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Suite à
l'accord passé entre l'Union rationaliste et la municipalité
d'Ivry, les Cahiers reproduisent ici la huitième conférence
des " Rencontres d'Ivry ", donnée le 5 novembre 2005 par
Gabriel Gohau.
On
peut se demander, lorsqu'on songe aux titres des précédentes
conférences de cette série, qui vont du souvenir d'Auschwitz
à la réforme de l'Onu, en passant par l'effet de serre, la
mission de l'école publique, la religion fait historique et social
ou la responsabilité scientifique sans même évoquer
le prestige des orateurs, de Jean-Pierre Vernant à Hélène
Langevin et Monique Chemillier-Gendreau, si le présent exposé
sera digne de celles-ci. Elle n'est pourtant pas sans lien avec le passé
de l'Union rationaliste puisque Paul Langevin (1872-1946), qui en fut le
principal animateur jusqu'à sa mort, aimait à vanter la valeur
éducative de l'histoire des sciences. Et si l'on m'a chargé
de parler aujourd'hui c'est parce que je me suis nourri de sa pensée
dès le début de mes études supérieures. Et que
je n'ai rejoint l'UR, quelques années plus tard, qu'à la suite
de la germination des idées qu'il m'avait communiquées. Quant
au présent titre il est la reprise de celui de mon premier article
sur le sujet, publié par les Cahiers pédagogiques en
1966.
Historique
De Michelet
à Brunold
L'intérêt
pour l'histoire des sciences, malgré ce qu'il doit à Langevin,
n'est pas né avec lui. Michelet, en 1832, disait qu'" une
classe ayant pour objet l'histoire et la philosophie des sciences serait
un beau couronnement de l'enseignement secondaire ". Et tant d'illustres
penseurs ont dit la même chose que le plus étonnant est que
cette discipline ne tienne encore qu'une si modeste place dans notre enseignement.
Les tentatives n'ont cependant pas manqué. En 1852, Fortoul, ministre
de l'instruction publique de Louis Napoléon, le même qui interdisait
le port de la barbe aux enseignants, avait introduit de l'histoire des sciences
dans l'enseignement secondaire 1. En 1891, lorsque est créé
l'enseignement moderne, un rapport souligne qu'on y introduira de l'histoire
des méthodes, des idées et de la science, pour éviter
un enseignement trop abstrait. Il ajoute que " le génie scientifique
en travail fournit à la jeunesse, par ses initiatives, ses doutes,
ses erreurs même, autant que par ses succès un enseignement
éminemment suggestif et moral. Par là, le professeur de sciences
peut relier ses leçons à celles des professeurs de lettres,
d'histoire et de philosophie (…) Il collabore à sa manière
à l'enseignement de l'histoire et des humanités. 2 "
Belle déclaration qui surprend tout de même quand on songe
que les abstractions dénoncées sont réservées
aux élèves des sections classiques qui ont la faveur des élites.
Mais, après tout, même si l'on soupçonne le réformateur
de quelque hypocrisie, qui le conduit à dorer la pilule à
des élèves qu'on va priver des études des langues anciennes,
ces déclarations n'en soulignent pas moins l'intérêt
qu'on porte à l'histoire des sciences. En 1865, Victor Duruy, qui
avait instauré un ancêtre de cet enseignement moderne, n'offrait
guère que des exercices… parmi lesquels la calligraphie, comme
substitut aux abstractions des études classiques 3.
La réforme
de 1902 confirme le mouvement. Elle préconise, encore pour les modernes,
la lecture d'extraits d'écrivains scientifiques. Lucien Poincaré,
directeur de l'enseignement secondaire, et frère du futur président,
proclame que " la science a trempé de beaux caractères
(et) conduit des hommes admirables par la vertu et le dévouement
(…) à ne jamais craindre de souffrir pour la vérité
4 ".
