à grande vitesse), à des dizaines d'échelles
de grandeur plus petites que celle des atomes où elle a été
conçue, repose sur la mécanique quantique (compliquée
par la nécessité de prendre en compte la relativité
restreinte).
Contrairement à une opinion répandue, la physique quantique
se révèle aussi à l'échelle macroscopique. À
température très basse, un des isotopes de l'hélium,
l'hélium 4, devient liquide et acquiert un comportement étrange
: si on le place dans un récipient, il remonte le long des parois
! Ce liquide n'a plus de viscosité. C'est la superfluidité,
un phénomène purement quantique. Dans certains matériaux,
à température basse, la conduction de l'électricité
se fait sans résistance. C'est la supraconductivité, dont
l'origine ne peut être expliquée que quantiquement. La cohérence
du faisceau lumineux issu d'un laser [4] peut se maintenir sur plusieurs
kilomètres ! Dans ces cas, la physique quantique se manifeste car
les objets quantiques conservent une " cohérence " (quantique)
à grande échelle. Ceci est possible soit parce que la température
est extrêmement petite, soit parce que le milieu est tel qu'il ne
détruit pas cette cohérence (le vide, une fibre optique, ).
Aujourd'hui, la mécanique quantique est un outil indispensable de
l'ingénieur, et de nombreux progrès technologiques reposent
sur elle : les semi-conducteurs, utilisés dans toute l'électronique
moderne, et les lasers en sont les exemples les plus importants. Mais les
avancées technologiques ne s'arrêteront certainement pas là.
En effet, depuis une trentaine d'années, le champ des expériences
quantiques possibles a été largement étendu. Des manipulations
d'objets quantiques, totalement inenvisageables il y a quelques années
sont aujourd'hui courantes : isoler un seul atome, et l'étudier pendant
quelque temps, est désormais chose usuelle dans les laboratoires.
De ce fait, des réponses expérimentales peuvent être
apportées à des questions jusqu'alors considérées
comme purement " académiques, " et bon nombre d'"
expériences de pensée " proposées par les découvreurs
de la physique quantique sont devenues réalisables ! L'un des succès
expérimentaux de ces dernières années est la création
de " condensats de Bose-Einstein " d'atomes. Nous avons vu que
des bosons identiques ont tendance à se regrouper dans le même
état. Or il se trouve que certains atomes sont des bosons. La tentation
était donc grande d'essayer de placer une assemblée de tels
atomes dans un même état quantique : c'est ce qu'on appelle
un condensat de Bose-Einstein. Pour réaliser ce condensat, il faut
confiner ces atomes dans une sorte de petite " boîte, "
à très basse température. C'est ce que sont parvenus
à faire les physiciens ces dernières années. Aujourd'hui,
de tels condensats sont courants, et font l'objet d'études approfondies.
De tels progrès expérimentaux suggèrent aujourd'hui
des idées nouvelles d'applications technologiques. Ainsi, les physiciens
(aidés d'informaticiens) envisagent des " ordinateurs quantiques,
" dont le principe de fonctionnement est très différent
des ordinateurs usuels, et dont la puissance de calcul serait très
largement supérieure à ce qui est concevable aujourd'hui par
les méthodes traditionnelles. Mentionnons aussi la cryptographie
quantique, dont les premières expériences ont déjà
montré la faisabilité (au moins dans des laboratoires !).
Les succès de la mécanique quantique sont tels aujourd'hui
qu'il est impensable de la remettre en question complètement. Ce
qui ne signifie pas que l'on ne puisse pas un jour faire mieux ! Paradoxalement,
son interprétation est toujours sujette à débat. C'est
l'objet de la seconde partie.
1 Le mouvement Brownien est le mouvement erratique que
décrit par exemple un grain de pollen dans l'eau à la suite
des chocs qu'il subit de la part des molécules d'eau.
2 Nous essayerons par la suite de distinguer la "
physique quantique, " qui est l'ensemble des phénomènes
physiques de nature quantique (par opposition à des phénomènes
physiques de nature classique), et la " mécanique quantique,
" qui est la modélisation (non relativiste) aujourd'hui utilisée
de ces phénomènes.
3 Les mots " boson " et " fermion "
viennent respectivement des noms des physiciens Bose et Fermi.
4 Une lumière est dite cohérente lorsqu'elle
est constituée d'ondes de même fréquence (même
couleur) et parfaitement en phase les unes par rapport aux autres.
Références:
[1] Omnès Roland, Comprendre la mécanique quantique, EDP Sciences,
2000.
[2] Banesh Hoffman, Michel Paty, L'étrange histoire des quanta, Seuil,
1981.
[3] Aspect, Dalibard, Roger, Physical Review Letter, Vol 49, p. 804, 1982.
[4] Zbinden, Brendel, Gisin, Tittel, Physical review A 63, p. 31, 2000.
[5] Brune, Hagley, Dreyer, Maître, Maali, Wunderlich, Raimond, Haroche,
Physical Review Letter, Vol 77, p. 887, 1996.
[6] Lurçat François, Ontologie quantique selon Niels Bohr,
IIIe Congrès International d'Ontologie, Saint-Sébastien, Octobre
1998.
[7] Lévy-Leblond, Balibar, Quantique, Rudiments, CNRS InterEditions,
1984.
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