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A la suite d'un accord entre l'Union rationaliste et la municipalité d'Ivry, les Cahiers
se sont engagé à publier les textes des conférences données au titre des
«Rencontres d'Ivry». On trouvera ci -dessous le texte de la troisième
d'entre elles donnée par Guy Bruit, le 11 octobre 2004.
L'école publique est l'école dont le fonctionnement est assuré
par l'État républicain ; elle accueille tous les enfants en
âge d'être scolarisés, vivant sur le territoire français,
sans distinction de sexe, de religion, de classe sociale, d'origine ethnique
; elle leur ouvre l'accès à l'instruction générale.
Son rôle est également civique puisque, laïque, elle est,
pour reprendre un mot de Maurice Agulhon, " le ciment de la République
".
Le mot " mission " peut provoquer quelques sourires, en raison
de ses connotations religieuses ou militaires. Mais il y a de nobles missions
! " Mission " a donc été maintenu dans le titre
de cette conférence pour ce qu'il implique, ou devrait impliquer,
de responsabilité, ou de sens des responsabilités, chez ceux
qui sont engagés ou qui s'engagent dans l'aventure de l'école
publique.
Dans un premier temps, je rappellerai comment et dans quelles circonstances
l'enseignement primaire a été constitué en service
public, ce qui peut être considéré comme l'essentiel
de l'œuvre républicaine dans les années 1880. Je remonterai
ensuite aux " origines ", c'est-à-dire à la Révolution
de 1789, en indiquant brièvement les orientations des trois projets
présentés à la Constituante, à la Législative
et à la Convention, ceux de Talleyrand, Condorcet et Le Peletier
de Saint-Fargeau. Enfin j'essaierai d'ouvrir un échange au sujet
des problèmes actuels, essentiellement ceux qui se posent au collège,
et des menaces qui pèsent sur le service public de l'enseignement.
Son nom est à ce point associé à l'œuvre
scolaire de la jeune troisième République qu'il convient de
dire quelques mots de Jules Ferry. Ferry, né à Saint-Dizier
dans les Vosges, est un bourgeois de bonne famille et un bourgeois de province.
Une famille suffisamment fortunée pour lui permettre de vivre sans
travailler. Il était profondément attaché aux valeurs
de cette bourgeoisie vosgienne qui vivait entre la terre, l'industrie et
la finance ; il ne s'en éloignera jamais. C'était un homme
d'ordre. Ami de Thiers, il se réjouit de l'écrasement de la
Commune : " Je les ai vues (…), écrit-il, les représailles
du soldat vengeur, du paysan châtiant en bon ordre, libéral,
juriste républicain, j'ai vu ces choses et je me suis incliné
comme si j'apercevais l'épée de l'Archange. " Surnommé
" Ferry famine " pour avoir, pendant le siège, refusé
le rationnement, il fut aussi " Ferry le Tonkinois ", l'homme
qui établit le protectorat en Tunisie pendant son premier ministère
et établit le pouvoir colonial de la France au Tonkin pendant le
second, l'homme qui en 1885 prononça un discours dont Charles-André
Julien a pu dire qu'il était " le premier manifeste impérialiste
qui ait été porté à la Tribune. " Je ne
m'étends pas sur les conséquences que cela a pu avoir sur
la formation des petits Français qui fréquentaient l'école
de la République.
Mais cette bourgeoisie, vosgienne et travailleuse, et particulièrement
la famille de Ferry, n'était pas, " idéologiquement ",
réactionnaire. Par exemple, Emile Ferry, l'oncle, qui dirigea avec
une fortune plus ou moins heureuse la fabrique de tuiles de la famille,
avait quitté l'armée en 1815 pour ne pas servir les Bourbons.
À son neveu, il disait, devant les bustes de Voltaire et Rousseau
: " Nos saints, les voici ! " Alors que les femmes restaient catholiques
et pratiquantes, les hommes étaient libéraux et voltairiens.
Ferry se maria civilement. L'idéal de la famille, c'était
89 - et non 93 -, la Constituante - et non la Convention. C'est sous le
ministère, et les ministères, de ce Ferry que s'accomplit
l'œuvre scolaire de la troisième République.
Ferry avait fait des études de droit. Mais il n'était pas
un théoricien ; intellectuel sans doute, il n'était pas un
" grand intellectuel ". C'est peut-être pourquoi Clemenceau,
son ennemi, se crut autorisé à proférer cette boutade,
ou ce jugement, qui se voulait définitive : " Jules Ferry était
un homme au-dessous du médiocre, pas fichu de rien faire, pas fichu
de rien dire… Et si on en avait fait un Président du Conseil,
c'est précisément parce qu'il n'était bon à
rien. " Pour son honneur, il faut ajouter que Clemenceau vota les funérailles
nationales. M. Antoine Prost est plus judicieux (mais il est vrai qu'il
est historien et qu'il écrit de nos jours) quand il souligne le caractère
empirique, pragmatique, de la politique de Ferry : " la sagesse de
Ferry, écrit-il, fut précisément de refuser le débat
dans le domaine des idées, pour le résoudre dans celui des
faits. "
Voyons donc maintenant comment fut institué le service public de
l'enseignement primaire.
