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Nous remercions vivement l'auteur de nous
avoir permis de reproduire le texte de l'allocution prononcée le 25
novembre 2003 sous la Coupole.
Le rêve de chaque cellule, a écrit François Jacob, est
de devenir deux cellules.
Ce rêve est certainement celui de la cellule originelle, l'œuf,
cette sphère infime de matière vivante, qui construira le
corps tout entier, celui d'un ver ou celui d'un éléphant.
Cette création de la matière vivante, l'organisation et la
genèse de la forme ont été au cours de l'histoire de
la biologie, les maîtres mots pour définir les mécanismes
qui sous-tendent le développement des organismes. Parvenir à
découvrir comment se déclenche ou s'arrête la duplication
du patrimoine génétique a donc été la clé
du secret de la génération.
En revanche, il n'était venu à l'esprit d'aucun des biologistes
du XIXe et de la plus grande partie du XXe siècle, que la mort des
cellules pouvait jouer un rôle aussi important que leur prolifération
dans la construction du vivant.
Des épisodes de mort cellulaire chez l'embryon avaient bien été
décrits par les histologistes. Mais, parce que le développement
est avant tout genèse et non destruction, ils furent considérés
comme un défi au bon sens et par conséquent anecdotiques et
négligeables
Cependant, alors que les observations microscopiques des embryons devenaient
plus précises, les cas de destruction tissulaire localisée
se révélèrent plus courants qu'on ne croyait et acquirent
le statut de processus intégraux du développement. L'exemple
princeps est celui de la main dont les doigts ne deviennent indépendants
les uns des autres qu'après que la membrane palmaire qui les unit
chez l'embryon ne subisse chez le fœtus une destruction totale.
Le besoin de faire le point sur ce sujet se fit bientôt pressant,
si bien qu'en 1966, le biologiste américain John Saunders pouvait
écrire un article intitulé : " La mort dans les systèmes
embryonnaires " qui commençait ainsi : " C'est avec inconfort
que l'on se confronte à l'idée que la mort cellulaire fait
partie du développement de l'embryon ; en effet, pourquoi un embryon
se projetant vers un avenir chaque jour plus incertain devrait-il dilapider
dans la mort les ressources d'énergie et d'information qu'il a laborieusement
acquises à partir d'un état initialement moins ordonné
? ".
Notre point de vue sur ce sujet s'est depuis profondément modifié.
Une révolution conceptuelle s'est produite au cours des 15 dernières
années et se poursuit encore. On considère aujourd'hui que
la mort des cellules est un procédé aussi naturel, aussi courant
et aussi crucial pour le développement et la survie des organismes
que ne l'est la vie même des cellules et leur prolifération.
Quelques événements dont l'importance n'a pas été
immédiatement perçue, ont marqué l'histoire de nos
idées sur ce sujet. Le premier fut la démonstration au début
des années 1950 par Victor Hamburger, à l'Université
de Saint-Louis aux États-Unis, que la quantité de motoneurones
produits dans la moelle épinière est de beaucoup supérieure
au nombre de ceux qui sont capables d'établir une synapse avec une
fibre musculaire. Cette condition étant nécessaire à
leur survie, une vague de mort neuronale survient à un stade précis
du développement embryonnaire et conditionne le nombre final de motoneurones.
Ainsi, la nature a-t-elle adopté la stratégie d'une hyperproduction
suivie de la mort des cellules inutiles. Quant au choix qui s'établit
entre les neurones qui survivent et ceux destinés à mourir,
il n'est en rien pré-programmé mais résulte d'un phénomène
de sélection en ce sens qu'il repose essentiellement sur le hasard
: seuls survivent les neurones qui les premiers parviennent à établir
à la périphérie une synapse efficace. Le neurone est
alors sauvé parce que le muscle lui fournit des facteurs qui le maintiennent
en vie et lui permettent de se différencier. Ces substances furent
appelées à l'époque facteurs de croissance. Leur découverte
revient à Rita Levi-Montalcini qui, dès les années
1950, démontrait la dépendance des neurones sympathiques et
sensoriels vis-à-vis d'un facteur qu'elle réussit, avec Stanley
Cohen à purifier en 1956. Il s'agit du NGF (pour Nerve Growth Factor),
le premier d'une famille de protéines agissant sur les neurones et
dont la caractérisation et le clonage du gène ont attendu
encore 20 ans. Ce même mécanisme de production puis de destruction
sélective des cellules nerveuses a été retrouvé
dans tous les centres nerveux du cerveau et de la moelle épinière.
