Ce texte est
basé sur la conférence donnée, sous l'égide
de l'Union rationaliste, à la Mairie du 13e arrondissement de Paris,
le mardi 1er mars 2005. Nous le présentons en deux parties :
1. La question
philosophique de la création scientifique.
2. La relativité
au sens d'Einstein : une analyse de cas de création en physique (à
paraître dans cahier de janvier).
La
physique du xxe siècle a pris, dans sa plus grande partie, une forme
très différente de ce qu'elle était au xixe siècle.
Ce fut par l'effet de découvertes parmi lesquelles celles effectuées
par Albert Einstein à partir de 1905 (son " année admirable
", ou " année d'or ") représentent des moments
particulièrement forts, établissant une part importante des
cadres de pensée de la nouvelle physique contemporaine. Mais en même
temps que leur portée objective, les premières recherches
d'Einstein nous permettent d'entrevoir plusieurs aspects du processus de
" création scientifique " tel qu'il s'effectue dans la
pensée d'un sujet individuel, et en particulier d'éclairer
celui, central, de son rapport à la rationalité, sous-jacent
à la possibilité de sa communication et de son objectivation.
Nous
présenterons à ce propos quelques réflexions plus générales
sur l'" invention " et la " création " scientifiques
comme problème posé à la philosophie de la connaissance.
I. La question
philosophique de la création scientifique
Prenons, par
exemple, les théories de la relativité d'Einstein : la théorie
de la relativité restreinte, obtenue en 1905 (mais " ruminée
" pendant près de dix ans), et la théorie de la relativité
générale, dont la première idée lui vint en
1907, exprimée dans sa forme achevée en 1915. La seconde peut
être vue comme un prolongement ou une radicalisation de la première.
Les deux sont aujourd'hui pleinement incorporées à l'ensemble
des connaissances de la physique. Mais il n'en fut pas ainsi au début,
dans la période qui suivit leur apparition, car elles apportaient
des éléments de nouveauté, voire d'étrangeté,
par rapport à la compréhension antérieure de cette
science.
Le surgissement
de cette nouveauté dans les conceptions physiques n'était
pas prévisible auparavant ; de même, nous ignorons aujourd'hui
les chemins de notre science future. C'est que les changements dans les
sciences ne suivent pas un simple déroulement logique qui aurait
déjà été contenu en puissance dans les prémisses,
c'est-à-dire dans les connaissances antérieures. Et cependant,
ils correspondent à la mise en place de représentations
rationnelles. Entre les diverses étapes de ces connaissances
rationnelles, il y a comme une sorte de saut, une discontinuité de
la précédente à la suivante. C'est le saut de l'invention,
de la création.
Il peut paraître
paradoxal de parler d'invention, et même de création,
à propos de science, et notamment à propos de la physique,
puisque celle-ci est censée décrire le monde tel qu'il
est, certes avec les moyens de nos possibilités de représentation,
c'est-à-dire la pensée symbolique qui a pour siège
le cerveau. Et cette création, en tout état de cause, doit
être d'un genre particulier, puisqu'il lui faut se confronter en permanence
à ce qui est, qui nous apparaît sous les formes de ce qui nous
est donné, connu par les sens et par l'expérience. Mais, de
toutes façons, en quelque sorte, les représentations du monde
" tel qu'il est " ne se trouvaient pas à l'origine dans
notre cerveau. Elle s'y sont formées par l'enseignement et par la
compréhension individuelle et, au départ pour chaque nouvelle
étape, par l'invention de quelque chose qui n'était écrit
nulle part. Le rôle de la création dans la formation des
connaissances scientifiques n'a pas toujours été évident
dans l'histoire des idées, et l'on peut même dire que la conscience
en est très récente : elle date à peu près du
début du xxe siècle.
L'idée
d'invention et de création scientifique
L'évolution des sciences elles-mêmes au cours du xixe siècle,
notamment celles auxquelles je m'en tiendrai ici, les mathématiques
et la physique (cette dernière, élargie à la chimie
et l'astronomie), a grandement contribué à la prise de conscience
de l'invention et de la création dans l'activité scientifique.
