Il n’est
pas de Français qui ne descende d’immigrés. Nous parlons
une langue qui continue le latin des Romains et portons le nom d’une
des nombreuses tribus germaniques qui se sont installées sur notre
territoire. Le mouvement d’immigration massive, partiellement organisé
par le gouvernement français après les massacres des deux
dernières guerres mondiales, a permis à la France de se maintenir
à un niveau démographique acceptable. Cela n’a pas été
sans frictions et les Français qui se croyaient de souche (ils n’ont
pas tous disparu) ont parfois accueilli les nouveaux-venus avec des «
sale juif », « sale rital », « sale polack »
etc. qui fort heureusement n’ont pas toujours eu de traduction en
acte : dans l’ensemble ces nouveaux venus ont été intégrés
plus ou moins vite, plus ou moins facilement, et ont en tout cas tous contribué
à l’existence continuée de la nation française.
On remarquera qu’il n’existe pas d’injure antimusulmane
: je n’ai jamais entendu dire « sale sectateur de Mahomet ».
Les Français de longue date ont réservé à leur
usage exclusif les injures relatives à la religion :
« sale juif », « sale parpaillot », « (sale)
papiste ».
L’islam ne se voyait pas, ou peu. Les racistes parlaient de pureté
du sang, d’incompatibilité de mœurs, pas de religion.
L’islam est apparu comme un danger non pas en réaction à
l’immigration, mais en réaction d’une part au déclin
du catholicisme et dans une moindre mesure du protestantisme, d’autre
part à l’attentat contre le World Trade Center le 11 novembre
2001 et à la « croisade » (c’est le terme employé
par G.
Bush) menée par la suite contre les Talibans, jusqu’alors parés
de beaucoup de vertus car leurs pères avaient bouté le Soviétique
hors d’Afghanistan. Il n’en est pas moins vrai que beaucoup
de Français, désormais, combinent leur angoisse devant l’immigration
à leur angoisse devant la progression d’un islam militant dont
les composantes extrémistes, hélas les plus visibles, refusent
les conquêtes de la gauche française : laïcité,
liberté de penser et d’expression, égalité des
femmes, divorce etc. et parfois affirment la légitimité de
la guerre contre l’impie, partout dans le monde et quelle qu’en
soit la forme.
Cela nous renvoie aux grandes peurs de la chrétienté, symbolisées
chez nous par une date mythique de l’histoire de France, la victoire
remportée à Poitiers en 732 par Charles Martel qui empêcha
les musulmans Andalous de conquérir la France. Pour certains de nos
voisins, la date est encore plus rapprochée. Les Autrichiens se souviennent
toujours du siège de Vienne par les Turcs ottomans en 1529.
Les Espagnols célèbrent la « reconquête »
de Grenade en 1492 et apprennent que Cervantès perdit l’usage
de la main gauche lors de la bataille de Lépante en 1571. Dans l’ensemble,
croisades exceptées, les conflits sont décrits en termes politiques
ou ethniques plus souvent qu’en termes religieux : les Espagnols s’affrontaient
aux Maures, les Autrichiens aux Turcs ou aux Osmanlis, les Français
aux Barbaresques et aux Sarrasins, les Turcs et les Afghans aux Roumis (byzantins)
ou Ferenghis (Francs). Le conflit israëlo-palestinien lui-même,
jusqu’à la victoire électorale du Hamas, était
seulement décrit comme un affrontement de peuples (Arabes contre
Israëliens). Il est vrai qu’au nom du principe « les ennemis
de mes ennemis sont mes amis », beaucoup de gouvernement très
chrétiens n’hésitèrent pas à s’allier
avec des gouvernments très musulmans, et ce jusqu’à
nos jours.
Pourtant, même
lorsqu’il n’apparaissait pas au premier plan, l’affrontement
religieux était toujours présent, y compris en dehors de la
période des Croisades. Les armées du Saint-Empereur Romain
Germanique et du Très-Chrétien Roi de France se déplaçaient
accompagnées de prêtres et de moines, et tous disaient Gott
mit uns, « Dieu est avec nous ».
