Désormais,
quand on prononce les mots de " cités ", de " banlieues
", ou d'" immigration ", le terme " ethnique "
ou " ethnicité " fuse. On va montrer ici qu'il sert à
dissimuler une vieille connaissance, l'inégalité sociale et
sa compagne l'injustice. D'où vient d'ailleurs l'usage du terme d'ethnie
? Son origine grecque et sa présence dans des labels aussi respectables
que ethnographie ou ethnologie semble lui assurer un pedigree au dessus
de tout soupçon. En fait, l'usage du terme est récent. On
le voit apparaître dans l'un des traités les plus violents
consacré à l'existence et à la séparation des
soi-disant races humaines, Les sélections sociales de Vacher de Lapouge,
publié en 1896. A la page 11, après avoir récusé
les termes qui décrivent des " groupements historiques "
tels que peuple, nation ou nationalité, Vacher propose d'utiliser
un terme particulier qui spécifierait clairement la différence
raciale. Il hésite entre ethne et ethnie, puis choisit le second
pour sa plus grande facilité de prononciation. A partir de cette
origine raciale, le terme va se diffuser dans des écrits de plus
en plus respectables en profitant notamment de l'usage de " ethnic
" dans la littérature savante anglo-saxonne. Il est maintenant
le symbole d'une compréhension moderne des différences entre
groupes humains, voire entre humains isolés. L'une des manifestations
la plus simple de cette influence croissante est l'adoption en France d'une
conception très particulière de l'immigré. L'un des
lieux communs les plus répandus est que les différences ethniques
sont en train de remplacer les différences sociales. Ce sont ces
deux points que nous allons discuter dans notre intervention.
Des
immigrés particuliers
Pour l'immense majorité des humains, le terme d'immigré fait
référence à une personne qui a vécu auparavant
dans des pays différents de celui où elle réside maintenant.
En conséquence, cette personne est née à l'étranger.
D'où une définition simple : l'immigré est une personne
qui réside dans un pays différent de celui de sa naissance.
C'est une notion physique qui ne dit absolument rien sur la personne. L'étranger
est au contraire un caractère politique qui réfère
à la nationalité présente de la personne. La statistique
française a longtemps étudié séparément
les deux notions, publiant à l'occasion de chaque recensement depuis
1851 des tableaux sur le nombre et les caractéristiques des étrangers
d'une part et sur les lieux de naissance et de résidence d'autre
part. Récemment en raison de l'émoi suscité par la
question dite de l'immigration, une nouvelle orientation a été
prise avec une nouvelle définition de l'immigré tentant de
concilier les deux aspects. On peut se faire une première idée
des difficultés rencontrées en regardant le tableau 1 qui
répartit les personnes résidentes en France en 1999 (dernier
recensement exhaustif) selon des critères d'origine politique (nationalité)
et physique (lieu de naissance)
Tableau 1 :
Répartition de la population de la France métropolitaine (en
millions) en 1999 selon la nationalité, la naturalisation et le lieu
de naissance en métropole, dans les DOM/TOM, dans l'Union Européenne
ou hors Union
Lieu de naissance
| |
À l'étranger
|
En France
|
DOM/TOM
|
Total
|
| Nationalité |
Union
|
Hors union
|
|
|
|
| Français de naissance |
1,55
|
51
|
0,35
|
32,91
|
| Français par acquisition |
0,63
|
0,94
|
0,8
|
0
|
2,37
|
| Etranger |
1,02
|
1,74
|
0,5
|
0
|
3,26
|
| Total |
1,65
|
2,68
|
52,3
|
0,36
|
58,54
|
En termes de nationalité, l'INSEE ne s'intéresse
pas seulement à la nationalité présente mais à
celle possédée à la naissance. Dans le cas de personnes
nées de couples mixtes, jouissant souvent de ce fait d'une double
nationalité, si l'une des nationalités est la française,
la personne est réputée née française (il n'est
pas inutile de le préciser car dans sa grande enquête MGIS
sur l'intégration, l'INSEE avait au contraire affecté à
des " origines ethniques " non françaises les personnes
qui parlaient dans leur petite enfance plusieurs langues dont le français).