On y voit les mathématiques, conçues de plus en plus indépendamment
de la " nature ", y développer des géométries
qui paraissaient contredire l'" évidence " de l'expérience
commune (les géométries non-euclidiennes), formaliser des
disciplines abstraites comme l'algèbre (plus abstraite que la géométrie),
et introduire des notions tout intellectuelles et d'objet plus général
comme celle de groupes de transformation avec leurs propriétés
d'invariance ou de symétrie.
La physique se
développe alors également, dans ses divers domaines (optique,
électricité, magnétisme, thermodynamique), à
travers l'élaboration de théories de plus en plus mathématisées,
analytiques et algébriques, avec, en particulier, l'utilisation systématique
du calcul différentiel et intégral, encore appelé "
analyse ", et notamment des équations aux dérivées
partielles pour traiter les problèmes des milieux continus. Elle
laisse voir avec sans cesse plus d'évidence la distance entre les
données de l'expérience immédiate et l'abstraction
de la théorie formalisée, faisant appel à des concepts
d'expression mathématique abstraits comme le champ, l'énergie,
le potentiel, l'état (d'un système) et l'entropie, et le caractère
de construction de ces théories est plus visible qu'avec les formulations
antérieures. On prend également conscience de ce que les concepts
de la physique, à commencer par ceux de la mécanique classique,
longtemps pris pour des absolus et considérés comme "
naturels ", sont modifiables et susceptibles d'évolution : c'est
qu'ils sont élaborés et même, littéralement,
construits par la pensée.
Ces constructions sont considérées par quelques penseurs,
assez rares à vrai dire de la fin du xixe et du xxe siècles,
mathématiciens, physiciens, philosophes, parmi lesquels Poincaré
et Einstein, comme des " libres créations par la pensée
", à partir du donné de l'expérience, mais soumises
à des contraintes : elles sont orientées, pour ce qui est
de la physique, vers une représentation descriptive et explicative
des phénomènes de la nature ; et, dans le cas des mathématiques,
vers la consistance interne des systèmes d'objets construits et de
leurs contenus propres.
C'est, d'une
manière générale, la contradiction apparente entre
invention ou création, d'une part, et objectivité,
d'autre part, qui a retenu les philosophes du xxe siècle dans leur
grande majorité de considérer la création scientifique
parmi les problèmes de la philosophie de la connaissance (et même
les en a délibérément fait rejeter). Ils la renvoyaient
(comme, par exemple, Karl Popper 1) à un moment irrationnel, relevant
de la psychologie, et la philosophie ne devait porter, à leurs yeux,
que sur les connaissances une fois formulées, sur la logique
de leurs propositions, non sur le mouvement de la pensée qui les
fait naître. La distinction (faite par Hans Reichenbach 2) entre un
" contexte de découverte ", et un " contexte
de justification ", ce dernier étant considéré
comme seul digne de l'attention de la philosophie, resta largement acceptée
jusque récemment dans la foulée du positivisme logique et
de la philosophie d'inspiration analytique. Pour que les propositions scientifiques
puissent être étudiées par la philosophie de la connaissance,
il fallait, au mieux, les " reconstruire rationnellement " (selon
la proposition d'Imre Lakatos 3), après leur découverte et
une fois stabilisées et acceptées, ce qui revenait à
les considérer comme fort peu
rationnelles dans leur surgissement.
C'est ainsi que
la philosophie de la connaissance contemporaine, dans la lignée de
l'empirisme et du positivisme logiques qui ont fleuri au xxe siècle,
a évacué l'invention et la création scientifiques comme
des moments irrationnels, nécessaires certes, mais incontrôlables
et passagers. Le thème de la création scientifique fut ainsi
abandonné à un no man's land philosophique, sans prendre
en compte la rationalité qui guide de fait les processus de
la pensée, comme les chercheurs le savent bien par leur propre pratique,
d'où n'est évidemment pas absente l'argumentation rationnelle.
Diverses doctrines s'en emparèrent, de l'histoire sociologique à
" paradigmes " de Thomas Kuhn 4 à la " conception
anarchiste de la connaissance " de Paul Feyerabend 5 et aux "
relativismes post-modernes " associés à des études
se voulant " socio-anthropologiques " de pratiques scientifiques
sans égards pour les contenus de pensée correspondants 6.