Du côté musulman, le lien était encore plus
fort. Il y a en principe un seul territoire d’islam (voir ci-dessous)
dirigé jusqu’en 1918 par le caliphe, successeur du Prophète
Muhammad et chef de la communauté musulmane (umma) et de toutes ses
armées. La prière du vendredi était faite au nom du
caliphe ou du sultan (un souverain indépendant, mais qui souvent
gardait la fiction d’une soumission au caliphe). La vie du Prophète
et, dans une moindre mesure, celle des premiers caliphes servant de modèle
pour les hommes et les souverains, le chef de guerre musulman, combattant
sous la bannière de l’islam, avait pour modèle l’islamisation
par la force de l’Arabie par Muhammad de 621 à 632 et la conquête
de presque tout le monde habité par ses successeurs ou au nom de
ses successeurs : en moins d’un siècle les cavaliers musulmans,
souvent dits arabes (voir ci-dessous), imposent par le sabre l’islam
à tout le Proche-Orient, à l’Afrique du nord et à
l’Espagne (mouvement stoppé en 732 à Poitiers), mais
aussi à l’Iran et à l’Asie centrale
(712 : prise de Samarcande) et au nord de l’Inde atteint en 710. Le
premier acte du général vainqueur est de raser les temples
païens et les églises et de les transformer en mosquées.
En principe (loin d’être toujours suivi d’effet), les
habitants, s’ils ne se convertissent pas immédiatement à
l’islam, sont expulsés, transformés en esclaves, ou
tués. Il semble bien que les contemporains n’aient pas spécialement
été choqués par cette violence : c’était
celle des armées de l’époque et il ne faisait pas bon
être vaincu. Les guerres de religion en Europe, neuf siècles
plus tard, virent les mêmes massacres et les mêmes conversions
de force, entre bons chrétiens cette fois-ci. Souvenons-nous aussi
de l’extermination des Cathares.
Les juristes
musulmans théorisèrent la conquête. En gros le monde
se divise en deux, le dâr al-islam ou « territoire
de la soumission (à
Dieu) » et le dâr al-harb ou « territoire de
la guerre » où les musulmans sont minoritaires. Le souverain
du dâr-al islam est obligatoirement un musulman, désigné
par Dieu. Il doit appliquer la shari’a, ensemble de dispositions
juridiques qui pour l’essentiel remontent à Muhammad et que
celui-ci a souvent repris du passé préislamique de l’Arabie
: loi du talion, polygamie, statut inférieur de la femme, assassinat
légal de l’apostat etc. A l’intérieur du dâr-al
islam, tous les musulmans mâles sont égaux : il n’y
a plus de frontières. Les non-musulmans ne peuvent subsister qu’en
devenant des dhimmi, sujets de rang inférieur (surtout devant les
tribunaux) obligés de payer un impôt spécial. Le dâr
al-harb a vocation à devenir dâr al-islam, soit
qu’il soit terre de prédication, soit — plus souvent,
il faut le dire — par conquête. Deux mots très utilisés
traduisent cet état d’esprit, ghâzi, le combattant
pour la foi (aujourd’hui mujaheddin), et shahid « martyr
», le musulman qui meurt en combattant pour l’islam et va directement
au paradis.
Cette construction
n’est qu’une théorie. La charia fut rarement appliquée
intégralement dans les pays du dâr al- islam ; les
sultans écrasèrent souvent dans le sang des mouvements fondamentalistes
qui les accusaient de n’être pas assez musulmans. Le dâr
al-islam fut et est ravagé de guerres internes, la plus ancienne
(elle remonte à la bataille de Karbala, 10 octobre 680) et la plus
sanglante étant celle qui oppose sunnites et shiites. Les souverains
musulmans sont loin d’avoir tous voulu étendre les territoires
de l’islam par les armes.
Néanmoins la théorie du dâr al-islam et de
l’unité de l’umma est toujours restée
l’idéal de tous les musulmans. Les minorités juives
et chrétiennes, quand elles acceptaient le statut de dhimmi,
furent, à quelques exceptions temporaires, bien traitées jusqu’à
la création de l’État d’Israël : il n’y
eut en Orient arabo-musulman ni pogrom, ni Saint-Barthélémy.
Il serait faux de croire que l’islam s’est partout répandu
par la violence. Ce que l’on appelle la conquête arabe fut très
rapidement le fait d’armées multiethniques dirigées
ou non par des chefs ethniquement arabes. Une bonne part des troupes était
composée de convertis récents.