En colonnes du tableau 1, l'INSEE a considéré plusieurs lieux
possibles de naissance en distinguant les DOM/TOM de la métropole
car la plupart des tableaux statistiques généraux sont établis
en bloc pour la métropole, et l'Union européenne, car des
dispositions légales particulières régissent le séjour
de ses ressortissants en France.
En croisant les deux critères, l'INSEE définit alors son immigré.
Ce terme s'applique aux cases dont les chiffres sont en gras, donc aux personnes
nées à l'étranger qui sont soit étrangères
encore maintenant, soit naturalisées, donc en résumé
aux personnes nées étrangères à l'étranger.
La construction d'une telle entité mène à une abstraction
: qui en France se définirait comme " né étranger
à l'étranger " ? Pour vouloir mieux cerner la catégorie
perçue (et sans doute péjorative) d'immigré en en défalquant
les Français nés à l'étranger, tels Giscard
d'Estaing à Coblence, Balladur en Turquie ou Seguin à Tunis,
on se livre donc à des contorsions conceptuelles en créant
une catégorie inhabituelle et très éloignée
du sens commun. Comment le sens commun pourrait-il alors la percevoir: contradiction
dans les termes.
Dans ce nouveau comptage, paradoxalement, le demi million de jeunes étrangers
nés en France, ajoutés aux 800 000 naturalisés nés
en France échappe à la nouvelle définition. Pour le
récupérer dans son étrangeté perçue,
il va être qualifié de " seconde génération
" et par là même rapproché des étrangers
nés à l'étranger. Ces pirouettes statistiques ne sont
pas innocentes. Elles fabriquent des catégories dangereuses pour
la vie démocratique. Etre étranger n'est pas une situation
définitive puisqu'on peut obtenir une naturalisation. Même
si le processus est assez long, à terme, la catégorie d'étranger
résulte donc d'un choix. La catégorie " né en
France " ou " né à l'étranger " n'a
pas cette qualité. Elle est subie et irrévocable. Aucune loi,
aucune prouesse de la volonté individuelle ne changera votre lieu
de naissance. On passe donc d'une catégorie humaine ou politique
à une catégorie de la nature. Quand on se limite au lieu de
naissance sans le croiser à la nationalité, les dégâts
restent limités car des situations très diverses coexistent.
Il s'agit aussi de la prise en compte d'un caractère unique et physique,
le lieu, qui a l'avantage de mesurer à l'échelle internationale
le volume et l'impact des migrations à long terme, comme le souhaitaient
par exemple les démographes des Nations Unies. Il en va tout autrement
avec le glissement vers la notion de personne née étrangère
à l'étranger. La nouvelle catégorie ajoute à
la catégorie physique que représente le changement de lieu,
une autre, intangible, mais de caractère humain et culturel. Personne
n'est capable de changer son lieu de naissance, mais personne non plus ne
peut modifier la nationalité de ses parents à sa naissance.
Il ne s'agit pas encore d'ethnicité puisque de multiples origines
sont rassemblées sous le vocable d'étranger, mais d'une sorte
d'ethnicité à rebours : ainsi les Grecs de l'Antiquité
désignaient-ils tous ceux qui n'étaient pas Grecs sous le
terme de " barbares ". La catégorie ethnique devient celle
du Français de naissance par opposition à toutes les autres
possibilités. Elle porte en germe le " Français de souche
" que l'on a vu s'épanouir au cours des dix dernières
années. Si l'on désire mesurer le degré d'intégration
(à supposer qu'une telle mesure ait un sens) des immigrés,
leur nationalité de naissance importe moins que leur parcours et
leur durée de séjour en France. L'INSEE avait posé
une question sur la date de l'arrivée en France, mais n'a pratiquement
pas utilisé cet indicateur, préférant se livrer à
des classements élaborés selon les origines nationales et
les lieux de naissance (qui ne coïncident en outre pas nécessairement).
En braquant ainsi l'objectif sur une conception nationale de l'immigré,
on facilite la prise en compte d'origines ethniques et donc l'imposition
de leur influence sur la situation des personnes nées à l'étranger
et résidant en France. Par là même, on diminue l'importance
des autres facteurs au point parfois de les oblitérer complètement
lorsqu'on envisage une discrimination positive sur critères ethniques
ou raciaux apparents. C'est une grave erreur qui ne peut qu'aggraver les
tensions à l'intérieur de la France. Montrons-le en recherchant
la cause des différences de conditions de vie entre Français
(de naissance faut-il dire avec la nouvelle définition de l'immigré)
et immigrés.