Mais le thème
de la découverte et de l'invention scientifique semble heureusement
être l'objet d'un intérêt nouveau, il est vrai encore
ténu ; du moins ne paraît-il plus susciter les foudres comme
avant. Encore faut-il dissiper l'ambiguïté qui s'attache souvent
à lui, dans une sous-estimation de sa part rationnelle, puisqu'il
ramène sur le devant de la scène le sujet qui est le
lieu singulier où les connaissances se forment et se transforment
: ce lieu est considéré comme en amont de leur caractérisation
objective et donc comme assez peu sûr de ce côte-là tant
que la sanction collective n'en a pas été donnée. Et
cependant, tout se passe dans le sujet, dans les sujets, en amont comme
en aval, et la pensée - toute pensée -, pour être exprimée
et reçue, a besoin de ces lieux singuliers, que ce soit pour la création
de nouvelles idées ou plus généralement pour l'intelligibilité
des connaissances déjà données. L'intelligibilité
renvoie au rationnel, et la création d'idées nouvelles
n'est, en vérité, que la réponse obtenue (par le travail
de sa pensée) par un sujet transcendantal ou rationnel à sa
demande d'intelligibilité lorsque les connaissances admises la laissent
insatisfaite.
Objectivité
et subjectivité
À cet
égard, l'objectivité de la connaissance (c'est-à-dire
son adéquation à son objet conçu comme extérieur
à elle) ne saurait être opposée à la subjectivité,
qui est le lieu de cette connaissance, et qui en est la condition de constitution
; mais en retour, une pensée qui veut concevoir le monde ne peut
se vouloir fermée dans les limites de sa conscience, et pose l'objet
en dehors d'elle-même, en formulant l'exigence d'objectivité
correspondante. Les deux caractères, que la connaissance scientifique
distingue et oppose depuis sa constitution par un choix de perspective,
la subjectivité et l'objectivité (le sujet de
la connaissance et l'objet de cette connaissance), ne sont pas deux entités
contraires (au sens de mutuellement exclusives), puisqu'elles ont été
définies réciproquement dans une relation dynamique. La connaissance
résulte de cette interaction dynamique entre les deux ou, si l'on
veut, de ce rapport dialectique entre elles.
Après
cet essai de mise en situation de la question qui nous occupe (une philosophie
de la création scientifique est-elle possible ?, voire, a-t-elle
un sens ?), nous allons revenir maintenant à la théorie
de la relativité d'Einstein. Cette dénomination au singulier
désigne en fait deux théories découvertes successivement,
qui constituent, chacune pour sa part et selon des modalités spécifiques,
d'une véritable invention et création scientifique
au sens propre. En quoi pouvons-nous dire qu'il s'agit d'invention, de création
? Et de quelle manière est-il possible d'en suivre le processus dans
la pensée du créateur scientifique ?
Il serait, bien entendu, illusoire de prétendre pouvoir rendre compte
de la genèse de ces idées dans toute sa complexité
: les
aspects psychologiques, en particulier, nous en demeureront inaccessibles,
du moins ceux qui ne se laissent pas cerner de manière explicite
et qui ont à voir avec les processus internes, au niveau cérébral
et psychique, sous-jacents au travail sur les idées elles-mêmes.
Mais il est cependant possible de suivre, au niveau des idées formulées
explicitement, c'est-à-dire des concepts physiques et de leur agencement
théorique, des éléments significatifs du travail de
la pensée qui a mené à ces découvertes.
Suivre ces éléments,
c'est discerner en eux, dans leur enchaînement, l'opération
d'un raisonnement. Mais la question préliminaire, qui a dissuadé
longtemps les philosophes de s'intéresser au processus créateur
de la pensée, parce qu'ils en croyaient la réponse forcément
négative, est de savoir si la marche d'une pensée créatrice
peut être rationnelle, quand on constate qu'elle fait, à un
moment ou à un autre, le saut de l'invention d'une radicale
nouveauté ? Et cependant, nous devons bien concevoir ce saut, et
cette nouveauté, sans l'opposer à l'attitude rationnelle,
ne serait-ce que parce que son effet, la connaissance nouvelle, est promise
à une saisie rationnelle dès qu'elle se trouve admise, saisie
rationnelle que l'on constate évidemment, même si elle s'entoure
de bouleversements et de ré-évaluations des connaissances
antérieures. Nous devons donc dépasser l'antagonisme apparent
entre la rationalité et l'invention créatrice
: non pas pour ramener (et réduire) la seconde à la première,
mais pour comprendre ce qu'enseigne la seconde (l'invention, la création)
dans son rapport à la première (la rationalité). Disons
tout de suite que l'invention créatrice en sciences part de la rationalité,
s'appuie sur elle, et la retrouve au terme, dans son résultat, avec
un champ d'application ou d'action élargi.