Il faut croire qu’ils avaient de bonnes raisons de se convertir à
l’islam, et pas seulement le fait que la victoire des troupes musulmanes
témoignait de la faveur que Dieu leur accordait et l’espoir
de participer au butin en s’y joignant. L’Orient sous domination
arabe était dans les premiers siècles de l’Hégire
la partie la plus civilisée et la plus prospère du monde habité.
La simplicité théorique de l’islam et l’égalité
réelle entre musulmans, malgré l’existence de hiérarchies,
pouvaient séduire des populations exploitées par les pouvoirs
précédents et rebutées par bien des aspects des religions
d’État alors en vigueur : christianisme à Byzance, mazdéisme
en Iran sassanide. Ce sont d’ailleurs ces qualités de l’islam
et sa vigueur missionnaire qui expliquent le passage à l’islam
de territoires où jamais une armée arabo-musulmane n’a
pénétré : Indonésie, Xinjiang, et tous ces ports
fréquentés par les commerçants arabo-musulmans. Aujourd’hui
encore l’islam progresse en Afrique noire plus vite que le christianisme.
L’expansion de l’islam s’est accompagnée de grands
mouvements de population : militaires s’installant en pays conquis,
commerçants, lettrés voyageant de ville en ville, soldats
en quête d’emploi, tribus déplacées (c’était
la punition qu’on infligeait souvent aux tribus
révoltées) et tribus conquérantes dont l’exemple
le plus frappant est celui des tribus turques, venues de Haute Asie, qui
à partir du xe siècle de notre ère fondèrent
des dynasties dans la plupart des pays à majorité musulmane
: Ottomans, Moghols en Inde etc. La pratique d’une religion unique,
d’un système juridique unique, et de langues de culture (arabe,
persan surtout) partout répandues firent des territoires islamiques
des terres où l’on se déplaçait relativement
facilement, et la haute estime accordée au commerce facilitait l’implantation
à l’étranger de minorités musulmanes.
La bataille de Poitiers a fait que la France n’a pas connu ce genre
de brassage de populations. Elle n’a pas craint une immigration musulmane.
Les musulmans ont même souvent eu très bonne presse. Il n’y
a d’accents antimusulmans ni dans le Cid, ni dans Bajazet,
ni dans Candide, ni dans les Lettres Persanes. Napoléon
le Grand et Napoléon le Petit ont tout deux rêvé d’une
alliance entre la France et l’Orient musulman, dans le cadre il est
vrai de la rivalité avec la Grande-Bretagne. La conquête coloniale
elle-même ne s’est pas faite, officiellement au moins, au nom
de la religion, même si les missionnaires ont souvent précédé
les tirailleurs. L’expansion coloniale fut justifiée par Jules
Ferry non par le désir d’implanter le catholicisme, mais par
la volonté de faire partager à des populations arriérées
les bienfaits de la civilisation française issue des Lumières.
Les gouverneurs et officiers français ont souvent utilisé
les élites musulmanes locales (oulémas et marabouts) pour
hâter la pacification. Le cas de Lyautey est à cet égard
exemplaire.
La conquête coloniale ne s’est pas accompagnée de la
venue en France d’immigrés originaires des colonies. La France,
comme toute l’Europe, est à la fin du xixe siècle terre
d’émigration. La situation s’inverse en 1918 après
la terrible saignée de la Première Guerre mondiale.
Quelques survivants des troupes coloniales, souvent envoyées en première
ligne, s’établirent en France, mais l’immigration fut
surtout européenne, venue parfois par villages entiers avec femmes,
enfants et curés : Polonais, Tchèques, Italiens, juifs dans
les années trente, suivis en 1939 par les Espagnols républicains
et dans les années cinquante par les Portugais. Ces immigrés
furent souvent mal reçus et accusés de tous les maux dont
on accuse aujourd’hui les immigrés les plus récents.
Mais les syndicats, le parti communiste, la gauche en général
et l’école républicaine permirent assez rapidement l’intégration
des immigrés de deuxième génération. Les juifs
d’Europe centrale eux-mêmes, bien que victimes à la fois
d’un antisémitisme aux racines anciennes et du préjugé
anti-étranger, furent assez souvent protégés par la
population : la moitié d’entre eux survécurent à
l’extermination vichysso-nazie.
Une deuxième vague d’immigration commença dans les années
cinquante.
