| Est-ce à l'école laïque de valoriser " le religieux " ? |
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| Écrit par Benoît Mély | |
| 01-09-2002 | |
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Observations critiques sur le Rapport Debray
Une meilleure
connaissance des religions dans le premier et le second degré : qui
pourrait aujourd'hui s'en plaindre, dès lors que sont distingués
prosélytisme et information? Mais cette question qui sous-tend le
rapport Debray sur "L'enseignement du fait religieux dans l'école
laïque" [1] (mars 2002) est faussement naïve. Il est parfaitement
possible, sous couvert d'une présentation objective, d'accompagner
la présentation de " faits religieux " convenablement choisis
d'un jugement de valeur positif et bienveillant, non pas certes envers telle
confession présentée comme la seule vraie, ce qui serait aujourd'hui
insupportable, mais envers la posture religieuse comme telle. Qu'importe
la croyance, ce qui est beau, émouvant, normal, humain en somme,
serait de croire. C'est précisément dans ce sens, celui d'une
réhabilitation du religieux sous couvert d'éclairage historique
des religions, que vont un certain nombre de manuels scolaires récents
: typique est de ce point de vue le traitement de la Bible comme texte fondateur
dans certains manuels actuels de 6ème (français), aux commentaires
et aux guides de lecture fort proches de ceux d'un livre d'histoire sainte. La croyance, attribut de la nature humaine ou fait social construit ?
On ne saurait se satisfaire d'un " on a échappé au pire
" - c'est-à-dire à l'introduction d'un enseignement spécifique
dit d'histoire des religions, réclamé par certains depuis
une quinzaine d'années, voie ouverte à l'introduction de "
témoins " de diverses confessions devant un public scolaire.
Pour deux raisons. D'une part, ce recours aux croyants pour " venir
parler " de leur foi aux élèves est dans la logique du
processus de réhabilitation en cours - et se pratique même
déjà ici ou là dans un cadre scolaire " laïque
" [3]. Combien de temps tiendra le garde-fou ? Inculture religieuse et inculture laïque
L'inculture religieuse des jeunes en France aujourd'hui est
certainement à déplorer, comme tout autre inculture. La connaissance
du passé religieux de l'humanité et de sa réalité
présente n'a évidemment pas à être exclue des
programmes scolaires où elle figure déjà (qui le propose,
d'ailleurs ?). L'inculture en ce domaine (qu'elle touche le Dieu de la Bible,
celui du Coran ou l'Athéna des Grecs) rend opaques bien des œuvres
littéraires ou artistiques, on l'accordera sans peine. Mais elle
est loin d'être la seule " inculture " aujourd'hui manifeste
dans une vaste partie de la jeunesse scolarisée. On ne voit pas au
nom de quoi l'" inculture scientifique " ou l'" inculture
artistique " (exemples non limitatifs) mériteraient moins l'attention
des pouvoirs publics. L'" attente des Français " a ici
bon dos. Quel sondage a suggéré - et surtout, quel débat
national a conclu - que l'histoire des sciences et l'histoire des arts (deux
disciplines éminemment transversales, et largement absentes dans
le secondaire aujourd'hui) pouvaient attendre, tandis qu'il convenait d'accorder
priorité, horaires et moyens à la lutte contre le fléau
de " l'inculture religieuse " ? Combattre les intégrismes à l'école, c'est d'abord détruire les ghettos scolaires
Craignons, dit en substance Régis Debray, que l'intégrisme
religieux ne gagne en audience chez les jeunes si l'école ne les
en prémunit pas en les habituant à traiter " le religieux
" de manière comparatiste (p. 27). L'auteur oublie ici que les
plus exposés aux séductions du fanatisme (c'est évidemment
l'intégrisme islamiste qui est ici avant tout visé) sont précisément
ceux que scolarisent ces établissements ghettos oubliés de
tous - sauf lorsque tel acte de violence les ramène au-devant de
l'actualité. Le quotidien scolaire pour la plupart de ces jeunes,
immigrés ou non, musulmans, chrétiens ou indifférents,
est avant tout marqué par une effrayante asphyxie culturelle qui
leur rend très difficile l'acquisition d'une réelle rationalité
critique, qui plus est à l'encontre d'une autorité de leur
propre religion. Dans les conditions d'enseignement qui leur sont faites,
l'" illettrisme " de certains élèves et les faibles
compétences de lecteurs de beaucoup d'autres font dramatiquement
obstacle à l'acquisition des outils verbaux et cognitifs qui leur
seraient indispensables pour exercer leur jugement de façon réellement
indépendante - surtout en matière de religion, où la
pression familiale et communautaire est parfois si forte. Dans ces quartiers
peu à peu laissés par l'État à l'abandon, "la
mise en place de l'école désémancipatrice " (André
Tosel [8]) est en marche. Comment s'étonner qu'elle nourrisse, ici
l'intégrisme musulman, là une lepénisation de jeunes
esprits séduits par les solutions d'extrême droite ? Ce ne
sont pas des cours sur le " fait religieux " qui feront obstacle
à cette mise en tutelle de la pensée, mais une transformation
complète des conditions d'enseignement permettant enfin à