Sur quoi les Républicains peuvent-ils s'appuyer pour élaborer,
entre 1879 et 1889, les lois scolaires qui sont bien des lois fondamentales
? M. Antoine Prost a clairement montré que " l'institution scolaire
s'est édifiée tout au long du siècle sous la poussée
d'une évolution sociale profonde. " Il y a une demande d'instruction,
une véritable exigence populaire, qui fait qu'à l'époque
l'instruction est un idéal collectif. Les familles se tournent vers
l'école parce qu'on pense que le progrès qui est la condition
de tous les autres est le progrès de l'instruction. Bel optimisme,
émouvant et naïf à nos yeux, qui conduisait à
croire, Lumières à l'appui, que l'école remédierait
à l'injustice sociale, à l'immoralité, à la
délinquance, en même temps qu'elle permettrait la promotion
sociale et favoriserait l'indépendance et l'épanouissement
intellectuels des individus.
Il y a donc un terrain favorable. Tout n'ira pas pour autant dans la facilité.
Paul Bert, en 1877, souhaitait une loi d'ensemble. Ferry imposa une autre
méthode : traiter chaque question séparément et bâtir
un ensemble de lois. Ces lois s'appliquent à l'enseignement supérieur,
à l'enseignement secondaire, à l'enseignement primaire, ces
dernières étant sans doute les plus importantes.
Tout le monde s'accordant, même si parfois avec des réticences
ou des arrière-pensées, sur la nécessité de
l'instruction, le vrai problème n'est pas là Les catholiques
soulignent, et sur ce point ils ont raison, que l'instruction se développe
rapidement dans le cadre de la législation existante, et que, dans
ces conditions, on ne voit pas pourquoi il faudrait la changer. La vraie
question, l'enjeu des débats, ne porte pas sur la nécessité
du développement de l'instruction, mais sur sa constitution en service
public.
Les Républicains partent de trois idées simples : l'égalité
des enfants ; le droit des enfants à l'instruction ; le devoir de
l'État de donner accès à l'instruction à tous
les enfants. Pour que les enfants soient à égalité,
l'école doit être totalement gratuite, et c'est la loi du 16
juin 1881. Mais comme la gratuité n'assurera pas la fréquentation
de l'école, il faut que celle-ci soit obligatoire, et c'est la loi
du 28 mars 1882 : obligation est faite au père de famille d'envoyer
ses enfants à l'école du 7 à 13 ans. Mais pour que
cet enseignement puisse être imposé à tous les enfants,
il faut qu'il soit laïque, d'où, dans la même loi du 28
mars, la laïcité des programmes, c'est-à-dire en pratique
la suppression de l'enseignement du catéchisme. Mais cette laïcisation
est encore incomplète, d'où l'interdiction, toujours dans
la même loi, faite aux ministres du culte d'exercer leur ministère
à l'intérieur des locaux scolaires. Enfin la loi du 30 octobre
1886 édicte la laïcité du personnel. Toutes ces mesures
constituent un ensemble cohérent, un socle sur lequel asseoir l'école
(primaire) et en faire un vrai service public.
Je voudrais dire ici quelques mots de la fameuse " neutralité
", terme malheureux et mal choisi qui ne contribue pas peu à
brouiller les débats. La laïcité n'est pas, ne saurait
être, une neutralité.
Au risque de passer pour pédant, il faut bien rappeler l'étymologie
: " neutre " veut dire " ni l'un ni l'autre. " Ni beau
ni laid, ni bien ni mal ; d'où la neutralité qui est l'état
de celui qui s'abstient, terne et sans éclat, et qui refuse de prendre
parti. La laïcité de Ferry et des Républicains est tout
à l'opposé, et leurs adversaires l'avaient bien compris. La
laïcité est une question politique, et en politique, il faut
choisir : " gouverner, c'est choisir ", disait Mendès-France.
Choisir entre quoi et quoi ?
Il faut laïciser l'école pour l'arracher à l'Église.
Et arracher l'école à l'Église, c'est choisir la République
contre ses adversaires aristocrates, ploutocrates et cléricaux. Ferry
le dit clairement : " Il importe donc pour la sécurité
de l'avenir que la surintendance des écoles et la déclaration
des doctrines qui s'y enseignent n'appartiennent pas aux prélats
qui ont déclaré que la Révolution française
était un déicide, que les principes de 1789 sont la négation
du péché originel. "
Mais plus profondément peut-être, la laïcité dans
l'esprit de Ferry et des républicains opportunistes doit forger l'unité
nationale et sociale. C'est une question pour nous tout à fait actuelle,
et qui sera sans doute abordée dans la discussion. Actuelle et primordiale.