Elle se composait d’hommes majoritairement issus de nos colonies ou
ex-colonies, parfois théoriquement Français depuis plus d’un
siècle :
Antillais, Algériens, Marocains, Tunisiens, Maliens etc. Cette immigration
continue, renforcée par d’autres immigrations venues d’Europe
de l’Est et d’Asie et par la venue de réfugiés
politiques et économiques musulmans : Kurdes, Irakiens, Libanais,
Afghans, Pakistanais. Or de ces immigrations diverses et récentes,
parfois très visibles car concentrées dans certains quartiers,
on parle rarement et rarement en termes très défavorables.
Par contre, les Maghrébins, très souvent nés en France
métropolitaine de parents souvent eux-mêmes nés en France
métropolitaine, sont aujourd’hui souvent appelés, —
et eux-seuls —, musulmans, et eux seuls considérés comme
des vecteurs possibles du terrorisme musulman. Comoriens et Maliens, Turcs,
tout aussi musulmans, ne sont pas accusés de l’être.
Les raisons de cette inadmissible catégorisation — dans les
faits très péjorative, mais qui heureusement est le fait de
certains seulement — des Français d’origine maghrébine
sont sans doute multiples. On ne fera donc ici état que d’impressions
personnelles. Ont sans doute beaucoup joué, pour certains Français,
la nostalgie du colonialisme, l’amertume d’avoir dû laisser
les pays du Maghreb reprendre leur indépendance, mais aussi la guerre
civile et religieuse déclenchée par le FIS en Algérie,
les attentats perpétrés à Paris en 1996 par des immigrés
d’origine algérienne liés au FIS, les attentats du 11
septembre 2001 aux USA, puis les attentats de Madrid, et la composition
du nouveau Conseil français du culte musulman. Au même moment,
une partie des immigrés d’origine maghrébine, à
la fois coupés du pays de leurs ancêtres et sans aucun désir
d’y retourner, mais en même temps amers de ne pas être
considérés comme des Français « ordinaires »
et souffrant de discriminations, réelles et supposées, incapables
de se référer désormais à une appartenance nationale
(Maroc, Tunisie, Algérie) extramétropolitaine, ont choisi
de se définir par l’appartenance religieuse héritée.
Le fait de se définir d’abord comme musulmans leur donnait
au moins l’illusion d’appartenir à une grande communauté,
à une civilisation qui fut brillante et qui aujourd’hui, comme
eux, se sent méprisée et attaquée.
Peu importe
qu’il y ait une part de fantasme dans cette vision du monde. Ce sentiment
d’appartenir à la communauté musulmane au moment où
une partie du dâr al-islam est occupée par les Infidèles
et d’être minoritaires dans le dâr al-harb a
sans doute poussé les musulmans français à ne pas manifester
haut et fort leur indignation non seulement contre les actes terroristes,
mais même contre le régime politique de la majeure partie des
pays musulmans et l’application dans ces pays de la shari’a.
Jamais ils n’ont dit haut et fort que celle-ci était un héritage
du passé, qu’elle est complètement inadaptée
au monde moderne, dans les pays à majorité musulmane aussi
bien que dans les pays où les musulmans sont minoritaires. On a vu
même vu de petits groupes fondamentalistes revendiquer de vivre en
France, au Canada, en Inde, en Grande-Bretagne etc. selon leurs propres
lois, celles de la shari’a ou plus simplement de leur communauté
d’origine. On les a vus tenter d’imposer le port du voile pour
leurs filles et leurs épouses, forcer leurs coreligionnaires à
respecter le jeûne du Ramadan, refuser les classes mixtes et les cours
de biologie, demander que leurs filles soient dispensées de cours
d’éducation sportive ou sexuelle, refuser qu’un médecin
mâle examine leur épouse ou leur fille, pratiquer les mariages
forcés etc. Les laïques français auraient apprécié
que leurs compatriotes musulmans dénoncent comme eux ces atteintes
aux droits de l’homme et de la femme. Ils auraient apprécié
que les musulmans français manifestent pour qu’en Arabie Saoudite
ou en Iran les non-musulmans aient les droits qu’ils revendiquent
pour eux-mêmes en France.