Ainsi, la mort cellulaire apparaissait-elle comme un phénomène
normal du développement neural.
Un autre chapitre de la physiologie, dans lequel ont été accomplis
des progrès spectaculaires au cours de la seconde moitié du
XXe siècle, a conduit à voir dans la mort cellulaire un mécanisme
incontournable de la mise en place des défenses immunitaires. Il
est apparu que nos lymphocytes, qu'ils soient T originaires du thymus, ou
B produits par la moelle osseuse, sont capables de combattre les microbes
et virus dans leur immense diversité par un procédé
de reconnaissance moléculaire doué d'une étonnante
spécificité. Chaque lymphocyte porte sur sa membrane un type
de récepteur qui lui permet d'identifier un antigène particulier
parmi le nombre quasi illimité de molécules portées
par les microbes et les virus présents dans notre environnement.
On sait maintenant qu'une multitude (plusieurs centaines de milliards) de
ces récepteurs sont produits à partir d'un nombre limité
de gènes. Comment une telle diversité peut-elle naître
d'un matériau si restreint ? Les gènes de ces récepteurs
ont la particularité d'être fragmentés. Dès lors,
la combinaison au hasard de leurs différents fragments crée
la diversité biochimique et structurale nécessaire à
cette extraordinaire capacité de reconnaissance des antigènes
microbiens et viraux qui caractérise l'immunité adaptative.
Mais, au hasard de ces combinaisons, il est inévitable que certaines
d'entre elles génèrent des récepteurs capables de reconnaître
des formes moléculaires appartenant à l'organisme même
qui les a produites. Elles seront alors aptes à déclencher
une attaque immunitaire vis-à-vis du soi.
L'évolution, évidemment, n'a pu sélectionner un mécanisme
aussi dangereux et destructeur. En effet avant que les cellules T et B ne
soient libérées dans la circulation, celles qui reconnaissent
les antigènes du soi meurent en grand nombre dans le thymus et dans
la moelle osseuse. On a pu évaluer que sur les 5 millions de lymphocytes
produits chaque jour dans le thymus d'une souris seulement 5% survivent.
Ces chiffres étaient impressionnants, mais on avait peine à
y croire. En effet, si une telle hécatombe avait lieu, on aurait
dû trouver dans le thymus les traces visibles de la disparition de
tant de cellules. Or, il n'en était rien. La dynamique cellulaire
des lymphocytes restait donc une énigme.
On se basait en effet sur les descriptions précises de la nécrose,
seule modalité connue et clairement identifiée de la mort
des cellules.
La nécrose survient dans certaines pathologies ou lorsque des traumatismes
sont infligés aux cellules. Celles-ci commencent par gonfler puis
elles éclatent et projettent autour d'elles des enzymes qui altèrent
les cellules voisines et les amènent à se nécroser
à leur tour.
Ainsi, la nécrose se propage par vagues successives en entraînant
une inflammation qui s'accompagne de phénomènes anarchiques
de réparation et de cicatrisation. L'architecture des tissus atteints
est profondément modifiée, parfois durablement dénaturée.
Au contraire, dans la plupart des cas de mort cellulaire survenant au cours
du développement, les disparitions massives de cellules ne génèrent
aucune lésion. Elles ne sont pas dues à une agression d'origine
extérieure comme la nécrose, mais à une sorte de suicide
ou d'autosacrifice qui met en jeu un ensemble de gènes spécifiques
dont l'existence n'a été révélée qu'au
cours des années 1980.
Il existe en effet, dans chaque cellule vivante, un programme génétique
de mort qui, s'il est mis en œuvre, entraîne sa disparition dans
la plus grande discrétion.