Pauvreté,
fécondité, intégration
On peut résumer ainsi l'argumentation qui va maintenant être
développée: à milieu social équivalent, le destin
des enfants d'immigrés est le même que celui des Français
de naissance et leur situation familiale aussi stable sinon plus. Les parents
immigrés souhaitent plus encore que les autres que leurs enfants
fassent des études pour s'élever dans l'échelle sociale.
Ils croient à la méritocratie républicaine plus que
les Français de naissance, souvent résignés face à
l'inégalité sociale. Mais les enfants d'immigrés appartiennent
en beaucoup plus forte proportion aux milieux populaires et à des
familles nombreuses. Ces deux handicaps dont on mesure nettement l'effet
par des enquêtes statistiques, ont une conséquence dramatique:
les enfants d'immigrés parviennent à leur objectif mais, en
moyenne, avec une plus mauvaise scolarité, ce qui les met en plus
mauvaise position sur le marché du travail. La discrimination par
le physique ou le nom existe, mais elle n'est donc pas la cause première
des difficultés rencontrées, notamment du plus fort chômage
et du plus long délai à trouver ou retrouver un emploi stable.
Ce constat a une conséquence importante: la discrimination positive
sur une base ethnique n'est pas une solution aux problèmes de l'intégration
(et peut se révéler source de nouveaux problèmes, soit
en suscitant l'envie des milieux non-immigrés défavorisés,
soit en poussant les immigrés à voir la cause de leurs difficultés
uniquement dans leur origine nationale). La véritable solution passe
par un intense effort d'éducation et de formation continue (ou de
seconde formation en cas d'échec de la première). Laissons
maintenant la parole aux faits et aux chiffres.
Une ascension sociale sans discrimination
Les immigrés sont plus fréquemment en bas de l'échelle
sociale. On dit souvent qu'ils ont pris des emplois dont les Français
ne voulaient plus. Á vrai dire, dans un système libéral,
tout emploi trouve preneur si l'on propose un salaire satisfaisant. Il vaut
mieux dire qu'ils ont pris des emplois trop mal payés pour attirer
des Français. Ils sont donc plus fréquemment ouvriers et manœuvres
que cadres et patrons. La répartition comparée des immigrés
et non immigrés par grand groupe de professions est claire à
cet égard (tableau 2)
Tableau 2 :
Pourcentage d'actifs dans quatre professions parmi l'ensemble des actifs
respectivement non-immigrés et immigrés (par exemple 8 % des
actifs non immigrés sont ouvriers non qualifiés)
| |
Non-immigrés
|
immigrés
|
| Profession |
|
|
| Ouvrier non qualifié |
8
|
17
|
| Services domestiques |
6
|
12
|
| Professions intermédiaires |
24
|
12
|
| Cadres et professions supérieures |
15
|
10
|
Les immigrés sont trois fois plus nombreux à
travailler dans les emplois peu qualifiés que dans les professions
supérieures (29 % contre 10 %), alors que les non-immigrés
sont également représentés aux deux extrêmes
du spectre professionnel (14 % contre 15 %). On en déduit souvent
à tort que les immigrés et leurs descendants sont confinés
au bas de l'échelle sociale. C'est inexact. Une enquête menée
par l'INSEE en 1999 auprès des personnes de 30 à 59 ans sur
leur histoire familiale montre au contraire que l'ascension sociale s'effectue
au même rythme et en même proportion chez les immigrés
et les non- immigrés. Un enfant d'ouvrier immigré a la même
probabilité de devenir employé, cadre ou indépendant
qu'un enfant d'ouvrier non immigré. La répartition des professions
des enfants d'ouvriers selon qu'ils sont immigrés ou non, est en
effet pratiquement identique (tableau 3).
Tableau 3 :
Répartition professionnelle (en %) des enfants d'ouvriers immigrés
et d'ouvriers non-immigrés
(par exemple, 48 % des enfants d'ouvriers immigrés sont eux-mêmes
ouvriers)
| Parents: |
Ouvriers non-immigrés
|
Ouvriers immigrés
|
| Profession des enfants : |
|
|
| Indépendant |
8
|
8
|
| Cadre et profession
Intermédiaire |
30
|
32
|
| Employé |
12
|
12
|
| Ouvrier |
50
|
48
|
| Total |
100
|
100
|
Les probabilités d'accès aux différentes
professions sont aussi les mêmes pour les fils de cadres et de professions
supérieures qu'ils soient immigrés ou non. En particulier,
la proportion de descente sociale est exactement de 25 % dans les deux cas.