Les extrémistes
musulmans sont sans doute une toute petite minorité en France. Mais
ils ne sont pas assez dénoncés par leur coreligionnaires,
même quand ceux-ci les désapprouvent et ne songent en rien
à les imiter, ce qui est la généralité des cas.
Les conflits du Proche-Orient et d’Afghanistan et la solidarité
naturelle entre membres d’un même groupe social, si mal délimité
et différencié soit-il (ici la communauté musulmane),
font que beaucoup de musulmans français auraient l’impression
de renier leurs origines en dénonçant les fondamentalistes,
qui par nature sont le type le plus achevé du croyant dans la mesure
où ils font passer avant toute autre chose leur respect littéral
des règles religieuses 2. Mais refuser de se désolidariser
des extrémistes alimente la méfiance envers tous les musulmans,
même les plus pacifiques et les plus généreux (et il
y en a beaucoup).
Tout individu
venant de l’étranger est, partout dans le monde, — y
compris aux USA, pays presqu’uniquement peuplé d’immigrés
récents — au mieux moqué, au pire considéré
avec suspicion et victime d’avanies diverses. Cela est vrai à
l’intérieur d’un pays (Auvergnats et Bretons dans le
Paris du xixe siècle), à l’intérieur d’une
région (paysans en ville), à l’intérieur d’une
famille même (belles-filles) ou d’une classe (le nouveau). Le
rejet peut être massif si l’immigration se fait en groupe et
si le groupe refuse de se conformer aux lois écrites et non-écrites
de son nouveau pays (qui souvent ne fait rien pour l’y aider) en gardant
sa langue, ses habitudes vestimentaires, ses exclusives en matière
d’alliances matrimoniales et toutes ses croyances, manières
de vivre et coutumes. Le dire est simplement constater le fait, certainement
pas le cautionner. La gauche laïque a suffisamment défendu les
juifs et les Tziganes pour qu’on ne l’accuse pas de racisme
antiarabe et antimusulman : lui aussi, nous le condamnons, et nous n’avons
pas tous attendu la décolonisation pour le faire.
Une communauté,
quelles que soient sa taille et sa nature (famille, nation etc.), se définit
elle-même par une vision idéale, souvent assez éloignée
de ce que constate un observateur extérieur, et qui comprend à
la fois des stéréotypes et des règles de vie commune.
Ces stéréotypes et règles de vie commune sont hérités.
Ils correspondent en général à une situation passée
et sont presque toujours en décalage parfois important avec la situation
réelle de la communauté. Mais ils sont considérés,
par les anciens surtout, comme un bien à défendre contre le
changement et les mœurs étrangères. Certains de ces stéréotypes
et règles de vie commune sont assumés parce qu’ils sont
le résultat d’un effort conscient, d’une volonté
politique. La France se définit ainsi comme un pays où l’on
parle le français, et si possible sans accent qui dénonce
une origine sociale ou géographique. Depuis l’Édit de
Villers-Cotterêt (1539), rois de France et élus républicains
n’ont eu de cesse d’imposer la pratique unique de cette langue
dans un pays où jusqu’à la fin du xixe siècle
seule l’élite la parlait : le français, parler d’Ile
de France, a été systématiquement enseigné et
dans bien des cas imposé. La France, dans l’esprit des Français,
se définit d’abord par sa langue. Ce n’est le cas ni
de la Suisse, ni du Royaume-Uni, ni de l’Espagne, ni des USA etc.
et cela rend l’intégration des étrangers plus difficile.
Depuis le xixe
siècle, des générations de Français ont appris
à l’école qu’ils étaient descendants des
Gaulois, mythe forgé de toutes pièces, mais qui implique que
le bon Français est blanc et né sur la terre de ses ancêtres,
qu’il doit défendre contre toute invasion, fût-elle pacifique.
Le mythe a volé en éclats depuis longtemps, mais il en reste
des traces inconscientes dans l’esprit de beaucoup de Français,
ainsi portés à voir en tout immigré un intrus.