Sur sa tombe, Charles Dupuy, qui lui succéda au ministère
de l'Instruction Publique, dit : " Ferry a cherché dans l'unité
de la science et dans l'universalité de la morale le lien objectif
des consciences, l'accord réel et durable des citoyens. " Unité
civique (ou " citoyenne " ?) de la nation, et ce que les républicains
reprochent, sur le fond, aux conservateurs, c'est d'avoir un point de vue
de classe, une vision non unitaire de la France. Il n'y a pas deux peuples
dans le peuple de France, s'écrie Buisson ; " L'école
fera la lumière : dès que la lumière aura lui, les
fantômes disparaîtront, nous apercevrons qu'il n'y a en France
que des Français - aujourd'hui tous égaux, et demain, quoi
qu'on fasse, tous frères ! "
À partir de là va s'élaborer, à l'école
primaire, une pédagogie fondée sur l'individualité
de l'élève. De cela aussi nous aurons sans doute l'occasion
de reparler. Car, dans cette idéologie républicaine aux accents
lyriques et fraternels, il y a tout de même une difficulté.
Si nous pouvons nous réjouir sans réserves quand ce discours
s'adresse à la bourgeoisie aristocratique et rétrograde, il
n'en va pas nécessairement de même lorsqu'il s'adresse aux
couches populaires - à la " paysannerie laborieuse " et
à la classe ouvrière. N'oublions pas la période : les
années 1880 sont celles de la montée du mouvement ouvrier
et du socialisme. C'est une perspective que n'aime pas Ferry, l'homme de
89 et non de 93, l'ennemi de la Commune. Dans un ouvrage intitulé
<I>Aux instituteurs et aux institutrices. Conseils et directions pratiques<$>,
par Jules Payot, inspecteur d'Académie, 1897, on peut lire : "
Pour que les ouvriers de la ville et de la campagne soient affranchis du
joug économique qui pèse sur eux, il faut qu'ils soient affranchis
du joug de leurs passions et de leurs bas instincts, de leurs vices, de
leurs paresses. Le jour où nos ouvriers seront instruits, énergiques,
maîtres d'eux-mêmes, sobres et vraiment humains, les questions
sociales seront résolues puisqu'à ce moment ils seront capables
d'une union très forte pour des projets de longue haleine. "
Ces quelques lignes peuvent nous paraître aujourd'hui naïves
ou caricaturales, elles n'en sont pas moins révélatrices de
la pensée de la bourgeoisie républicaine et " progressiste
" de l'époque.
Mais c'est peut-être la rencontre de Ferry et Jaurès, vers
1890, qui résume le mieux la situation. Jaurès lui demande
quel a été son but dans la vie, et Ferry répond : "
Organiser l'humanité sans Dieu et sans roi " ; à quoi
Jaurès réplique : " Mais pas sans patrons. ".
La question dont nous aurons à débattre, qui est au cœur
de la pensée de Ferry, pourrait être formulée ainsi
: peut-on scolariser des individualités (" mettre l'élève
au centre du système éducatif ") sans prendre en compte
leurs déterminations sociales, leurs déterminations de classe
?
C'est sans doute à cette difficulté que s'attaqua, à
la Libération, le projet connu sous le nom de Plan Langevin-Wallon,
et sur lequel nous aurons l'occasion de revenir.
Donc l'œuvre scolaire de la IIIe République marque, c'est incontestable,
une rupture dans l'histoire de l'école en France. Mais, en même
temps, les hommes qui l'opèrent ont conscience de s'inscrire dans
une continuité. C'est ce qu'atteste un discours de Ferdinand Buisson
aux écoles de Fontenay-le-Comte, en 1887. Buisson rend hommage à
l'œuvre accomplie à travers les siècles par l'Église,
" grande et antique éducatrice des nations ", dit-il ;
il salue les filles de saint Vincent de Paul et les frères de Jean-Baptiste
de la Salle, et les " religieux et religieuses de toute robe et de
tout nom, (qui) pendant deux ou trois siècles (ont) été
presque seuls à (s'occuper) des enfants du peuple " ; il salue
encore la " généreuse élite du clergé "
qui, dans la nuit du 4 août, a renoncé à ses "
antiques privilèges ". Mais il poursuit : " Quand la première
République a déclaré qu'un peuple souverain doit diriger
lui-même ses affaires, toutes ses affaires, que la société
civile doit tenir les registres de l'état civil, que la nation doit
savoir et vouloir s'organiser elle-même au-dedans, comme se défendre
au-dehors, qu'il lui appartient d'assurer par elle-même la justice,
l'administration, l'assistance publique, l'instruction publique aussi bien
que la défense du territoire et le maintien de l'ordre, elle ne faisait
ni un acte de passion, ni un coup d'ostracisme : elle faisait un acte d'émancipation
normale et réfléchie.