Même chose également pour les enfants d'employés. Mais
égalité des chances ne signifie pas égalité
des situations à l'arrivée car cette égalité
est réalisée à profession semblable du père
et non quelle que soit la profession du père. Or l'inégalité
des chances demeure très importante entre les enfants d'ouvriers
et ceux de cadres ou de patrons. Comme les immigrés sont beaucoup
plus fréquemment ouvriers que les Français de naissance, malgré
l'égalité des chances à profession donnée, leurs
enfants seront beaucoup plus nombreux au bas de l'échelle sociale
que ceux des Français de naissance. On le voit, la cause en est imputable
aux inégalités sociales des chances, c'est-à-dire selon
le milieu des parents et non aux différences d'origine nationale
de ces mêmes parents.
Les chiffres du chômage des immigrés et de leurs enfants semblent
à première vue tempérer cette égalité
des chances : au dernier moment, le plus important, celui de remplir un
emploi stable, l'inégalité et donc l'injustice se manifestent.
Les résultats de l'enquête emploi effectuée en 2002
sont impitoyables: dans chaque profession, le taux de chômage des
immigrés est largement supérieur à celui des non-immigrés
comme on peut le constater sur les quelques exemples ci-dessous (tableau
4).
Tableau 4 :
Comparaison
des taux de chômage (en % des actifs en 2002) des immigrés
et des non-immigrés dans diverses professions (par exemple, 9 % des
employés immigrés sont au chômage)
|
Taux de chômage
|
| |
Non-immigrés
|
immigrés
|
| Profession |
|
|
| Cadres et prof. Sup. |
4
|
7
|
| Prof. intermédiaires |
5
|
10
|
| Employés |
9
|
18
|
| Ouvriers |
9
|
17
|
Ces différences sont importantes. Le fort taux de chômage
des immigrés et de leurs enfants ne s'explique pas par une différence
de répartition par profession. Si les immigrés avaient la
même structure professionnelle que les non-immigrés, leur chômage
ne diminuerait que de 1,5 points. Ce chômage est en outre très
inégalement réparti selon l'origine. Les immigrés venus
d'Europe ont un taux de chômage plus faible que la moyenne nationale
(6 %) mais les originaires du Maghreb et de Turquie sont à 25 % et
ceux d'Afrique noire à 20 %. Ont-ils afflué vers des métiers
particuliers dont la demande d'emploi a été satisfaite et
ne peut pas ouvrir de nouveaux postes ? La thèse de la ségrégation
ou de la dualité de l'emploi, certains secteurs étant réservés
aux immigrés et d'autres aux natifs, n'est pas soutenable ne serait-ce
que par le large éventail des professions où travaillent les
immigrés. Elle ne résiste pas non plus à un examen
plus poussé du marché du travail. Ainsi, contrairement à
l'opinion courante, les immigrés sont proportionnellement moins nombreux
dans les métiers où l'on travaille de nuit, le samedi ou le
dimanche ou bien ceux dont les horaires varient au cours de la semaine.
Les immigrés ne sont pas non plus rétifs aux rythmes de travail
en France puisqu'ils souhaitent plus souvent que les non-immigrés
travailler plus longtemps (enquête Emploi de l'INSEE en 2002). La
discrimination que traduit l'inégale extension du chômage n'est
donc pas le fait d'attitudes particulières aux immigrés. Elle
obéit à des déterminations plus profondes.