La population
française ne compte plus que 3 % d’agriculteurs, mais la France
se voit encore comme une nation de paysans. Le Salon de l’agriculture
est un des grands évènements politiques de chaque année
et nous pensons tous que Le bonheur est dans le pré. L’affiche
de campagne de F. Mitterand, celle de N. Sarkozy sont résolument
rurales. Concrètement, cela amène les Français à
préférer un habitat pavillonnaire, dispendieux pour eux et
le pays, et à rêver d’une résidence secondaire
à la campagne. Les « quartiers », comme on dit aujourd’hui,
avec leurs barres et leurs tours, ont mauvaise image, et leurs habitants
donc ! Il se trouve que parmi ces habitants, il y a beaucoup de musulmans
d’origine maghrébine. Peu importe qu’y habitent toutes
sortes de gens, et que les musulmans d’origine maghrébine voudraient
eux aussi être mieux logés, à la campagne et au bon
air : dans les reportages, on ne voit qu’eux et leurs magasins d’alimentation
halal, antithèse de ce que rêve tout « bon »
Français nostalgique de la campagne et de la bonne bouffe.
Le plus difficile
à comprendre peut-être, pour les musulmans, est que la France
déchristianisée est encore en grande partie catholique, et
que toute sa population non-musulmane, juifs, protestants et athées
y compris, a intériorisé cette situation. Le calendrier reste
catholique et les fleuristes nous rappellent chaque jour de quel saint ou
sainte c’est la fête. La France rurale de M. Mitterrand est
symbolisée par un village groupé autour de son église.
Les cathédrales détruites par la Révolution ou la guerre
sont restaurées par la République et tout le monde trouve
cela parfaitement normal, quel que soit l’attachement que l’on
ait à la loi de séparation des Églises et de l’État.
Cette imprégnation par le catholicisme de l’idée que
nous nous faisons de la France, qui est le plus souvent inconsciente, explique
en partie l’opposition d’une partie de la population française
à la construction de mosquées en centre ville. Une grande
salle de culte, peu différenciée d’un immeuble ordinaire
(comme les synagogues le sont en général), passe encore !
Mais une coupole et des minarets orientaux… !
C’est bon pour la Turquie.
Autre signe
d’appartenance à une communauté, le vêtement et
les bonnes manières. Ces signes distinctifs, comme disait Bourdieu,
ont perdu beaucoup de leur importance passée et évoluent très
vite. Mais ils n’ont pas disparu et n’en sont que plus difficiles
à maîtriser, surtout pour les étrangers et les enfants
élevés dans une famille étrangère.
Mieux vaut pourtant les connaître quand on passe un examen ou que
l’on cherche un emploi. Il se trouve que ces codes, en France et plus
largement en Europe, ont évolué à l’inverse des
codes des musulmans traditionnalistes. La barbe dont s’enorgueillissaient
les très chrétiens empereurs d’avant 1914 et qui était
devenue dans la France républicaine d’avant 1940 le signe de
l’appartenance à la gauche anticléricale, est maintenant
la marque de l’islam : les « barbus », aujourd’hui,
sont les musulmans fondamentalistes. La voilette dont les Françaises
d’avant 1940 faisaient un trouble instrument de séduction,
le foulard étroitement noué à l’arrière
de la nuque de Brigitte Bardot et de tant de Françaises à
sa suite, sont devenus un signe d’appartenance à l’islam
et d’oppression de la femme.
Je m’arrêterai
là. Il me suffit d’avoir montré par ces quelques exemples
comment l’intégration des étrangers, partout difficile,
se trouve en France plus compliquée encore pour les musulmans par
l’histoire que la France [3] s’est enseignée, l’idée
qu’elle a d’elle-même et l’image qu’elle veut
donner d’elle-même. L’intégration se fait beaucoup
plus facilement quand l’étranger immigré consent à
abandonner les codes et manières de vivre de son pays ou de sa communauté
d’origine pour se conformer à ceux de son pays d’adoption.
Et ces codes n’ont, en général, rien de religieux :
dans le monde, depuis des siècles, la majorité des musulmans
parle la langue du pays, se rase le matin, ou le vendredi, et se promène
tête nue.
Pour le reste,
la position des laïques, et que je rappelle ici en tant que secrétaire
général de l’Union rationaliste, est claire : il n’y
a aux yeux des laïques aucune différence entre un citoyen français
athée, déiste, catholique, protestant, juif, musulman, bouddhiste,
taoïste etc. La République que nos ancêtres (génétiques
ou intellectuels) ont bâtie, souvent au prix de leur sang, a justement
voulu faire abstraction de l’appartenance religieuse et briser les
communautés qui enfermaient l’individu dans la religion et
les coutumes de ses parents.