" Et quand la troisième République, renouant la tradition
brisée par la monarchie et l'Empire, et reprenant l'œuvre interrompue,
a décidé que l'enseignement primaire est un service public
et que, comme tous les services publics, il serait laïque, elle n'a
point fait œuvre de parti, elle a fait œuvre de nation. "
Même si, ce discours étant prononcé en Vendée,
on peut soupçonner dans certains passages quelque opportunisme diplomatique,
nous ne saurions être insensibles à sa hauteur de vue et de
pensée. C'est l'occasion de souligner que Ferry, s'il est le pragmatique
dont nous avons parlé, est entouré d'hommes d'une qualité
intellectuelle et morale remarquable, et que c'est en s'appuyant sur leur
travail qu'il rendait ses arbitrages, comme on dit aujourd'hui.
D'un côté donc, dit Buisson, nous poursuivons l'œuvre
d'instruction qui fut celle de l'Église pendant des siècles,
et il ne pouvait guère en être autrement. " Nous continuons
la France ", comme disait un député d'Ivry, illustre,
et mort il y a quarante ans. Mais ce n'est pas de l'Eglise que nous sommes
les héritiers ; nous sommes les héritiers de la grande Révolution
de 1789, dont nous reprenons le flambeau, après les heures sombres
de l'Empire et de la Restauration.
Ce qui me conduit tout naturellement à parler maintenant de l'œuvre,
en matière d'instruction, de ladite Révolution.
Je le ferai en m'appuyant sur les plans présentés
par Talleyrand, Condorcet et Le Peletier de Saint-Fargeau, tels qu'ils sont
analysés par Jaurès dans sa grande et magnifique Histoire
de la Révolution française. Grande et magnifique parce qu'elle
est l'œuvre d'un homme de culture et d'un penseur de tout premier ordre,
d'un homme politique, d'un homme d'action. J'en profite pour rappeler cette
idée qui tient à cœur à l'Union rationaliste :
même si c'est hélas souvent le cas, la pensée et l'action
ne sont pas, par essence, contradictoires ; l'action peut créer les
conditions du développement et de l'approfondissement de la pensée.
Puis-je rappeler, en passant, ce recueil de textes d'un de nos fondateurs,
Paul Langevin, auquel avait été donné le titre La
pensée et l'action?
Dans son titre premier, " Dispositions fondamentales garanties par
la Constitution ", la Constitution en date du 3 septembre 1791 indique
: " Il sera créé et organisé une Instruction publique
commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des
parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes et dont les établissements
seront distribués graduellement, dans un rapport combiné avec
la division du royaume. " Ainsi est fixée l'orientation générale
des hommes de 89.
Les 10, 11 et 19 septembre est lu à l'Assemblée législative
le rapport de Talleyrand que la Constituante n'avait pas eu le temps de
discuter ; c'est en quelque sorte le Testament que la Constituante laisse
à la Législative en matière d'instruction publique.
Quels sont les points forts du rapport de Talleyrand ? L'instruction doit
être universelle : " Quoique personne ne puisse parvenir à
tout savoir, il faut qu'il soit néanmoins possible de tout apprendre.
" L'accès aux connaissances élémentaires indispensables
doit être gratuit ; puisqu'on veut apprendre aux enfants à
devenir des hommes vivant en société, " n'est-il pas
juste qu'on fasse connaître à tous gratuitement ce que l'on
doit regarder comme les conditions mêmes de l'association dans laquelle
on les invite d'entrer ? " La liberté de l'enseignement est
affirmée ; mais ne confondons pas : il s'agit de la liberté
pour des " particuliers " amis de la Révolution, et non
pour l'Église. Enfin Talleyrand est favorable à un compromis
entre la force traditionnelle de l'Église et la souveraineté
de la nation ; on continuera à enseigner les principes de la religion,
mais pour la bien connaître (c'est ce qu'on pourrait appeler par anticipation
le coup du fait religieux !) ; cependant Talleyrand dit sans ambiguïté
qu'il est temps d '" asseoir (la morale) sur ses propres bases "
et qu'elle ne doit pas être déduite des dogmes religieux.
Le rapport de Condorcet fut lu à l'Assemblée législative
en avril 1792 ; le rapporteur est Marie-Joseph Chénier, le frère
du poète. Jaurès a fortement marqué ce qui, dans la
continuité, oppose Condorcet à Talleyrand : " Pour Talleyrand,
la Révolution est comme un navire immobile, d'où le regard
découvre de vastes horizons vers lesquels un jour il faudra faire
voile ; pour Condorcet, la Révolution est un navire en marche, dont
la vibration et l'élan animent les hardiesses de l'esprit. "
Quelles sont les différences essentielles entre les deux plans ?
Condorcet exclut nettement la religion de l'enseignement public : il est,
pour lui, " rigoureusement nécessaire de séparer de la
morale les principes de toute religion particulière, et de n'admettre
dans l'instruction publique l'enseignement d'aucun culte religieux. "
Plus important : Condorcet prévoit un enseignement populaire plus
élevé et plus étendu, d'où la nécessité
de ce qu'il appelle la " seconde instruction " ; il prévoit
deux degrés, une école primaire et une école secondaire,
celle-ci retenant les enfants jusqu'à 13 ans. Pour mesurer l'ambition
de Condorcet et les progrès accomplis par la pensée révolutionnaire,
comparons leurs propos. Que disait Talleyrand ? " Au sortir de la première
instruction, (…) le grand nombre, entraîné par la loi
du besoin, doit prendre sa direction vers un état promptement primitif
(…) ; ce serait une véritable folie, une bienfaisance cruelle,
de vouloir faire parcourir à tous les divers degrés d'une
instruction inutile et par conséquent nuisible au plus grand nombre.