Les immigrés
en état de précarité
Il est certain que la discrimination existe comme l'ont prouvé plusieurs
affaires récentes. Mais se borner à ce constat ne suffit pas
et donne de surcroît bonne conscience à bon compte. Si, à
même profil d'emploi, les immigrés sont repoussés vers
des postes plus précaires, cela tient aussi à leur situation
plus fragile qui limite leur pouvoir de négociation. Il leur faut
travailler pour survivre car leurs réserves sont moins importantes
que celles des non-immigrés. Même si toute discrimination était
écartée, les immigrés continueraient donc à
occuper des postes moins stables que ceux des non-immigrés et à
subir un chômage plus élevé. Signe de leur fragilité,
ils sont plus nombreux à remplir des emplois à temps partiel,
particulièrement les femmes immigrées (39 % d'entre elles
contre 29 % pour les non-immigrés). Surtout, ils accèdent
beaucoup moins aux emplois publics mieux protégés. Globalement,
on a la répartition suivante entre salariés du public et du
privé en 2002 :
Tableau
5 :
Répartition
des immigrés et des non-immigrés par type d'emploi (par exemple,
77 % des actifs immigrés sont salariés du secteur privé)
| Catégorie d'emploi |
Salarié du public
|
Salarié du privé
|
indépendant
|
Total
|
| Immigrés |
12
|
77
|
11
|
100
|
| Non-immigrés |
27
|
62
|
11
|
100
|
La différence
tient en partie aux règles de la fonction publique qui interdisent
de recruter des étrangers dans de nombreux postes. La plus forte
présence dans le secteur privé et concurrentiel a pour conséquence
un plus grand risque de chômage temporaire ou frictionnel : changer
volontairement ou non d'employeur et en chercher un nouveau. L'accès
inégal à la fonction publique pour laquelle le chômage
est quasiment nul, est responsable d'environ 2 points de chômage supplémentaire
pour les immigrés.
Pauvreté
Plus généralement,
les immigrés ont moins le choix que les autres car ils ont un moindre
patrimoine. Ils ont moins accumulé de capital et n'ont pas hérité
en France. Ils ont souvent envoyé leurs premiers gains dans leur
pays d'origine à leur famille restée sur place. De multiples
observations pointent dans cette direction. Ainsi, 57 % des ménages
non immigrés sont propriétaires de leur logement et 35 % des
immigrés seulement. La hausse vertigineuse des prix immobiliers a
donc enrichi les uns et appauvri relativement les autres. De même,
58 % des non-immigrés vivent dans des maisons individuelles contre
32 % des immigrés. Les dimensions même des logements séparent
les deux groupes. Les ménages non immigrés jouissent en moyenne
de 39m2 de surface habitable par personne, les immigrés de 26m2,
soit un tiers de moins. Même différence bien sûr pour
le nombre moyen de personnes par pièce, ce qui n'est pas sans conséquences
importantes sur l'éducation, le travail et la vie familiale. Les
logements des immigrés sont en moyenne plus vétustes, moins
confortables et situés dans des zones plus bruyantes.
Mais cette pauvreté elle-même, d'où vient-elle ? L'enquête
emploi de 2002 qui compare les revenus nets des immigrés et des Français
de naissance selon leur catégorie socioprofessionnelle et selon leur
niveau d'études ne trouve guère de différence de salaires.
Les cadres et ouvriers immigrés gagnent un peu plus que les cadres
et ouvriers non immigrés, les professions intermédiaires et
les employés immigrés un peu moins que leurs homologues non-immigrés.
Les écarts sont en outre faibles. Reste une cause qui se lit dans
les tableaux précédents : les familles immigrées comprennent
en moyenne plus d'enfants que les non-immigrées, ce qui diminue le
niveau de vie du ménage.
Pauvreté
des familles nombreuses
Le niveau de
vie d'un ménage n'est pas son revenu disponible total, mais ce revenu
divisé par le nombre d'unités de consommation pour rendre
comparables les ménages quel que soit le nombre de leurs membres.
La France utilise une échelle des unités de consommation recommandée
par l'OCDE : 1 part pour le chef de ménage, 0,5 part pour les autres
membres et 0,3 s'ils ont moins de 14 ans. Or, le nombre moyen de personnes
par ménage est de 2,9 pour les immigrés et de 2,3 pour les
non-immigrés. À salaire égal, les premiers doivent
partager entre un plus grand nombre de personnes. Quand le ménage
comprend 6 personnes, par exemple, un couple, trois enfants de moins de
14 ans et un de 18 ans, le revenu est à partager entre 2,8 parts.