Pour un athée militant, il n’y a aucune différence entre
un catholique croyant et un musulman croyant : ils sont tous deux dans l’erreur.
Mais tous deux ont le droit d’avoir cette croyance et de pratiquer
le culte de leur choix comme ils le souhaitent, sous réserve d’une
légalité qu’ils contribuent à faire puisqu’ils
ont le droit de vote.
Cette garantie
figure en toutes lettres dans l’article 2 de la loi de séparation
des Églises et de l’État votée en 1905. C’est
une des grands conquêtes de la Révolution française,
inscrite dans l’article 10 de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen du 26 août 1789, (« Nul ne doit
être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses,
pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi
par la loi »), reprise dans le préambule de la Constitution
de 1958, aujourd’hui en vigueur. C’est une position de principe,
qui a permis l’émancipation des juifs et des protestants et
qui s’applique tout autant aux autres croyants, musulmans y compris.
Les musulmans français ont donc le droit de pratiquer sans restriction
aucune ce que les théologiens musulmans appellent les cinq obligations
essentielles (les cinq pôles de la
religion) du croyant : les cinq prières quotidiennes, l’abstention
de nourriture impure (porc en particulier), le jeûne du Ramadan, le
pèlerinage à la Mecque et l’aumône religieuse.
Il est vrai que l’adaptation des horaires de travail au Ramadan peut
poser des problèmes, mais dans la plupart des pays musulmans il n’y
a pas d’aménagement d’horaires pour cette période
de l’année ! La liberté de culte implique pour les musulmans
le droit de célébrer leurs grandes fêtes, en respectant
pour l’abattage du mouton des règles d’hygiène
que le Coran n’interdit absolument pas, et de se bâtir des mosquées
en le faisant comme les catholiques le firent en leur temps, et comme le
roi du Maroc l’imposa récemment à ses sujets : grâce
à des contributions personnelles et volontaires. La circoncision
des enfants mâles est un droit, à condition qu’elle se
fasse sans douleur et dans le respect des règles d’hygiène.
Il est normal que l’on n’offre pas de porc aux musulmans dans
les cantines et que l’on propose un menu de substitution, etc. etc.
Par contre nous ne voulons pas d’imams dans les écoles, pas
plus que nous ne voulons y voir des curés, des pasteurs ou des rabbins
: l’enseignement religieux doit se faire hors de l’école
et aux frais des parents, pas de la société. Qu’on ne
nous oppose pas sur ce point l’exception de l’Alsace-Moselle
: nous en demandons depuis longtemps la disparition.
Les musulmans
de France n’ont pas à se scandaliser de ce que la laïcité
française combatte toute une série de coutumes qui furent,
à un moment ou à un autre, sanctifiées par toutes les
Églises, celles-ci ayant tendance à considérer comme
éternelles les lois que les hommes jadis se sont données,
même lorsqu’ils n’en veulent plus. Cela vaut aussi pour
l’islam et pour tous les musulmans vivant en France. Le cœur
de la pratique religieuse n’est pas attaqué par ces mesures.
La loi française, ainsi, ne reconnaît pas le blasphème
et n’excuse donc pas les crimes commis pour punir celui-ci. La loi
française permet aux enfants majeurs de changer de religion, ou de
ne pas en avoir, même si leurs parents s’y opposent. Elle reconnaît
l’égalité de l’homme et de la femme et ne veut
plus que les grands frères ou les pères s’opposent aux
choix religieux, vestimentaires et même sexuels des filles majeures.
Elle accorde, maintenant, après de longs et difficiles combats, la
même valeur au vote et au témoignage d’une femme qu’à
ceux d’un homme, ce qui n’est pas le cas des fondamentalistes
juifs et musulmans. Elle ne reconnaît pas le droit aux parents d’assassiner
leurs enfants pour les prétendus crimes d’honneur (en fait
liaison ou mariage sans le consentement des parents, ou refus d’un
mariage
arrangé) et combat les mutilations imposées, donc l’infibulation
et l’excision des filles, que d’ailleurs la plupart des pays
musulmans n’ont jamais pratiquées.