" Que dit Condorcet ? " Nous n'avons pas voulu qu'un seul homme
dans l'Empire pût dire désormais : la loi m'assurait une entière
égalité de droits, mais on me refuse les moyens de les connaître.
(…) On m'a bien appris dans mon enfance ce que j'avais besoin de savoir
; mais forcé de travailler pour vivre, ces premières notions
se sont bientôt effacées, et il ne m'en reste plus que la douleur
de sentir dans mon ignorance, non la volonté de la nature, mais l'injustice
de la société. "
Pour Condorcet, homme des Lumières, l'espèce humaine est indéfiniment
perfectible ; aussi rien ne doit-il " entraver la marche libre de l'esprit
humain. À quelque point qu'il soit parvenu, si un pouvoir quelconque
en suspend le progrès, rien ne peut garantir même du retour
des plus grossières erreurs ; il ne peut s'arrêter sans retourner
en arrière et, du moment où on lui marque des objets qu'il
ne pourra examiner ni juger, ce premier terme mis à sa liberté
doit faire craindre que bientôt il n'en reste plus à sa servitude.
" Et je cite encore Condorcet : " aucun pouvoir public ne doit
avoir ni l'autorité ni même le crédit d'empêcher
le développement des vérités nouvelles, l'enseignement
des théories contraires à sa politique particulière
ou à ses intérêts momentanés. "
Est-il bien nécessaire de souligner les résonances actuelles
d'une si haute pensée et d'une leçon de morale intellectuelle
que nous devrions avoir toujours présente à l'esprit ?
Michel Le Peletier de Saint-Fargeau à qui j'arrive maintenant fut
assassiné le 20 janvier 1793. Son frère Félix présenta
aux Jacobins son Plan d'éducation publique et nationale, et
Robespierre le lut lui-même à la Convention le 29 juillet.
De ce plan Robespierre avait dit : " C'est admirable ; c'est le premier
ouvrage qui soit à la hauteur de la République. " À
mon sens, Le Peletier se situe dans la continuité de Condorcet, mais
il marque un approfondissement de la pensée révolutionnaire
et de la démocratie.
Mais cette façon de voir n'est pas unanimement partagée, notamment
par ceux que j'appellerai, avec quelque irrespect, les " fans "
de Condorcet, et dont le savoir est souvent très supérieur
au mien. Monsieur Charles Coutel, par exemple, qui a donné l'an dernier
à l'Union Rationaliste une très belle conférence sur
Condorcet, oppose instruction (chez Condorcet) à éducation
(chez Le Peletier). L'éducation se proposerait d'insérer
le citoyen dans un rassemblement national politiquement défini ;
l'instruction conduit l'homme à devenir citoyen en se réappropriant
l'usage personnel de la raison et en ne s'en départant pas. Aucun
rassemblement n'étant légitime a priori et le droit à
l'instruction étant un droit fondamental de l'humanité, l'instruction
ne saurait être nationale, elle ne peut être que publique..
Il y a là une vraie difficulté, dont nous aurons sans doute
à reparler : l'école doit-elle être celle des individus,
ou celle de la nation ? Ces deux approches sont-elles exclusives l'une de
l'autre ?
La passion n'étant jamais absente de ces grands débats, M.
Coutel et Madame Catherine Kintzler, dans leur très savante présentation
des Cinq mémoires sur l'instruction publique, me paraissent
se laisser emporter par leur talent polémique. Est-il équitable
de dire que, pour Le Peletier, " il s'agit d'égaliser, et non
de libérer " ? ou mieux : " Une telle égalité
n'est que le nom de la haine vouée à l'excellence " ?
Notre ami Pierre Dazord de son côté écrit : " Stricto
sensu une " Education Nationale" est un projet totalitaire
" ; il est vrai que le stricto sensu nuance son propos !