La situation de la théorie électromagnétique peu avant
1905
Pour comprendre la nature des réflexions d'Einstein qui l'ont conduit
à formuler la théorie de la relativité restreinte (nom
donné après coup, plusieurs années après), il
nous faut brosser un bref
tableau de la situation de la physique à l'époque, notamment
concernant la théorie électromagnétique et les questions
qu'elle soulevait à côté des avancées considérables
qu'elle avait occasionnées.
La lumière était conçue depuis Maxwell comme une onde
électromagnétique, produite par les oscillations dans le temps
d'un champ électromagnétique ; les champs électrique
et magnétique étaient supposés portés par un
milieu physique emplissant l'espace, l'éther, identifié à
celui qu'avait introduit Fresnel au début du xixe siècle (l'éther
optique) comme support des vibrations lumineuses et lieu de leur propagation.
Depuis Fresnel, la question était posée de savoir si, et comment,
le mouvement affectait les phénomènes
optiques et leurs lois. La question était également posée
pour la théorie électromagnétique de Maxwell, et H.
A. Lorentz avait adapté la théorie de Maxwell en faisant des
électrons les sources des champs électrique et magnétique,
et en considérant que l'éther est un milieu absolument immobile,
recouvrant l'espace absolu (qui était celui de la mécanique
classique, édifiée à la suite de Newton). Un aspect
important de la théorie de Lorentz, proposée en 1895, était
(outre son explication de l'effet Zeeman sur le dédoublement des
raies lumineuses dans un champ magnétique) qu'elle retrouvait par
voie déductive une propriété de la lumière que
Fresnel avait proposée de manière hypothétique, exprimée
en termes du " coefficient de Fresnel ", ou encore d'" hypothèse
de Fresnel de l'entraînement partiel de l'éther par les corps
en mouvement dans leur entourage ". Cette propriété portait
sur une modification de la vitesse de la
lumière dans les corps réfringents, de telle sorte que les
lois de la
réfraction n'étaient pas modifiées par le mouvement
(par exemple, celui de la Terre dans son périple annuel).
Le résultat
n'épuisait pas les problèmes de la théorie électromagnétique
en rapport au mouvement, que nous n'évoquerons pas ici en détail.
Disons simplement que ces problèmes étaient à l'ordre
du jour à cette époque-là (le tournant du siècle
et ses premières années). De nombreux scientifiques, entre
les plus reconnus, étaient aux prises avec ces questions, qui étaient
parmi les principales de la physique de l'époque. Diverses façons
de voir et de formuler ces problèmes étaient proposées,
chacun de ces points de vue différents étant alors a priori
tous autant légitimes les uns que les autres.
Légitimes, c'est-à-dire rationnels : les uns
et les autres préféraient concevoir telle hypothèse
(un éther immobile, en suivant
H. A. Lorentz, ou en mouvement complètement entraîné
par les corps, en suivant H. Hertz), ou donner plus ou moins de poids à
l'un ou l'autre des résultats expérimentaux connus, etc. Autrement
dit, à ce stade de la connaissance en physique, les jeux n'étaient
pas faits, et les formulations possibles des problèmes n'étaient
pas uniques.
Nous allons maintenant
tenter de suivre le travail de pensée qui fut celui d'Einstein en
élaborant la théorie connue comme théorie de la relativité
restreinte, nom qui lui fut donné ultérieurement, quand apparut
son importance du point de vue du rôle du principe de relativité.