Dans le processus cataclysmique qu'est la mort par nécrose, les cellules
endommagées sont facilement observables au microscope : ce sont des
cadavres (désignés en grec par necros) entourés par
des macrophages, ces cellules sanguines qui jouent le rôle de fossoyeurs
dans les tissus.
Pour désigner la mort furtive des cellules qui disparaissent selon
un programme intrinsèque, apparemment immuable, on a choisi le terme
d'apoptose du mot grec qui désigne la " chute ", comme
celle des feuilles des arbres en automne ou celle des pétales des
fleurs fanées.
Les cellules qui meurent par apoptose implosent plutôt que d'exploser
comme dans la nécrose. Elles commencent par rompre leurs contacts
avec les cellules avoisinantes puis se fragmentent au niveau du noyau. Leur
cytoplasme se répartit en petits ballonnets, ou " corps apoptotiques
", dont la membrane externe intacte empêche la libération
d'enzymes à l'extérieur comme c'est le cas dans la nécrose.
Les corps apoptotiques sont très vite absorbés par les cellules
avoisinantes. Point n'est besoin des macrophages. En effet, il semble bien
que toute cellule vivante puisse percevoir les signaux moléculaires
émis par les cellules en apoptose puis soit capable de les englober
et de les faire disparaître en moins d'une heure alors qu'elles sont
encore vivantes.
Ainsi, la mort par apoptose est rapide et n'entraîne en général
ni lésion, ni inflammation, ni cicatrisation : c'est pourquoi elle
est passée aussi longtemps inaperçue.
Un nouveau pas a été franchi avec la découverte de
la cascade des gènes mis en œuvre dans l'apoptose. Cette découverte
se produisit d'une manière inattendue et sur un organisme qui n'est
ni un mammifère ni même un vertébré. Les gènes
de mort ont été trouvés par des chercheurs qui voulaient
comprendre les mécanismes du développement. Leur matériel
d'étude était un petit ver transparent qui avait fait son
apparition sur les paillasses de quelques laboratoires grâce au non
conformisme et au génie créatif d'un chercheur anglais Sydney
Brenner dans les années 1960-70. Ce ver, Caenorhabditis elegans,
s'élève facilement et se reproduit rapidement. S. Brenner,
déjà fameux pour ses travaux pionniers de génétique
moléculaire, y vit un animal qui se prêtait presque aussi bien
que les bactéries à des expériences de mutagenèse.
Cet organisme, très simple, avait aussi l'avantage de posséder
un embryon transparent au développement étonnamment stéréotypé.
Un groupe de généticiens anglais et américains en ont
profité pour suivre l'une après l'autre les divisions des
cellules qui conduisent de l'œuf à l'embryon.
Ces divisions se produisent d'une manière identique chez tous les
individus et génèrent 1090 cellules dont 131 meurent à
peu près au même moment et au même endroit dans tous
les embryons de l'espèce. La généalogie des cellules
qui survivent et constituent le ver est donc connue avec précision
en particulier grâce aux patientes observations de Jonathan Sulston.
À partir de la fin des années 1970, Robert Horwitz et sa petite
équipe, à Boston, ont exposé des vers en phase de reproduction
à des mutagènes en cherchant à perturber le destin
des embryons. Ils découvrirent plusieurs catégories de mutants.
Ceux chez lesquels aucune des 131 cellules, normalement destinées
à disparaître pour assurer le développement harmonieux
du ver, n'est frappée d'apoptose. Dans un autre groupe, toutes les
cellules de l'embryon disparaissent y compris les 959 qui normalement survivent
ce qui entraîne évidemment sa disparition prématurée.
Les gènes intervenant dans ces différents phénotypes
ont été appelés ced (pour cell death-abnormal). Ils
sont au nombre de trois : ced3, ced4 et ced9.
Ced3 et ced4 sont indispensables pour que survienne la mort des 131 cellules
embryonnaires. Ced9 a l'effet inverse, il protège les cellules de
l'action délétère de ced3 et de ced4.. Ainsi, l'absence
de la protéine ced9 entraîne-t-elle la mort des 1090 cellules
de l'embryon.
L'étude génétique et moléculaire de ces mutations
a révélé que les protéines produites par les
gènes ced3 et ced4 sont responsables du déclenchement de l'apoptose.