Que dit Le Peletier ? Il accepte le projet de Condorcet tel qu'il a été
élaboré par le Comité d'instruction publique. Mais
il est vrai qu'il met en première ligne l'éducation citoyenne
: " Former des hommes, des citoyens, des républicains "
régénérer la Nation ; " fonder une éducation
vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement
commune à tous, la seule capable de régénérer
l'espèce humaine. " On peut évidemment dire, non sans
raisons " à la lumière de l'Histoire ", qu'une telle
conception ne va pas sans dangers ; mais n'est-ce pas retirer la pensée
de Le Peletier de son contexte, historique précisément ? On
peut dire que c'est une utopie, et l'on ne s'en est pas privé, jusqu'à
ce que le rejet des utopies devienne une mode ; mais n'appartient-il pas
aux rationalistes qui " parient " sur l'avenir de réhabiliter
l'utopie ? L'utopie ne peut-elle être, sous certaines conditions,
un " guide pour l'action " ? Félix parlait bien du "
rêve " de son frère, mais il disait que ce rêve
était celui " d'un véritable ami de la liberté,
d'un homme qui comprenait quelles bases il faut aux républiques pour
qu'elles soient stables. " Quant à Jaurès, il a pu écrire
: " Ce qui me frappe dans le plan de Le Peletier, c'est qu'il est (…)
le terme idéal vers lequel évolue l'organisation de l'enseignement
dans la démocratie française " ; et : " l'enseignement
est, par essence, un service public, un service social, destiné à
mettre tous les esprits en harmonie avec les conditions vitales des démocraties
modernes. "
Passons rapidement sur l'exclusion de la religion, qui ne le distingue pas
de Condorcet. Talleyrand était hostile à l'obligation scolaire
; Condorcet n'en avait pas parlé ; Le Peletier la pose en principe.
Pour ce qui est essentiel, il me semble que Le Peletier pose la question
de l'instruction due à tous les individus, dans leur ensemble, dans
une société divisée en classes ; il me semble que son
effort tend à dépasser l'opposition, simple et facile, entre
individu et société. En bon disciple de Rousseau, il comprend
que l'individu ne peut être libre que dans le cadre d'une société
régie par un contrat librement consenti et reposant sur des valeurs
communes. Certains me diront sans doute que je tire un peu fort la couverture
à moi !…
Quoi qu'il en soit, en 1793, Le Peletier dit fortement : " Les révolutions,
qui se sont passées depuis trois ans, ont tout fait pour les autres
classes de citoyens ; presque rien encore pour la plus nécessaire
peut-être, pour les citoyens prolétaires, dont la seule propriété
est dans le travail. " Cela le conduit à cette déclaration
solennelle : " Je demande que vous décrétiez que, depuis
l'âge de cinq ans jusqu'à douze, pour les garçons, et
onze pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception,
seront élevés en commun aux dépens de la République,
et que tous, sous la sainte loi de l'égalité, recevront mêmes
vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes
soins. " Le Peletier justifie la limite de 12 ans (et non 10) par des
considérations qu'on peut dire pédagogiques, et aussi par
des considérations qui tiennent aux conditions du travail productif.
Tout cela est bien beau, mais comme on dirait " ça coûte
cher " ; Le Peletier propose donc un système de financement
qui repose sur la solidarité nationale : " Je propose que dans
chaque canton la dépense de la maison d'institution publique, nourriture,
habillement, entretien des enfants, soit payée par tous les citoyens,
au prorata de la contribution directe de chacun d'eux. " Et Le Peletier
entreprend de démontrer, avec une grande rigueur logique, que toutes
les classes de la société y trouveraient leur compte et leur
profit ; mais il est vrai que les classes possédantes sont rarement
sensibles à ce genre de logique.
Finalement, ni le plan de Condorcet, ni celui de Le Peletier ne furent adoptés
par la Convention. Le décret du 29 primaire an II (19 décembre
1793) mit fin au débat, et à l'élan.
Nous avons rencontré Ferry et les républicains, Talleyrand,
Condorcet et Le Peletier de Saint-Fargeau ; et aussi Jaurès, l'homme
du grand combat laïque et de la loi de 1905. Ce qui me conduit à
cette idée toute simple, et banale : les grands projets de réforme
de l'éducation ou de l'instruction n'ont d'avenir (pour les idées
de 89) ou de chance de se réaliser (pour Ferry et les années
1880, pour Jaurès et la loi de séparation) que s'ils sont
portés par un mouvement profond de la société. Si on
met à leur juste place et à leur juste valeur Mai 68, qui
souffrit de l'absence d'une forte pensée structurante, et le frémissement
de 1981, dont on sait ce qu'il en advint, on peut dire que le dernier de
ces grands combats fut sans doute celui de la Résistance et de la
Libération, d'où sortit le <I>Plan Langevin-Wallon<$>.
Mais là encore le mouvement de l'Histoire vint contrarier ce grand
élan rénovateur.
À partir de ce qui vient d'être dit, et pour résumer
: la mission de l'école publique est double. Instruire et éduquer.
Faire acquérir aux enfants les savoirs de base et leur apprendre
à vivre en société, en faire des citoyens. Les conduire
dans l'un et l'autre cas à l'exercice de la raison (développer
le fameux esprit critique). Cette mission s'accomplit-elle aujourd'hui dans
de bonnes conditions ? C'est ce à quoi il faut maintenant essayer
de réfléchir.
L'idée toute simple que je viens d'énoncer
(la nécessité pour toute réforme d'ampleur d'un mouvement
profond de la société) n'est pas pour nous rendre optimistes
; notre présent n'est pas vraiment marqué par un grand mouvement
d'enthousiasme collectif.