Ces belles paroles n'empêcheront pas l'histoire de déserter
les programmes scientifiques. Elle reparaîtra après la Seconde
Guerre, au moins dans les intentions, suite aux idées de Langevin
qui présida la Commission qui devait élaborer le plan qui
porte son nom (associé à celui d'Henri Wallon qui lui succéda
quand il mourut). Période d'effervescence avec la création
des classes nouvelles de Gustave Monod. Mais qui retomba très vite.
Au début des années 50, Charles Brunold, successeur de Monod,
à la tête de l'enseignement secondaire, introduit la distinction
de trois styles d'enseignement : dogmatique, historique et d'enquête
(ou de redécouverte), qui aurait pu lui permettre de réintroduire
l'histoire, puisqu'il la donnait pour le style " le plus fécondant
". Mais il soulignait l'impossibilité de suivre le trop lent
cheminement de la démarche scientifique, et préconisait la
redécouverte, méthode faisant retrouver les résultats
de la science par les élèves. Et qui permettait de faire parler
les élèves, dans des classes qu'on voulait actives 5.
La situation
actuelle : les trente dernières années
L'histoire des
sciences, restée à la porte de l'enseignement secondaire,
n'amorcera une percée dans le supérieur que vingt ans plus
tard. En 1973, une option de philosophie et histoire des sciences est créée
dans le premier cycle universitaire. Jean Rosmorduc qui vient de soutenir
une thèse sur Aimé Cotton crée un enseignement à
Brest. D'autres le suivent, dont il prend la tête en lançant
une enquête auprès des différentes universités
scientifiques françaises qui ont participé à ce nouvel
enseignement. Cela produit l'ouvrage Le retour aux sources 6. Petit
à petit, les initiatives se multiplient. En 1984, un rapport de l'Académie
des sciences manifeste sa sympathie pour l'histoire. L'année suivante
c'est un rapport du Collège de France qui
recommande d'élaborer tout au long de l'enseignement secondaire "
une culture intégrant (…) l'histoire des sciences et des techniques
". Et en mars 1989 le rapport Bourdieu-Gros insiste pareillement sur
la nécessité " de professer à la fois la science
et l'histoire des sciences ou l'épistémologie ". Quand
sont ouverts les Iufm, en 1990, le recteur Bancel préconise que le
bagage de l'enseignant, en toutes disciplines, comprendra l'histoire et
l'épistémologie de sa matière 7.
Au même moment (milieu des années 1980) sont créées
deux unités, l'une à l'université de Nantes, le centre
François Viète, en hommage au mathématicien du xvie
siècle, l'autre à Paris VII, équipe Rehseis, de recherches
épistémologiques et historiques sur les sciences et les institutions
scientifiques. Ils compléteront les enseignements donnés dans
le vénérable institut d'histoire des sciences créé
dès 1932 à Paris par Abel Rey, auquel succédèrent
Gaston Bachelard (1884-1962), puis Georges Canguilhem (1904-1995). Ainsi
que celui qu'ouvrait, en 1952, à l'École pratique des hautes
études (6e section, devenue plus tard Ehess, Alexandre Koyré,
épistémologue d'origine russe (1882-1964), et qui aboutissait
quelques années plus tard à la création du centre de
recherches en histoire des sciences et des techniques, dont René
Taton (qui vient de nous quitter) prit la direction, avec l'aide de Pierre
Costabel à la mort de son fondateur. Ce centre qu'on nomme communément
centre Koyré, est une unité mixte de recherches du Cnrs depuis
1988. La société française d'histoire des sciences
et des techniques est créée en 1981. Et le parc de la Villette
s'ouvre en 1986, avec son centre d'histoire des sciences, aujourd'hui réuni
au centre Koyré.