Elles jouent le rôle d'exécuteurs. Leur effet est antagonisé
par ced9. Cependant, cette protéine n'est pas nécessaire à
la survie des cellules. Lorsque les trois gènes ced3, ced4, et ced9
sont inactivés, aucune cellule de l'embryon n'entre en apoptose au
cours du développement. Dans les embryons normaux, les 959 cellules
qui survivent, produisent à la fois les exécuteurs ced3 et
ced4 et le protecteur ced9. Ce dernier manque, au contraire, dans les 131
qui disparaissent, elles meurent " par défaut " du "
protecteur " Donc chaque cellule de l'embryon produit les protéines
destinées à la tuer. Ne survivent que celles qui sont capables,
pour un temps, de s'opposer à la mise en œuvre du programme
de mort.
La révélation essentielle des recherches à ce stade,
qui se situe vers le milieu des années 1980, avait été
de démontrer l'existence, dans toutes les cellules du ver, d'un appareil
suicidaire en permanence actif et nécessitant donc la mise en jeu
d'inhibiteurs seuls aptes à assurer la survie cellulaire. La mort
des cellules de l'embryon est donc un processus naturel qu'il convient de
combattre en permanence.
Pour reprendre la métaphore du début : si le rêve de
chaque cellule est de devenir deux cellules, elle doit avant de réaliser
ce projet, échapper à un destin préprogrammé
qui l'habite depuis son origine et qui est prêt à se mettre
en œuvre : le suicide.
En 1986, les gènes de mort et leurs antagonistes n'étaient
encore que des entités virtuelles, révélées
chez les mutants sur la base des effets produits par leur absence. La communauté
scientifique était peu intéressée par les travaux de
Bob Horwitz sur le contrôle du suicide cellulaire chez ce représentant
peu prestigieux du monde vivant. À cette époque, de nombreux
laboratoires spécialisés en biologie moléculaire mais
travaillant sur des modèles animaux plus classiques, plus proche
de l'homme aussi, auraient pu très rapidement isoler et séquencer
les gènes concernés. C'est finalement à la petite équipe
d'Horwitz qu'il revint de mener à bien ce travail qui nécessita
plusieurs années.
Mais pendant ce temps, les progrès dans ce domaine ont surgi d'autres
sources.
David Vaux, un jeune chercheur australien travaillant aux Etats-Unis sur
des cancers de la lignée sanguine, s'intéressait à
un gène appelé bcl2 qui avait été identifié
au site de réarrangements chromosomiques trouvés dans plusieurs
types de lymphomes. Ce gène avait été cloné
et, grâce à des expériences de transgenèse chez
la souris, il était apparu que l'expression de bcl2 dans des cellules
myéloïdes et lymphoïdes empêchait la mort cellulaire
survenant dans des cultures lorsque celles-ci étaient privées
de facteurs de croissance. Par ailleurs, on observait que bcl2 pouvait aussi
empêcher la mort naturelle infligée aux neurones au cours du
développement.
En 1992, David Vaux réalisait une expérience qui, rapprochée
des données fournies par les recherches sur C-elegans, devait changer
notre vision du phénomène de mort cellulaire. Il provoqua
l'expression par transgenèse du gène bcl2 humain dans un embryon
du ver dont le gène ced9 avait été inactivé
par une mutation. Toutes les cellules de cet embryon dépourvu de
son protecteur naturel sont, nous le savons, vouées à une
mort rapide. Mais, la présence de la protéine bcl2 humaine
permit un développement normal de cet embryon en restituant une fonction
de protection identique à celle exercée par ced9.
La protéine humaine a donc été capable de réprimer
la mort programmée des cellules de cet être primitif et d'inhiber
l'action des exécuteurs ced3 et ced4 du ver. Cela signifie qu'au
cours des centaines de millions d'années d'évolution des êtres
vivants, le système des gènes de mort et de survie des cellules
a été conservé pratiquement intact. Malgré les
innombrables mutations aléatoires qui se sont produites et les changements
considérables qui ont permis l'évolution depuis les nématodes
jusqu'à l'homme, les gènes qui, d'une manière coordonnée,
règlent la vie et la mort ont conservé leur structure et leur
fonction.