Reste la question
des signes extérieurs d’appartenance religieuse et en particulier
du voile. Ces signes sont interdits à l’école, de même
que les insignes politiques, car ils sont considérés comme
une forme indirecte de prosélytisme et comme une façon d’opposer
la fermeté des convictions religieuses à l’enseignement
dispensé lorsque, par exemple, il porte sur la création du
monde ou l’histoire de l’islam. Le foulard islamique, par exemple,
quelle que soit sa forme (et elle n’est jamais le fruit de la mode
ou du hasard), est devenu dans notre société le signe de l’asservissement
de la femme et dans certains cas un obstacle au respect des obligations
citoyennes : photos d’identité, examens médicaux, pratique
sportive obligatoire pour les enfants et même conduite automobile
lorsque le voile est un hijab ou une bourqa, etc. Nous ne mettons pas en
doute que des musulmanes choisissent librement de vouloir le porter. Mais
ce n’est pas du respect ou non de ce choix personnel qu’il est
aujourd’hui question : le foulard islamique a suscité en France
une très large opposition au moment où l’on a vu réapparaître
en Afghanistan les infâmantes cloches (chadri), à
porter sous peine de mort, et où les fondamentalistes musulmans ont
fait du port du foulard (et des gants, des longues robes etc.) un test,
avec la volonté d’imposer aux Français le respect d’obligations
religieuses, vraies ou fausses, qui à nos yeux sont des mesures d’oppression
: port du voile pour les filles de musulmans, qu’elles en soient d’accord
ou non ; interdiction (avec emploi de la force) aux enfants de musulmans
de manger à la cantine pendant le Ramadan, ou d’y manger du
porc ; examens médicaux pour les filles et les femmes de musulmans
en présence du père ou du mari ; récusation des médecins
hommes pour les femmes ; refus de la nourriture des hôpitaux ; interdiction
des critiques contre l’islam etc. Nous ne cèderons pas sur
ces atteintes à la liberté individuelle, ni donc sur ce qui
maintenant les symbolise, le port souvent forcé du foulard par les
écolières issues de familles musulmanes.
Depuis 1791
la République française est « une et indivisible ».
Nous ne voulons pas que se constituent des communautés s’administrant
selon leurs propres lois et dont on ne peut se libérer qu’en
rompant totalement avec elles, souvent au risque de sa vie. Les crimes d’honneur
visent des femmes qui ont voulu échapper aux coutumes du clan. L’excision
est pratiquée sur les petites filles au nom de la coutume familiale
et clanique. Le refus de la religion des pères est baptisé
apostasie par l’islam et condamné de mort. Nous ne voulons
pas que, comme en Inde, un musulman puisse divorcer de son épouse,
sans aucune compensation monétaire, simplement en prononçant
trois fois le mot talaq. Nous ne voulons pas de ménages
polygames, bien que le Coran les autorise (mais il ne les prescrit pas).
Nous sommes pour la liberté de l’individu et entendons la faire
respecter.
La laïcité
offre à l’islam français l’égalité
de traitement avec toutes les autres religions. Elle délivre les
musulmans français du stigmate et des mesures discriminatoires dont
les catholiques frappaient les juifs et les protestants, dont le dâr
al-islam frappait les dhimmi.
Elle leur permet de pratiquer leur religion en toute liberté, sans
entrave de l’État (nous y veillerons), mais aussi sans y être
contraints par qui que ce soit. Et elle leur permet, s’ils le désirent,
d’abandonner l’islam ou de contrevenir à ses règles
sans crainte d’être assassinés par l’État,
ce qui serait le cas dans beaucoup de pays à majorité musulmane.
En tant que rationalistes, nous espérons qu’ils cesseront d’être
musulmans ; en tant que laïques et républicains, nous nous opposerons
à ce qu’on les y force.
1. Texte écrit après la conférence prononcée
le 18 décembre 2006 à la médiathèque d’Ivry,
dans le cadre du cycle annuel de conférences de l’Union rationaliste.
Gérard Fussman est professeur d’histoire du monde indien au
Collège de France et secrétaire général de l’Union
rationaliste.
2. Le problème
se pose en termes voisins pour les juifs non pratiquants vis-à-vis
de la politique du gouvernement israélien, pour les catholiques d'habitude
vis-à-vis de certaines positions de la hiérarchie etc.
3. On me pardonnera
ce raccourci. Je sais bien qu'il n'y a que des français et qu'il
n'y a jamais eu, sur rien, unanimité en France.
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