Le service public de l'Education Nationale est-il menacé ? Bien sûr
il ne va pas disparaître, mais le climat général est
à la dégradation du service public dans bien des secteurs.
Cette dégradation est le fait de choix politiques, il n'est pas utile
d'insister. Un projet de réforme de l'enseignement public suppose
un rapport de confiance entre le pouvoir politique et le corps enseignant.
Ce rapport, aujourd'hui, serait plutôt de méfiance. C'est pourquoi
on peut douter des suites qui seront données aux propositions du
rapport Thélot. Rappelons-nous, une nouvelle fois, ce que devint,
dans des conditions pourtant favorables, le frémissement de 1981.
Cela dit, je vais essayer de recenser quelques difficultés actuelles,
en essayant de distinguer - mais ce sera souvent une distinction arbitraire
- ce qui relève de l'instruction et ce qui relève de l'éducation.
Pour l'instruction d'abord…
Un établissement d'enseignement doit être dirigé avec
autorité, un autorité morale et intellectuelle, et compétence.
Sans vouloir blesser personne, ce n'est pas toujours le cas. Le métier
de chef d'établissement est difficile et souvent harassant. Se pose
donc le problème de la formation de cette catégorie de personnel.
Les méthodes de recrutement ont varié. Jusqu'en 1988 les proviseur(e)s
étaient recruté(e)s sur des listes d'aptitude, donc à
partir d'éléments qui permettaient de connaître leurs
capacités à diriger. Puis on recruta sur épreuves écrites,
ce qui avantageait ceux qui avaient " la plume facile ". Aujourd'hui
on recrute sur dossiers, mais ceux-ci ne donnent pas d'indications très
précises sur les aptitudes ; après quoi les candidats passent
devant une commission nationale. Il serait bon de sortir de ce flou, de
ces approximations, et de revoir la question.
Autre affaire d'importance : la formation des maîtres. Elle se fait
dans le cadre des IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres)
et ne suscite pas une adhésion unanime, c'est le moins qu'on puisse
dire. D'une part, les " sciences de l'éducation " véhiculent
le meilleur (pour ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain
!) et le pire ou le plus fantaisiste. D'autre part, on peut se demander
si, pour ce qui est de l'esprit, les IUFM forment des " missionnaires
". Sans vouloir idéaliser le passé, les vieilles Ecoles
normales d'instituteurs et institutrices n'avaient-elles pas une autre allure
?
On parle beaucoup des moyens, insuffisants. Il faut poser la question de
l'encadrement. Dans une école, il faut des surveillants, et aussi
des services d'assistance sociale, de médecine scolaire, d'orientation.
Tout cela est en recul. Il faudrait aussi, pour que les heures creuses ne
soient pas des heures perdues, des répétiteurs. La mise en
place d'un tutorat revient de temps à autre sur le tapis, mais sans
suite.
Dans un établissement scolaire, il y a aussi des élèves,
dont l'emploi du temps devrait être organisé en fonction de
considérations pédagogiques. Est-ce vraiment le cas ? Pour
caricaturer, dans un esprit un peu polémique, je dirais volontiers
que le calendrier scolaire est fixé par l'industrie hôtelière
et les parents d'élèves qui ont une résidence secondaire.
Ce qui laisse beaucoup d'enfants " sur le carreau ".
Sans doute faudrait-il reconsidérer l'organisation du collège,
" lieu de tous les dangers ", pour reprendre une formule d'une
amie très compétente. C'est à ce niveau que notre système
est le plus manifestement en crise et qu'il faut trouver des solutions.
Faire vivre dans un même lieu des enfants dont l'âge peut aller
de 10 à 16 ans pose souvent de très difficiles problèmes
de gestion - un enfant de 10 ans, ou 11, est encore vraiment un enfant ;
un garçon ou une fille de 15 ou 16 ans sont des adolescents. Et les
enfants qui sont en 3° se posent des problèmes d'orientation
(poursuite d'un enseignement général, ou orientation vers
un enseignement professionnel, ou entrée dans la vie active proche)…
Il y a là un redoutable problème avec lequel on se bat depuis
longtemps.