Le petit nématode commença dès lors à susciter
l'intérêt d'un public scientifique plus large et acquit le
statut de modèle dont l'étude présente un intérêt
général.
Deux ans après l'expérience de David Vaux, Horvitz et son
groupe dévoilaient en 1994 la séquence du gène ced9.
Des régions entières de cette séquence se retrouvaient
dans le gène bcl2, d'autres s'en éloignaient. On pouvait en
conclure que les domaines identiques dans les deux gènes sont ceux
qui jouent un rôle dans l'inhibition du complexe formé par
les protéines ced3-ced4 responsables du déclenchement de l'apoptose.
C'est encore une homologie de séquence entre un gène de mammifère
et ced3 l'effecteur de l'apoptose qui a permis de comprendre que le déclenchement
de la mort cellulaire était lié à l'activité
de protéases. On sait maintenant qu'elles forment la famille des
caspases dont plus de 15 membres ont été identifiés
chez les vertébrés.
Ainsi, ce système génique, qui permet à la cellule
de réguler sa survie et sa destruction, a été maintenu
au cours de l'évolution comme beaucoup d'autres qui interviennent
dans des processus fondamentaux de la vie. Les êtres dans lesquels
des mutations en avaient supprimé l'efficacité n'ont pas pu
survivre. Au cours de l'évolution, les gènes présents
chez les formes primitives, les plus anciennes de l'arbre de vie, se sont
souvent dupliqués, ont été " recopiés "
et modifiés dans les êtres plus évolués. C'est
ce qui s'est produit dans ce système comme dans beaucoup d'autres.
Il en résulte que le nombre de combinaisons possibles des signaux
qui tendent à réprimer ou à déclencher le suicide
de la cellule est très grand et leurs interactions d'une extrême
complexité. La grille de lecture relativement simple fournie par
le modèle princeps qu'a constitué C. elegans dans l'histoire
de cette recherche a été particulièrement précieuse
pour décrypter les mécanismes qui conduisent à la vie
ou à la mort des cellules.
L'importance des résultats obtenus par les méthodes génétiques
sur ce modèle a été reconnue par l'attribution en 2002
du Prix Nobel de Physiologie et Médecine à Sydney Brenner,
Robert Horvitz et Jonathan Sulston.
L'histoire même de ce chapitre relativement nouveau de la biologie
cellulaire avait d'abord amené les chercheurs à penser que
le pouvoir de s'autodétruire par ce qu'on avait appelé la
mort programmée était une propriété exclusive
des cellules de l'embryon où elle jouait, dans la construction du
corps, un rôle aussi important que la production de nouvelles cellules.
Il est assez vite apparu que l'apoptose se poursuit bien au-delà
de la naissance et qu'elle constitue un élément essentiel
dans le maintien du bon fonctionnement des organismes. Elle existe en effet
chez tous les êtres multicellulaires. On a pu montrer que même
chez les unicellulaires, elle intervient dans l'équilibre des populations
et dans leurs relations avec le milieu extérieur.
L'importance du phénomène d'apoptose chez l'adulte est manifeste.
Un homme adulte, composé de plusieurs dizaines de milliers de milliards
de cellules, en perdrait au moins une centaine de milliards (soit 1011)
par jour, soit plusieurs millions de cellules par seconde. Des régions
entières de notre corps sont le site d'un renouvellement rapide.
Il en est ainsi de la peau, de la paroi interne de l'intestin et du sang.
Les composés issus des cellules mortes sont réutilisés
pour la construction de nouveaux tissus. Nous nous nourrissons donc en permanence
d'une part de nous-même et, comme Phœnix, l'oiseau mythique,
nos renaissons chaque jour, en partie, de nos cendres.
Tous les tissus composant notre corps ne sont pas soumis à un renouvellement
aussi rapide que le sang, la peau ou la paroi interne de l'intestin. La
différenciation cellulaire confère aux cellules spécialisées
une durée de vie variable. Les cellules de la peau et celles qui
tapissent l'intestin perdent le pouvoir de se diviser. Elles ne vivent que
quelques jours (3 ou 4 jours pour la paroi de l'intestin). Comme celles
du sang, elles sont sans cesse renouvelées grâce à l'activité
de cellules souches qui restent indifférenciées En revanche,
les neurones qui constituent le cerveau sont pour la plupart produits pendant
la vie embryonnaire, une fois pour toutes.