Initialement, sa théorie apparaissait comme une modification de la
théorie de l'électrodynamique en vigueur, celle de Maxwell-Lorentz,
ce qui correspondait au projet initial de son auteur, comme en témoigne
le titre sous lequel elle fut publiée, en 1905 : " Sur l'électrodynamique
des corps en mouvement ". Il était clair pourtant, dès
cette publication, que le principe de relativité 7 y tenait le premier
rôle, puisque l'essentiel du travail théorique y consistait
à transformer la théorie électromagnétique pour
la soumettre à ce principe. L'opération décisive dans
cette transformation fut l'étape intermédiaire, avant de considérer
la dynamique, de transformer la cinématique, c'est-à-dire
la théorie générale de l'espace, du temps et des vitesses
(et aussi de l'énergie, ce qui apparaîtrait un peu plus tard),
pour la mettre en conformité avec un principe de relativité
conçu d'une manière élargie, valide non seulement pour
la mécanique mais aussi pour l'optique et l'électromagnétisme.
La formulation nouvelle (relativiste) de la dynamique s'ensuivait directement.
Cet état de choses est exprimé dans la structuration même
de l'article d'Einstein, qui reflète celle du travail de sa pensée,
divisé en trois partie : une introduction, qui porte notamment sur
le pourquoi de l'importance a priori du principe de relativité pour
les phénomènes considérés ; une partie cinématique,
et une partie dynamique.
Tel est le cadre du travail de pensée d'Einstein dans son
approche de l'électrodynamique. Il diffère des autres approches
contemporaines, que nous allons brièvement évoquer et notamment
de celles de Lorentz et de Poincaré.
Chacun de ces grands chercheurs se proposait, de même qu'Einstein,
une meilleure intelligibilité des phénomènes électromagnétiques,
qui impliquait une modification théorique, mais ils la concevaient
dans des termes différents. L'exigence d'intelligibilité dans
des pensées singulières se présente à chacun
sous des modalités qui lui sont propres, et il est possible de suivre
celles-ci jusqu'à leur aboutissement dans la solution qu'ils obtiennent,
différente dans chaque cas, et notamment par sa signification conceptuelle
et
théorique.
Mérites,
démérites, idéologies et polémiques
La tentation
de ramener ces œuvres de création à une norme commune,
constatée fréquemment dans les présentations ou tentatives
de reconstruction qui en sont faites ultérieurement, omet de prendre
en considération ce caractère. La norme n'est pas dans le
travail inventif de la pensée, mais dans les critères qui
sont retenus après coup. En raison d'un ensemble de circonstances,
la voie d'Einstein, que nous allons évoquer, a été
plus volontiers retenue que les concurrentes, notamment parce qu'elle devait
conduire à une autre extension remarquable du principe de relativité,
pour tous les mouvements accélérés quelconques, avec
la théorie de la relativité générale. C'est
pourquoi le mérite des résultats obtenus en 1905 a été
en général accordé au seul Einstein, ce qui n'est juste
qu'en partie, puisque cela plaçait dans l'ombre les contributions
importantes obtenues par Lorentz et par Poincaré en même temps
que lui. Toutefois, pour les contemporains, ces travaux étaient autant
considérés, et ils influèrent sur les modalités
d'assimilation ultérieure de la théorie de la relativité
restreinte : on a retenu les noms des équations de transformation
de Lorentz, des groupes de Lorentz et de Poincaré, la
formulation de la variable temps comme une quatrième coordonnée,
due à Poincaré et incorporée par le mathématicien
Hermann Minkowski dans sa théorie de l'espace-temps à quatre
dimensions, formulée à partir de la théorie d'Einstein
de l'espace et du temps
relativistes. À l'inverse, d'autres (plus rares), plus sensibles
à l'économie des formulations mathématiques, tel Edmund
Whittaker dans les années 1950, accordèrent tout à
l'approche de Poincaré, très sobre dans son travail sur le
détail des implications quant aux concepts physiques, et rien à
Einstein pour la théorie de la relativité restreinte.
L'idéologie
eut aussi sa part dans les jugements sur les travaux des uns et des autres.