Par rapport à une personne isolée gagnant le revenu médian,
il faudra que le revenu de ce ménage soit 40 % plus élevé
s'il veut rester au dessus de la barre de la pauvreté. Ce nombre
de 6 personnes n'est pas pris par hasard. Il marque une sorte de frontière
entre les ménages non immigrés ou d'origine européenne
et les autres. La proportion de ménages pauvres suit en effet exactement
la proportion de ménages comptant plus de 6 personnes (tableau 6).
Tableau
6 :
Comparaison du pourcentage de ménages comprenant 6 personnes ou plus
et du pourcentage de personnes en état de pauvreté selon l'origine
du chef de ménage (par exemple, 2,1 % des ménages originaires
d'un pays européen autre que la France comprennent 6 personnes ou
plus)
| |
% de 6 personnes ou plus
|
% en état de pauvreté
|
| Origine du chef de ménage |
|
|
| Non-immigré |
1,6
|
5,6
|
| Pays européen |
2,1
|
9,5
|
| Maghreb |
22
|
22,6
|
| Autres |
13,6
|
16
|
La pauvreté
des ménages d'immigrés est donc logique. Elle n'est pas le
résultat d'une attitude ethnique mais de la taille de la famille.
À taille égale du ménage, il est vraisemblable que
les proportions de pauvres, immigrés et non immigrés, sont
voisines.
La plus grande
dimension des ménages des immigrés explique aussi deux faits
observés plus haut: ils occupent une surface par personne de 26m2
en moyenne contre 39m2 pour les non immigrés. Cela correspond pratiquement
à la même surface moyenne par ménage puisque les nombres
moyens de personnes par ménage sont respectivement de 2,9 et de 2,3,
soit pour les surfaces moyennes respectives des logements, 84m2 et 90m2,
sensiblement la même valeur. La pauvreté que l'on avait d'abord
attribué à une origine ethnique est donc plus prosaïquement
la conséquence de l'immigration. On objectera que la fécondité
est une caractéristique ethnique. Certes, à leur arrivée,
les immigrants gardent le comportement fécond de leur pays d'origine,
d'où ces familles souvent très nombreuses, mais les statistiques
(par exemple au recensement de 1999) montrent qu'en dix ans de séjour,
l'écart entre la fécondité des immigrées et
des Françaises de naissance se réduit de 50 % quelle que soit
la nationalité d'origine. Le facteur important n'est donc pas la
nationalité d'origine mais la durée de séjour ou la
date d'arrivée en France. La date d'arrivée renvoie à
une théorie cohérente de la migration comme succession de
vagues s'adaptant rapidement. Au contraire, les catégories ethniques
repoussent vers des traits culturels immuables et, sans l'avouer, vers des
différences impossibles à combler.
Avec tous les
éléments qui précèdent, on tient maintenant
le mécanisme causal qui explique les difficultés rencontrées
par les immigrés. Dès la naissance, une sélection négative
insidieuse frappe les enfants d'immigrés. Une cause paradoxale en
est la confiance et l'espoir immense que les immigrés eux-mêmes
mettent dans l'éducation de leurs enfants en France. Dans l'enquête
famille très détaillée menée par le ministère
de l'éducation nationale sur les élèves entrés
dans le second degré en 1995, les familles comptant deux parents
immigrés souhaitent à 66 % (70 % pour les Maghrébins)
que leurs enfants continuent leurs études jusqu'à vingt ans
au moins alors que les familles de deux parents non immigrés ne partagent
cette opinion qu'à 55 %. De même 41 % des premières
estiment qu'un diplôme du supérieur est plus utile pour trouver
un emploi contre 35 % des autres. Or la confiance dans la méritocratie,
qui est une excellente preuve d'intégration à la République,
rencontre deux gros obstacles. Les parents immigrés appartiennent
en plus forte proportion aux couches populaires et ils ont des familles
plus nombreuses. Dans l'enquête de l'éducation nationale citée
plus haut, effectivement, 70 % des enfants d'immigrés viennent d'une
famille ouvrière contre 30 % des enfants des familles non immigrées.
L'écart est aussi important pour la dimension des familles. 20 %
des enfants de famille non immigrée appartiennent à une famille
de plus de 3 enfants tandis que 63 % des enfants des familles immigrées
sont dans ce cas et vivent souvent dans des familles très nombreuses
car la fécondité des immigrés dans les années
1980 était beaucoup plus élevée que maintenant. Les
enfants d'immigrés se trouvent donc dans des conditions plus difficiles
pour réussir leurs études. Un seul exemple montrera l'ampleur
du handicap. Selon l'enquête précitée, 49 % des pères
et 71 % des mères non immigrés aident leurs enfants à
faire leur devoir ; 23 % des pères et 26 % des mères immigrés
seulement en font autant.