Pourtant, la place de l'histoire des sciences dans l'enseignement supérieur
reste encore modeste aujourd'hui : 77 enseignants-chercheurs sur 54 500
en 2004. Mais elle progresse : il y en avait 58 en 2000 et 28 seulement
en 1996. En 2001, Dominique Lecourt obtenait la création de postes
en philosophie et histoire des sciences, au rythme de cinq par an sur quatre
ans. La promesse ne fut que partiellement tenue mais elle eut un certain
retentissement. L'histoire des sciences dispose présentement d'un
appréciable vivier : 340 qualifiés maître de conférence
depuis 1992. Et là encore avec accélération du mouvement
: 18 par an la première année, 40 en 2000. 212 thèses
d'histoire des sciences sont en cours de rédaction 8. Et certains
travaux de didactique contiennent un chapitre plus ou moins développé
d'histoire des sciences.
Un guide 9 publié à l'occasion du congrès international
d'histoire des sciences de Pékin, pour le compte du comité
national français d'histoire et de philosophie des sciences que préside
Jean-Pierre Kahane, cet été, recense 31 laboratoires d'histoire
des sciences, ceux des différentes universités parisiennes,
Paris 1, Paris 7, l'Ens, Paris X, Paris XI (groupe d'histoire et de diffusion
des sciences d'Orsay), Mais aussi à Nancy, Strasbourg, Lille, Toulouse,
Bordeaux, Amiens, Montpellier, et j'en oublie naturellement.
Il faut ajouter que l'enseignement de l'histoire des sciences n'est pas
réservé aux chercheurs de la discipline. Sa première
caractéristique est sa grande dispersion. Une enquête de 2004
montrait que plus la moitié des enseignements sont donnés
par des gens extérieurs. A Nancy sur quelque 1800 heures d'enseignement
la majorité est proposée à des élèves-ingénieurs.
L'éthique et l'histoire de la médecine consomment une grande
partie des horaires.
Parmi les éléments encourageants notons que les éditions
d'œuvres originales de savants du passé se multiplient. En y
ajoutant l'accès aux ouvrages anciens numérisés, offerts
par les grandes bibliothèques et divers sites, les chercheurs disposent
d'une source impressionnante d'œuvres sans avoir à se déplacer.
Quant à
l'enseignement secondaire, il bouge à son tour. Je me limiterai au
cas des sciences de la vie et de la terre (Svt, ex-sciences naturelles,
ou biologie-géologie). Dans un texte de septembre 2004, relatif à
l'enseignement des Svt au collège, à l'occasion des nouveaux
programmes de la classe de 6e, le Boen déclare que " l'enseignement
des Svt à partir de l'histoire des sciences représente une
réelle opportunité (sic) de motivation pour les élèves
dont il favorise la curiosité. Il permet de les faire réfléchir
sur la façon dont se construisent les savoirs, de manière
rarement linéaire et progressive mais par tâtonnements, par
remise en cause de théories incomplètes ou erronées
". En classe terminale, dans ce qu'on nomme l'enseignement de spécialité,
un tiers du temps est consacré à l'histoire de la génétique
et de la biologie moléculaire de Mendel aux biotechnologies. Cet
historique est " un moment privilégié pour aborder
la nature des théories scientifiques ; ce ne sont pas des réalités
découvertes, mais des constructions intellectuelles qui reflètent
l'idée qu'on se fait de la réalité à un moment
donné de l'histoire des sciences. Les concepts scientifiques sont
réfutables " (Cndp coll. lycée, série Accompagnement
des programmes, juin 2002) 10.
L'accent, on le voit, est mis sur la démarche plus que sur les résultats.
Et celle-là est constructiviste. Les auteurs des programmes semblent
s'être nourris de la pensée bachelardienne. Et poppérienne
(référence à la réfutabilité). Peut-être
même kuhnienne, voire foucaldienne, car parler de " l'idée
qu'on se fait de la réalité d'un moment donné ",
c'est évoquer une insertion dans son époque, et des liens
entre savoirs contemporains. On dirait dans le vocabulaire traditionnel
des historiens que c'est une vision externaliste de la science, qui s'intéresse
aux synchronies. Ainsi, le programme de 6e met en relation l'évolution
du concept de cellule et celle des techniques d'observation. On pourrait
aussi bien mettre en parallèle les grandes explorations et la classification
botanique ou la cosmologie et les progrès de la confection des lunettes
astronomiques et télescopes.