Il se peut que l'élimination de Poincaré par A. Sommerfeld
du premier recueil par lui édité sur Le principe de relativité
en 1913, et de ses éditions postérieures augmentées,
ait eu pour raison initiale une tentation de nationalisme germanique. Assurément,
la vindicte ultérieure des " physiciens nazis ", Philip
Lenard en tête, contre Einstein et ses théories avait pour
motivation un antisémitisme affiché, qui condamnait la "
physique juive " dans son ensemble. Il est plus étonnant d'assister
aujourd'hui à une tentative déterminée et violemment
agressive de démolition en règle d'Einstein et de son travail
sur la relativité de la part d'un groupe de néophytes venus
tardivement à l'" histoire des sciences ", si l'on peut
appeler ainsi ce qu'ils en font : collages de citations non analysées,
inventions pures et simples d'intentions ou d'actions agencées en
mauvais roman d'espionnage et en obsession de complot. Complot contre qui
? mais contre " notre Poincaré national ", qui aurait été
détroussé d'une invention qu'il aurait été le
seul à pouvoir faire : ceci d'ailleurs contre toute vraisemblance,
car Poincaré jouissait d'un prestige immense, y compris chez les
savants allemands. (Ce que nous avons suggéré sous toute réserve
comme une possibilité à propos de Sommerfeld ne saurait être
étendu à la communauté des savants allemands de l'époque.)
Ces nouveaux historiens, révisionnistes et justiciers, ne viennent-ils
pas, en effet, de découvrir les textes de Poincaré qu'ils
ignoraient jusqu'ici (alors qu'ils sont pris en compte dans les études
historiques depuis une bonne trentaine d'années ; et déjà
Wolfgang Pauli, en 1921, rendait dûment justice à la contribution
du savant français dans son article encyclopédique bien connu
sur la relativité). En voulant, au mépris de toute analyse
sérieuse des textes, faire d'Einstein (sans doute surtout parce qu'il
était Juif) un plagiaire des idées de Poincaré (annexé
bien malgré lui, qui était un esprit universel, à leur
nationalisme hargneux), ils manifestent en particulier la plus totale incompréhension
de ce qu'est la pensée scientifique, faisant comme s'il n'y avait
eu qu'une seule façon d'aborder le problème. Il est impossible
de prétendre sérieusement que la théorie de Poincaré,
qui est une magnifique formulation de l'électrodynamique relativiste
classique, serait une théorie de la relativité, comme
ces thuriféraires mal inspirés le prétendent. Mais
c'en est assez sur ces entreprises détestables, fausses et calomniatrices
(elles devraient être poursuivies en justice si les morts pouvaient
se défendre) qui ne révèlent que la triste médiocrité
de leurs auteurs.
En tout cas un peu de réflexion sur ce qu'est le travail scientifique,
comme pensée de l'intelligible et création, permet de différencier
la voie propre de chacun, et la cohérence de sa perspective, ce qui
interdit de mêler en un ragoût hétérogène
(comme ces piètres
auteurs le font) ces pensées dans leur surgissement. Ce n'est qu'après
coup, lorsque ces œuvres seront reçues, que l'assimilation qui
en sera faite les transformera - et que la théorie de la relativité
dans la direction conçue par Einstein se verra modifiée par
l'adjonction d'éléments dus aux autres contributions, contemporaines
ou postérieures.
1. K. Popper, La logique de la découverte
scientifique, Payot, Paris, 1973 ; La connaissance objective, Complexe,
Bruxelles, 1978.
2. H. Reichenbach, Experience and prediction, University of Chicago Press,
Chicago, 1938.
3. I. Lakatos, The methodology of scientific research programmes. (Philosophical
papers, vol. 1), Edited by John Worrall and Gregory Currie, Cambridge University
Press, Cambridge, 1978.
4. T. Kuhn, La Structure des Révolutions Scientifiques, Flammarion,
Paris, 1972.
5. P. Feyerabend, Contre la méthode, esquisse d'une théorie
anarchiste de la connaissance, Seuil, Paris, 1979.
6. Voir le " programme fort " en sociologie des sciences, avec
des auteurs comme S. Shaeffer, M. Shapin…, les " études
de laboratoire " de B. Latour, etc. Mais cela n'est qu'une tendance,
à volonté dominatrice, de la sociologie des sciences (la réduction
au " tout sociologique "). Il existe d'autres approches, plus
sensibles à l'irréductibilité du fait scientifique,
comme celle du " champ scientifique " dans la lignée de
Pierre Bourdieu, qui laissent toute sa place à la considération
des aspects rationnels et à la réflexion épistémologique.
Voir P. Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raison
d'Agir, Paris, 2001.
7. Pour les systèmes d'inertie, c'est-à-dire en mouvement
rectiligne et uniforme.
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