Le conflit entre
les aspirations élevées et légitimes des immigrés
pour leurs enfants et leur situation matérielle a une conséquence
inévitable: les enfants font de moins bonnes études, mais
ils en font autant que les enfants des familles non immigrées. Dans
l'échantillon permanent de l'INSEE, les fils d'ouvriers Français
de naissance et immigrés obtiennent en même proportion le baccalauréat.
Mais, dès le primaire, un écart se creuse entre les familles
selon leur origine sociale et géographique. 18 % des enfants de famille
non immigrée ont redoublé dans le primaire, 35 % pour les
enfants de famille immigrée. Les familles ouvrières non immigrées
sont à mi-chemin avec 27 % de redoublants montrant bien l'impact
des deux composantes du handicap des enfants d'immigrés : famille
nombreuse et ouvrière. Cela ne s'améliore pas dans le secondaire
mais ne s'aggrave pas non plus confirmant l'importance des premières
années d'éducation : arrivés au bac, 31 % des enfants
de famille non immigrées n'ont jamais redoublé, contre 22
% dans les familles immigrées. Même échelonnement pour
les sorties du secondaire sans qualification: 6 % dans les familles non
immigrées, 9 % dans les familles ouvrières non immigrées
et 11 % dans les familles immigrées. Mêmes différences
aussi pour les résultats de chaque type d'enfants, ceux d'ouvriers
non immigrés se situant toujours à mi-chemin de ceux des non-immigrés
non-ouvriers et des immigrés en général.
Á ces
handicaps chiffrables s'en ajoutent trois autres plus qualitatifs mais importants.
Dans les familles nombreuses immigrées dont le chef de ménage
est ouvrier, les enfants doivent gagner rapidement leur vie. Ils entrent
donc tôt sur le marché du travail et ce sont eux qui ont le
moins de qualification pour les raisons données ci-dessus. Leur taux
de chômage est donc énorme. Par exemple, dans l'échantillon
permanent de l'INSEE, il est de 67 % pour les fils d'ouvriers maghrébins
âgés de 21 ans, sans diplôme, venant d'une famille immigrée
de plus de 7 enfants. Il descend de 11 points si l'enfant vient d'une famille
de 1 ou 2 enfants, toutes les autres caractéristiques inchangées
et de 10 points s'il a obtenu le BEPC. Il régresse enfin de 32 points
si l'âge monte de 21 à 25 ans. Second désavantage, le
fait d'avoir des parents qui ne maîtrisent pas bien le français
et utilisent chez eux leur langue d'origine (10 % des pères et 6
% des mères). Troisième handicap, la faiblesse du réseau
de relations, à la fois parce qu'avec un diplôme, le fils d'ouvrier
accède à un milieu différent de celui de ses parents
et parce que la famille étant immigrée a un moins bon enracinement
local. En France où les recommandations, les pressions amicales et
les réseaux d'influence jouent un rôle non négligeable
dans l'embauche, cela complique un peu plus l'entrée en activité
de ces jeunes. Dans un marché du travail flexible, de tels handicaps
se traduisent à diplôme égal par des différences
de salaire et des déclassements. Le phénomène a été
largement étudié aux États-Unis, pays d'immigration
par excellence mais aussi en Angleterre et en Allemagne. En France, où
le travail est plus encadré, la discrimination opère plus
brutalement par déclassement et par chômage. Dans son analyse
de l'échantillon permanent de l'INSEE, Jean-Luc Richard indique que
11 % des hommes de 25 à 33 ans d'origine algérienne, diplômés
de l'enseignement supérieur étaient cadres supérieurs
contre 46 % des fils de Français de naissance. 19 % des premiers
travaillaient sur un poste modeste d'employé et 5 % seulement des
seconds. Autre manifestation du handicap, l'entrée plus lente sur
le marché du travail pour les enfants d'immigrés et la proportion
plus élevée de chômeurs de longue durée dès
l'âge de 25 ans.