Cette vue ne manque pas d'intérêt. Son seul risque est de mettre
trop l'accent sur le contexte des découvertes et de susciter un certain
relativisme dans la pensée des auditeurs. On songe aux paradigmes
kuhniens ou aux épistémés foucaldiennes, justement
critiquables sur ce point. Et puis l'histoire qui s'en dégage concerne
plus les historiens que les scientifiques. Encore qu'elle permette des enseignements
pluridisciplinaires. Une liaison avec les professeurs de lettres, par exemple
en étudiant en commun le Rêve de d'Alembert (pour le naturaliste)
est aussi possible. Et ceci nous offre la transition avec la seconde partie.
L'argumentaire
Quand Lucien Poincaré et les réformateurs de 1902 prétendaient
tirer des leçons de morale de la souffrance des savants, sans doute
mettaient-ils l'accent sur la dimension humaine de la science. Plus près
de nous d'ailleurs Bachelard leur emboîtait le pas quand il disait
que le professeur de science doit faire entendre le récit de la vie
d'un Palissy, d'un Galilée ou d'un Kepler et transmettre le souvenir
des héros de la science 11. Ne négligeons pas cette dimension
qui répond en partie à l'accusation de sécheresse du
savoir scientifique.
Mais nous ne nous y attarderons pas, car elle fait aisément l'unanimité.
Concentrons-nous plutôt sur ce qui fait problème. En effet,
l'histoire des sciences doit répondre à une résistance
qui, curieusement, ainsi que le soulignait autrefois Pierre Costabel, vient
des scientifiques eux-mêmes. Ceux-ci, souvent lorsqu'on leur propose,
dans le cadre d'une épistémologie internaliste, de suivre
dans le temps l'évolution des théories, selon une démarche
diachronique, font observer qu'il n'est pas utile, qu'il est même
dangereux de mettre les jeunes élèves en présence de
théories fausses qu'ils risquent de mieux retenir que les vérités
d'aujourd'hui. Et le plus étonnant est qu'ils pourraient, sur ce
point, se revendiquer de la pensée de Bachelard.
Bachelard
et l'histoire des sciences
Dans un chapitre
célèbre, consacré aux récurrences historiques,
de l'un de ses derniers ouvrages, L'Activité rationaliste de la
physique contemporaine, celui-ci divise la science ancienne en un ensemble
périmé, qu'il nomme aussi nuisible, négatif, inerte
ou erroné, et un autre, qu'il dit jugé (ou sanctionné),
fécond, positif, actif ou vrai. Le premier est rejeté de la
science contemporaine, le second s'y trouve incorporé. Et il dit
explicitement que le passé rejeté n'a pas d'" action
sur la pédagogie des sciences ". Ou encore que l'histoire des
sciences ne peut être présentée qu'à titre de
repoussoir. A l'opposé l'auteur ne paraît pas douter du caractère
définitif du savoir actuel, aussi bien peut-il dire sans broncher
qu'une notion comme celle de chaleur spécifique est un acquis pour
toujours de la science 12.
Tout cela suppose
une rupture entre une période préscientifique et une période
scientifique. C'est ce que fait Bachelard dans un ouvrage précédent,
consacré à La Formation de l'esprit scientifique 13.
Dans le même sens, en revendiquant le double héritage de Marx
et de Bachelard, Louis Althusser nous dit que la science naissante rejette
" comme erronées les anciennes notions de base " 14. Il
parle de l'histoire, revisitée par le matérialisme historique,
mais des disciples appliquent la thèse à la physique en faisant
de la science pré-galiléenne une idéologie scientifique.