La dynamique de renouvellement des cellules sanguines a été
particulièrement étudiée. D'une manière générale,
les cellules souches génèrent plus de cellules que nécessaire,
un ajustement se produit ensuite, via des facteurs produits par d'autres
tissus. Ainsi, les précurseurs des globules rouges ont-ils besoin
d'une hormone, l'érythropoïétine, pour inhiber leur programme
intrinsèque de mort. C'est la quantité d'érythropoïétine
produite par le rein qui règle la quantité de cellules souches
sanguines qui survivent et par conséquent la quantité de globules
rouges.
L'équilibre et la taille des organes sont étroitement réglés,
on le sait, pas seulement en ajustant la prolifération des cellules
mais aussi parce qu'une bonne partie des cellules ainsi produites sont d'une
manière incessante détruites par apoptose.
La régulation de la vie et de la mort des cellules dans les organismes
est donc cruciale pour leur équilibre fonctionnel. Elle fait partie
de la vie " sociale " des cellules qui les composent. On comprend
de mieux en mieux en quoi consistent ces interactions. Les cellules agissent
les unes sur les autres en produisant des facteurs ou " médiateurs
" très divers. Certains assurent la survie des cellules en inhibant
leur programme de mort, d'autres déclenchent leur suicide en se liant
à ce qu'on appelle des récepteurs de mort. Un des cas les
mieux étudiés est celui du couple Fas : récepteur et
ligand. Lorsque le ligand de Fas se lie à son récepteur, celui-ci
modifie sa forme et transmet à la cellule un signal qui déclenche
son autodestruction. D'autres inhibent le déclenchement du programme
de mort, ce sont des facteurs de survie comme le NGF pour les neurones et
l'érythropoïétine pour les précurseurs des globules
rouges.
Ces connaissances ont permis de comprendre les mécanismes responsables
de plusieurs maladies. On sait maintenant que les hépatites fulminantes
produites par des virus ou par l'alcool sont dues à la mort massive
des cellules du foie. Celles-ci possèdent à leur surface le
récepteur Fas mais, à l'état normal, ne produisent
pas le ligand. Par des mécanismes moléculaires variés,
les virus des hépatites et l'alcool provoquent la production par
les cellules hépatiques du ligand de Fas, ce qui entraîne leur
destruction rapide. Ces connaissances conduisent à concevoir des
thérapeutiques radicalement nouvelles.
Enfin, on le sait aujourd'hui, le blocage anormal du suicide cellulaire,
constitue une étape décisive dans la transformation d'une
cellule normale en une cellule cancéreuse.
L'apoptose, ses causes, ses modalités, ses altérations pathologiques
sont désormais un des domaines de recherche les plus actifs de la
biologie cellulaire.
On voit que beaucoup de chemin a été parcouru depuis que les
chercheurs ont commencé à se pencher sur le destin des cellules
embryonnaires du petit ver C. elegans. Il s'agit probablement d'un des exemples
les plus évidents du caractère imprévisible des découvertes
scientifiques. Notamment de celles qui ouvrent une voie nouvelle et qui
changent notre manière de penser et d'appréhender la réalité.
Celles qui permettent de donner une signification à des faits déjà
observés mais restés jusque-là incompris. Elles sont
par essence insoupçonnées puisque n'entrant pas dans les schémas
de pensée qui ont cours.
La recherche vraiment innovante n'arrive donc à ses fins que par
surprise. Elle ne peut être programmée : une notion particulièrement
difficile à comprendre et à traduire dans les faits par nombre
des responsables du financement institutionnel de la recherche. En fait,
pour favoriser vraiment la créativité et donc l'innovation,
il faut laisser les chercheurs libres, accepter qu'ils se trompent et qu'ils
semblent parfois un peu perdre du temps. Cela n'est en rien incompatible
avec une évaluation bien comprise et au total efficace de leur activité.
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