Face à
cette situation, deux possibilités se présentent, la discrimination
positive dans l'emploi sur critère ethnique ou bien une aide substantielle
dès le plus jeune âge à l'éducation des plus
désavantagés. La discrimination positive a un petit relent
américain et moderne d'affirmative action, mais elle n'est guère
mieux qu'un emplâtre sur une jambe de bois. Elle s'attaque aux conséquences
en ignorant les causes qui continueront à agir. Surtout, elle est
impraticable étant donné l'analyse qu'on vient de donner des
handicaps: faut-il appliquer cette discrimination positive aux descendants
d'immigrés du Maghreb ? Aux enfants d'ouvriers ? Aux enfants issus
de famille de plus de quatre enfants ? Á ceux qui combinent deux
critères ou les trois ? D'autres critères n'ont-ils pas été
omis dans l'analyse, par exemple la résidence exacte (quartier ou
immeuble dans la commune) ? Une introduction de la discrimination positive
ethnique contribuerait à promouvoir les catégories ethniques,
à penser la réalité sociale en ces termes et finalement
à les rendre effectives en encourageant les regroupements selon des
bases ethniques, préliminaire au communautarisme. Une aide compensatrice
aux enfants les plus désavantagés est plus ambitieuse et plus
coûteuse car on s'attaque aux causes profondes de la discrimination.
Elle est cependant plus facile à introduire en France en raison du
phénomène des cités qui a cristallisé la pauvreté
dans certains grands ensembles et certains secteurs des banlieues. Une telle
aide par sectorisation existe déjà avec les zones d'éducation
prioritaire (ZEP), mais un récent rapport a montré qu'elle
était beaucoup trop faible. Elle pourrait être repensée
et augmentée sans dangers comparables à ceux du regroupement
ethnique pour la simple raison qu'on peut quitter un quartier pour habiter
dans un autre, mais non changer d'origine pour en adopter une autre.
On aurait tort
de conclure de cette analyse que la lutte contre la xénophobie ne
serait pas prioritaire puisqu'elle n'est pas la cause profonde du fort taux
de chômage des immigrés. Pour des raisons de dignité
humaine et d'efficacité, il convient de déployer les plus
grands efforts pour juguler la xénophobie. Le danger que représente
la discrimination à l'embauche est en effet redoublé par l'analyse
qui précède: d'abord, elle sert de vecteur et d'expression
à une xénophobie qu'elle renforce et ensuite, ce qu'on ne
voit pas suffisamment, par rebond, elle sert de prétexte et de rationalisation
à ceux qui ont subi des échecs dont les causes doivent être
cherchées ailleurs. Elle participe alors à la construction
d'une idéologie de la discrimination de certaines communautés,
donc d'une idéologie communautaire qui, comme toute idéologie,
occulte les causes profondes et leur recherche. En fin de parcours, elle
institutionnalise les communautés qui, comme c'est souvent le cas,
sont ainsi créées par pression de l'extérieur.
Indications
bibliographiques et statistiques
Les données statistiques utilisées ici figurent dans plusieurs
publications importantes :
- Les rapports
annuels du groupe permanent chargé des statistiques du Haut conseil
de l'intégration (HCI) donnent chaque année le bilan détaillé
des entrées et naturalisations en France.
- Les rapports annuels sur l'immigration de la direction de la population
et des migrations (DPM) du ministère de la cohésion sociale
donnent aussi chaque année le bilan des migrations pour la France.
- Tendances
des migrations internationales est un annuaire publié chaque
année par l'OCDE (SOPEMI).
- Mediterranean
Migration Report est le rapport publié annuellement (le premier
date de 2005) par P. Fargues pour le CARIM (Consortium d'analyse et de recherches
sur les migrations en Méditerranée, basé à l'Institut
européen de Florence). Le rapport contient des statistiques détaillées
sur les pays émetteurs, ce qui est nouveau.
- Tableaux thématiques
du recensement de 1999 : Population immigrée, population étrangère,
Partis, INSEE, 2001. Cet ouvrage et le cd-rom qui l'accompagne contiennent
de nombreux tableaux détaillés sur les caractéristiques
des immigrés et des étrangers connues par le recensement de
1999.
- Les immigrés
en France, Paris, INSEE références, 2005. Ce volume décrit
la situation des immigrés
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