Cette façon de voir qui ramène le passé de la science
à un fatras d'erreurs et son présent à des vérités
éternelles inaugurées par une unique coupure épistémologique
est évidemment par trop schématique. La révolution
einsteinienne, pour ne prendre qu'un exemple, ne rentrerait pas dans ce
cadre. Postérieure à la rupture précitée, elle
procède tout autrement, par l'inclusion du passé. La physique
newtonienne n'est pas rejetée comme erronée : elle devient
un cas particulier, valable aux faibles vitesses, des nouvelles lois (équations
de Lorentz). Quand j'avance dans le Tgv ma vitesse s'additionne à
celle du train pour un observateur extérieur, mais si j'allume une
lampe la lumière a la même vitesse pour l'observateur que mon
faisceau soit dirigé dans le sens du train ou dans le sens opposé.
Mais revenons
à Bachelard. Au moment même où il tenait ses propos
sur les récurrences, il fut invité pour une conférence
du Palais de la Découverte (20 octobre 1951). Or il choisit de parler
de l'actualité de l'histoire des sciences, montrant que ses propos
sur l'histoire-repoussoir ne représentaient pas toute sa pensée
sur le sujet. En effet, lorsqu'il sous-titra son ouvrage sur la Formation
de l'esprit scientifique : psychanalyse de la connaissance objective,
il avait introduit le concept d'obstacle épistémologique.
Si nos aînés se sont tant trompés c'est qu'ils se sont
heurtés à ces obstacles qu'ils ont dû vaincre. L'actualité
de l'histoire, dit-il alors, tient à ce que ces obstacles encombrent
l'esprit des jeunes, selon une sorte de récapitulation. Bachelard
critique le parallélisme comtien entre l'histoire de la pensée
et le développement individuel 15. Mais il reconnaît, par exemple
pour l'acquisition des lois de l'électricité, que les mêmes
obstacles se répètent.
Je ne saurais
préciser mieux comment l'auteur envisage l'introduction de cette
histoire. Peut-être pas dans l'enseignement secondaire : plutôt
dans la formation des futurs maîtres et des chercheurs 16. Il a parfois
des formules ambiguës. Dans la Formation…, toujours, il
préconise une histoire mais non des balbutiements, plutôt de
ce qui aurait dû être 17. Dans Le Rationalisme appliqué
il aime à user de cette formule : l'obstacle vaincu, on découvre
qu'on aurait dû savoir : tout se tient quand tout est construit. L'histoire
proposée semble être une rationalisation du passé, une
redécouverte, selon la formule de Charles Brunold déjà
citée. Et les deux auteurs semblent se préoccuper également
de ne pas s'attarder sur les errements. Mais la psychanalyse destinée
à franchir l'obstacle ne suppose-t-elle pas que le sujet ait exprimé
sa vision erronée ?
De multiples travaux de didactique ont été menés qui
visaient à faire apparaître les obstacles chez les élèves
et les étudiants. Ils ont montré, en utilisant notamment les
études de Piaget, que la récapitulation fonctionne à
la condition de ne pas la prendre dans un sens trop strict. La thèse
récente de Cécile de Hosson, conduite dans le laboratoire
de Laurence Viennot, qui avait présenté en 1977 la première
thèse dans ce sens, me semble exemplaire 18. Je n'en dirai pas plus
car je vais prendre un autre exemple issu de ma propre pratique. Mais avant
d'y parvenir, disons qu'un autre intérêt de l'histoire peut
être dégagé en référence aux idées
de Langevin.
Langevin
: la sénilisation des théories
Il est symétrique du précédent puisqu'il ne concerne
pas la naissance des théories modernes mais leur sénilisation,
leur ossification pour employer le vocabulaire de Langevin. A mesure qu'elles
s'éloignent de leur découverte les théories se simplifient
au cours de leur exposition dans les traités, précis, etc.