J'en viens, pour en terminer avec ce chapitre, à la question de "
l'enseignement à deux vitesses ". En fait il y a beaucoup plus
de vitesses que deux. Il faut d'abord dire clairement que l'enseignement
privé bénéficie de privilèges importants : il
n'est pas astreint à la sectorisation ; il choisit ses élèves
et ses enseignants. Certains établissements privés bénéficient
d'aides financières importantes qui leur permettent d'assurer un
encadrement de qualité. Beaucoup de parents font appel au privé
pour un temps du parcours de leurs enfants non nécessairement par
idéologie, mais parce que sur certaines questions l'enseignement
public connaît des insuffisances et qu'il est perçu comme manquant
à sa mission (on se reportera à ce sujet aux enquêtes
de MM. Michelat, Potel, Sutter, et Maître). J'ajoute que, dans les
établissements sous contrat, les élèves peuvent recevoir
des bourses dans les mêmes conditions que dans les établissements
publics. Enfin il arrive que les établissements privés, même
sous contrat, ne soient pas tenus d'appliquer la loi, comme on l'a vu avec
la trop fameuse loi sur le voile. D'autre part, à l'intérieur
même de l'enseignement public, il y a différentes vitesses,
qui sont liées à la fragmentation et aux cloisonnements de
la société. Faut-il se résigner à cette fragmentation
? et, au nom d'une prétendue adaptation aux réalités
du terrain, entériner, voir cautionner, des zones d'exclusion, de
violence, de non droit, de non enseignement ? Le problème ne peut
trouver sa solution par l'école ; c'est un problème de politique
générale et de société. Mais, s'il ne faut pas
voir tout en noir, car beaucoup est fait dans certains secteurs (les ZEP
ne sont pas nécessairement et partout un enfer ), il serait bon de
se demander qui l'on va " envoyer au feu " là où
il y a de graves difficultés ; y envoyer de très jeunes enseignants
en leur promettant des points pour l'avenir de leur carrière ne va
pas dans le bon sens.
L'éducation, pour en terminer avec ce trop long propos.
L'objectif de l'école publique doit être d'assurer l'unité
de la nation. Dans cette perspective, la décentralisation (la régionalisation)
et certains projets d'autonomie des établissements peuvent avoir
des effets stimulants, mais ils peuvent aussi avoir des effets destructeurs.
Sans rejeter a priori ce type d'évolutions, il faut y réfléchir
à deux fois, avec prudence, en mesurant les conséquences possibles.
Il y a déjà des inégalités entre écoles
publiques liées au développement inégal des régions
; ne court-on pas le risque de les aggraver ?
J'ai cité Maurice Agulhon en ouverture : la laïcité est
le ciment de la République. Mais qu'est-ce que la laïcité
? On en a beaucoup débattu en 2004 ; on en débattra encore
en 2005. Pour ma part, je la définirais par la liberté de
conscience. Une fois cela dit, aux prises avec les dures réalités
quotidiennes, on n'est pas toujours très avancé.
Quelles sont les menaces qui pèsent sur la laïcité ?
J'en distinguerai trois.
Il y a l'environnement européen. Nous ne devons jamais oublier que
notre conception est singulière, et que nous vivons entourés
de pays à qui elle est étrangère. On s'agite beaucoup
ces jours-ci à propos de la Turquie, qui jusqu'à nouvel ordre
est un pays laïque, même si c'est une laïcité dont
l'armée est garante. Le spectre de la religion islamique est là.
Mais, pour ne prendre qu'un exemple, la Pologne catholique est-elle moins
redoutable ? Avec cette Europe en construction, peut-être ne faut-il
pas céder aux fantasmes du rouleau compresseur et des Arabes à
Poitiers. On peut aussi se prendre à espérer que notre conception
laïque finira par marquer des points et transformer dans un sens favorable
le paysage européen. Et peut-être aussi l'Europe nous aidera-t-elle
à sortir de notre " hexagonalisme ", y compris dans le
domaine de l'école.
Second danger : le communautarisme. Il faut analyser ce danger et lutter
contre l'actuelle tendance aux repliements ethniques ou religieux. Et sociaux
: car le problème est un problème de politique générale.
On ne réduira pas la tendance au communautarisme en faisant la charité
dans les ghettos. Je renvoie sans m'attarder à deux textes. L'un
de Benoît Mély (CR n° 560, sept ; oct. 2002 : " Est-ce
à l'école de valoriser "le religieux" ? " ;
et l'autre, un article ancien (<I>Le Monde<$>, 01-12-89) de
Maxime Rodinson, " De la peste communautaire ". En attendant que
les politiques détruisent les ghettos urbains et sociaux, l'école
publique doit traiter le problème selon ses possibilités propres.
Je continue à penser que la grande campagne autour du voile et les
travaux de la commission Stasi n'ont pas été de bonne méthode
(voir à ce sujet la prise de position du bureau de l'UR devant la
commission, CR n° 568, et le bref texte que j'ai écrit dans CR
n° 567).
Le troisième danger résiderait dans ce que j'appellerais les
" dynamitages idéologiques ". Il y a d'une part des enseignements
qui se développent insidieusement, et je ne fais que mentionner celui
du " fait religieux ". Et d'autre part, à l'intérieur
de l'école, une tendance à éviter les sujets qui fâchent
et à fuir le débat et la libre discussion. Or on ne formera
pas des citoyens et des esprits libres en " sanctuarisant " l'école.
Il y a là un problème très difficile : il faut savoir
l'affronter, le maîtriser, non le fuir.
Et je termine sur une dernière note, qui pourra faire sourire : l'école
publique doit donner aux enfants le goût d'apprendre et de penser.
Travailler dans cette perspective - je dis bien : travailler - peut apporter
beaucoup de joies. Ce dernier propos doit être entendu comme un hommage
à Monsieur Georges Snyders, auteur d'un livre intitulé La
joie à l'école.
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