ces jeunes de se libérer des sujétions intellectuelles dans
lesquelles ils sont aujourd'hui maintenus. 1. Régis Debray, L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque, préface de Jack Lang, éd. Odile Jacob, 2002. 2. Il n'est pas inutile de rappeler que la démarche de Renan, fondatrice en matière de science des religions, visait à l'inverse à une désacralisation d'ensemble des faits religieux (au pluriel) pour les analyser comme des faits purement profanes : Proclamons-le hardiment : les études critiques relatives aux origines du christianisme ne diront leur dernier mot que quand elles seront cultivées dans un esprit purement laïque et profane, selon la méthode des hellénistes, des arabisants, des sanscritistes, gens étrangers à toute théologie, qui ne songent ni à édifier ni à scandaliser, ni à défendre les dogmes ni à les renverser " (Préface à la 13ème édition de La vie de Jésus, 1867). 3. Témoignage d'un enseignant de lycée lu à l'émission Alter Ego (France Inter) où Régis Debray était invité (mai 2002) : "J'ai longtemps enseigné l'histoire au collège dans l'enseignement public, animé de nombreux stages destinés notamment aux textes fondateurs. Je fais venir sans complexes un surveillant musulman, un prêtre catholique, un pasteur, ou s'ils ne sont pas disponibles je prends conseil auprès d'eux. Je précise que je suis athée " . Commentaire de la présentatrice lisant ces lignes : "C'est bien, non ?" Réponse de Régis Debray : "Oui. Je comprends cette attitude, mais je ne la préconise pas, si vous voulez. " La seule réponse admissible d'un point de vue laïque, est-il besoin de le dire, aurait été une condamnation complète de ce recours à des " témoins" " prosélytes par profession. 4. La recherche d'une transcendance divine serait une "constante anthropologique " (Critique de la raison politique, Gallimard, 1981, p. 18) en raison de ce que Debray appelle l'"incomplétude " de l'être humain livré à lui-même. L'expression "animal religieux " est employée à la p. 142 de Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001). 5. Toutes les enquêtes portant sur les pratiques religieuses comme sur les croyances en France et en Europe attestent de façon convergente cette "érosion des croyances [qui] durant les dernières décennies s'est accélérée à un rythme tel qu'elle est devenue observable par des enquêtes d'opinion à des intervalles rapprochés " (Mattei Dogan, " Le déclin des croyances religieuses en Europe occidentale " , Revue Internationale des Sciences sociales, n° 15, septembre 1995, p. 461). 6. 36 % des Français de 18-24 ans se déclaraient sans religion en 1994, pour 15,5 % en 1986 (ensemble des Français : 23 % en 1994) ; enquête CSA pour L'Actualité religieuse dans le monde, mai 1994). Parmi les 18-24 ans, 2 % assistaient à une messe catholique chaque semaine en 1990 (10 % dans la population totale) (Enquête European Values Survey, 1990). Moins de la moitié des jeunes Français est désormais catéchisée (44 % en 1994). 7. À la fin du XIXe siècle des propositions furent émises, en France et en Italie, pour l'introduction dans l'enseignement secondaire et même primaire de cours d'histoire des religions. Il s'agissait alors de prendre appui sur les acquis de la recherche historique pour démystifier les prétentions du catholicisme à la validité suprahistorique de la Révélation. Au congrès de la Ligue de l'Enseignement de 1903, le logicien Goblot proposa que l'histoire des religions remplace les " devoirs envers Dieu " maintenus depuis Jules Ferry dans le programme de morale à l'école primaire. Malgré les apparences, les propositions Debray se placent dans une dynamique inverse : dans la mesure où elles postulent l'universalité planétaire d'un " fait religieux " et réduisent la non-croyance à l'état de curiosité marginale (alors que, selon une estimation de Georges Minois dans son Histoire de l'Athéisme (Fayard, p. 15) "plus d'un homme sur cinq est aujourd'hui athée dans le monde " ), elles visent à convaincre les élèves, non pas que les croyances et les institutions religieuses sont toutes des objets d'étude relevant des méthodes d'analyse des sciences humaines, mais plutôt qu'elles attestent toutes, dans leur diversité même, d'un prétendu besoin de croire, naturel à l'homme. Ce qui n'est pas du tout la même chose… 8. "Vers l'école désémancipatrice" , André Tosel, La Pensée, n° 318, avril-juin 1999, p. 127-132. 9. Victor Cousin, l'inspirateur idéologique de la loi Guizot de 1833 sur l'instruction primaire, voyait en la religion et la philosophie " deux immortelles sœurs" destinées à coopérer dans le cadre scolaire pour inculquer aux masses la sainte soumission à l'autorité. Est-on très loin des attendus de Régis Debray (première partie de son rapport) si ouverts à l'idée selon laquelle "l'universalité du sacré avec ses interdits et ses permissions [permet de disposer] d'un fond de valeurs fédératrices, pour relayer en amont l'éducation civique et tempérer l'éclatement des repères " (p. 14) ? 11. Article paru dans Les Cahiers rationalistes, n° 560, sept-oct. 2002, p.22-29 |