Elles se débarrassent de certains détails qui étaient
destinés à répondre à des objections que tout
le monde a oubliées. Mais elles perdent en pouvoir de conviction,
car certaines interrogations des adversaires peuvent être les germes
de théories de l'avenir. Langevin prenait les exemples de la découverte
de l'eau oxygénée par Thenard, du fameux postulat d'Euclide
et de l'action à distance de la gravitation par Newton 19.
Nous allons en donner un autre exemple, choisi de telle manière que
nous puissions l'associer à un cas d'obstacle épistémologique
afin de simplifier l'exposé. Notons, avant de commencer, qu'il n'est
pas évident que les deux usages que nous jugeons symétriques
de l'histoire des sciences dans l'exposition des théories soient
si éloignés. La sénilisation résulte en partie
de la nécessité de présenter simplement les concepts.
Or cette nécessité ne tient-elle pas à ce que les élèves
butent encore sur des obstacles qu'il est plus facile de présenter
en leur donnant un tour aimable qui fait retomber l'enseignant virtuose
ou le bon vulgarisateur en deçà de l'obstacle. Par exemple
en usant d'images, de métaphores… C'était la thèse
que soutenait, dans un livre qui fit alors quelque bruit, Le Partage du
savoir, Philippe Roqueplo 20. Et avouez que lorsque le jury Nobel présenta,
ces dernières semaines, les travaux sur la métathèse
en esquissant un pas de danse, c'était peut-être pédagogique
mais cela simplifiait beaucoup le sujet.
Etude
de cas
Le cas que nous choisirons pour illustrer ce qui précède est
celui de la pierre à plâtre ou gypse des environs de Paris.
Celle-ci se présente sous la forme d'une couche sédimentaire
conservée dans quelques collines ou buttes-témoins au nord
de la capitale. Elle était exploitée au début du xixe
siècle sur les flancs de la butte Montmartre, là où
Cuvier (1769-1832) découvrit les squelettes de quelques mammifères
terrestres fossiles. Aujourd'hui le gypse se voit dans la célèbre
carrière Lambert de Cormeilles-en-Parisis. La roche est composée
de sulfate de calcium (hydraté), un des constituants, à raison
d'1,6 g/litre, du sel marin. Le lien avec l'eau de mer a fait soupçonner
l'évaporation d'une lagune sursalée, à la façon
de marais salants. La présence de restes d'animaux terrestres militait
plutôt en faveur d'une sorte de marécage : Cuvier parlait d'origine
palustre. D'où la multiplicité des explications. Nous en examinerons
deux, l'une présentant un obstacle épistémologique
et l'autre un cas de sénilisation de théorie.
Le chevalier de Lamanon (1752-1787) qui mourut tragiquement au cours du
voyage de La Pérouse imagine, en 1782, que le gypse s'est déposé
dans un lac d'eau séléniteuse (donc chargée en sulfate
de calcium, le gypse étant autrefois nommé sélénite,
par référence à la lune, sous le prétexte, nous
dit Buffon, que les reflets de la lumière sur ses cristaux rappellent
la lumière lunaire). La solution est ingénieuse et n'aurait
rien d'archaïque si l'auteur ne dessinait son lac entre les cours de
la Seine, de l'Oise et de la Marne, avec leurs affluents. Or le gypse date
de plus de 40 millions d'années tandis que les cours d'eau actuels
se sont creusés après le départ des eaux de la région
parisienne, voici quelques millions d'années. L'obstacle auquel cède
Lamanon est de croire que la topographie de nos continents avec ses vallées,
collines, etc. date de temps immémoriaux, antérieurs à
la venue des mers qui ont déposé les couches sédimentaires,
qui s'enfoncent sous Paris jusqu'à plus de 2 000 m. Cet obstacle
est encore commun chez les savants de la fin du xviiie siècle. Et
il se retrouve aujourd'hui dans la pensée des jeunes.
Un élève de 4e, qui voulait me démontrer que le gypse
était marin me tint un jour ce langage : l'Alsace est plus élevée
que Paris, elle renferme de la potasse qui est marine, donc Paris était
sous la mer à l'époque. Les obstacles de ce raisonnement sont
multiples : les différents dépôts seraient plus ou moins
contemporains (réunis en un temps géologique indéterminé),
et surtout, pour le cas qui nous intéresse, la topographie de la
France de l'est, de Mulhouse à Paris était alors celle d'aujourd'hui.
Plus curieusement, un étudiant de niveau bac+2, candidat à
une École d'ingénieurs, m'annonça dans une copie que
le Lot existait lors de la formation du bassin houiller de Decazeville,
voici donc quelque trois cents millions d'années.
Sans parler de récapitulation qui donne un caractère trop
mécanique à ces répétitions, on voit clairement
que notre esprit (le mien, comme le vôtre) tend spontanément
à placer l'histoire de la Terre dans le cadre de la morphologie actuelle.
L'obstacle me semble une donnée permanente du fonctionnement de notre
pensée.
L'ossification d'une théorie se rapportant au même gypse, que
nous prendrons comme exemple, se place au début du xxe siècle,
et concerne une explication concurrente de celle de Lamanon. Ernest Munier-Chalmas
(1843-1903), professeur à la Sorbonne, prétendait que le gypse
venait de la mer. Mais comme les rares fossiles de cette roche étaient
terrestres (ainsi qu'on a dit), que les couches voisines recélaient
des faunes d'eaux plus ou moins dessalées, et qu'enfin, comme dans
les marais salants, l'eau doit séjourner dans des bassins successifs
pour abandonner sa boue et son sulfate avant de déposer le sel de
cuisine (chlorure de sodium), lequel est totalement absent des collines
de la région de Paris, force fut à l'auteur d'imaginer un
système compliqué de bassins qu'il se garda de préciser.
Or, après sa mort, des disciples présentèrent le schéma
correspondant, au demeurant peu satisfaisant dans son agencement. Cinquante
ans plus tard j'enseignais ce schéma, si ce n'est que, les arguments
s'étant estompés, la figure résultante s'était
simplifiée. Eloignée de ses sources, elle s'imposait pas sa
simplicité, sans parvenir à réfuter des objections
qui n'étaient dans l'esprit de personne. Un ami, tragiquement disparu
depuis, J-C. Fontes, qui avait découvert que le gypse provenait de
rivières et non de la mer (sa salure était due à l'eau
riche en sulfate - voyez une bouteille de Contrexéville - des rivières
venant de Lorraine), dut refaire tout l'historique pour découvrir
que la théorie de Munier-Chalmas était pleine de contradictions,
tant les esprits étaient prisonniers de ce dogme. Preuve que l'histoire
des sciences n'est pas utile aux seuls élèves et étudiants
mais qu'elle peut servir aux chercheurs.
Que conclure ? Il existe de multiples usages de l'histoire. On vient de
voir un cas où le chercheur a besoin de se retourner vers le passé
pour apporter une thèse qui combat des idées reçues
dont les difficultés ont été gommées avec le
temps. Les élèves professeurs en ont aussi besoin pour retrouver
les résistances de la pensée de leurs futurs élèves.
Les élèves des classes secondaires en ont-ils besoin ? C'est
moins sûr, sinon sous la forme de textes de savants anciens leur offrant,
avec une belle langue, le visage humain de la science et la qualité
d'un raisonnement rigoureux. Mes expériences personnelles en collège
ou lycée m'ont donné le sentiment que les élèves
appréciaient ces études. Le détail est affaire des
réformateurs.
La récente réunion des enseignants d'histoire des sciences
en Iufm, tenue à Montpellier, les 20-21 mai dernier, à laquelle
j'ai assistée, m'a permis de voir que ceux-ci ne manquaient pas d'idées
sur le sujet. Il convient de faire confiance à leurs initiatives.
Ils ont pris résolument le relais de ceux qui, comme moi, ont longtemps
combattu pour cet enseignement, et qui ne peuvent que se réjouir
de voir aboutir leurs espoirs.
1. D'après A. Fabritius-Gros et N.
Ray, " L'histoire des sciences dans l'enseignement des sciences de
la vie et de la terre en collège et lycée ", mém.
professionnel agrégation Svtu, année 2004-2005. Je remercie
les auteures de m'avoir permis de consulter leur mémoire qui m'a
été très profitable. Les références sont
extraites de N. Hulin, " L'histoire des sciences et l'enseignement
scientifique. Quels rapports ? Un bilan des xixe et xxe siècles ",
Bull. Union Physiciens, 786 (1996), p. 1201-1243. Les ouvrages et articles
de Nicole Hulin contiennent une abondante documentation sur l'enseignement
scientifique.
2. Ibid.
3. Sur la réforme Duruy et l'école moyenne, je renvoie à
mon article, " L'école moyenne en France (xixe siècle)
", Cahiers rat., 458 (avril 1991), p. 223-230. Également G.
Gohau, " Petite histoire de l'enseignement des sciences ", Sciences
et pseudo-sciences, n° 263, juillet-août 2004, p. 18-23.
4. Fabritius-Gros et Ray, loc. cit.
5. G. Gohau, " Redécouverte d'hier et d'aujourd'hui ",
in N. Hulin (dir.), Sciences naturelles et formation de l'esprit. Autour
de la réforme de l'enseignement de 1902, Villeneuve d'Ascq, presses
univ. du septentrion, 2002, p. 163-181.
6. J. Rosmorduc (dire.), Le retour aux sources. Pour l'histoire des sciences
dans l'enseignement scientifique français, Univ. Bretagne occidentale,
1975.
7. D'après Bull. Soc. Hist. Sci. et Tech., n° 29, 1991.
8. Renseignements extraits d'un exposé d'Hélène Gispert
lors de la journée d'étude : histoire des sciences, formations
et recherches en Iufm, Montpellier 20-21 mai 2005.
9. Guide de l'histoire des sciences et des techniques en France en 2005,
brochure conçue par K. Chemla, C. Debru et J. Gayon, réalisée
par David Roman avec l'aide d'Hélène Gispert.
10. Cf. Fabritius-Gros et Ray, loc. cit.
11. G. Bachelard, " L'actualité de l'histoire des sciences ",
in L'Engagement rationaliste, Paris, PUF, 1972, (137-152), p. 149.
12. G. Bachelard, L'Activité rationaliste de la physique contemporaine,
Paris, PUF, 1951, p. 25-26.
13. G. Bachelard, La formation de l'esprit scientifique. Contribution à
une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin, 1938.
14. L. Althusser, Eléments d'autocritique, Paris, Hachette, 1974.
15. G. Bachelard, loc. cit., 1972, p. 149.
16. La table ronde, Bachelard et l'enseignement du colloque de Cerisy (juillet
1970) ne nous aide guère à éclairer la question. Cf.
Bachelard. Colloque de Cérisy, Union générale d'édition,
10/18, 1974.
17. G. Bachelard, loc. cit., 1938, p. 251.
18. Je renvoie sur ce point à ma note de lecture, in Cahier rat.
574, janv-fév. 2005
19. P. Langevin, " La valeur éducative de l'histoire des sciences
", in La Pensée et l'action, Paris, éditeurs français
réunis, 1950, p. 194-211. La conférence fut initialement publiée
Dans le Bulletin de la société française de pédagogie,
en décembre 1926.
20. P. Roqueplo, Le Partage du savoir, science, culture, vulgarisation,
Paris, Le seuil, 1974.
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