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A la suite d'un accord entre l'Union rationaliste et la municipalité d'Ivry, les Cahiers se sont engagés à publier les textes des conférences données au titre des Rencontres d'Ivry. On trouvera ci -dessous, le texte de la deuxième d'entre elles donnée par Michel Petit, le 26 avril 2004.
L'épisode caniculaire qu'a connu la France en 2003 a contribué
à sensibiliser l'opinion publique sur l'effet de serre créé
par les activités humaines qui est devenu un sujet de préoccupation
de plus en plus largement partagé. Ce phénomène constitue
une des meilleures illustrations de la problématique générale
du développement durable : l'utilisation massive des combustibles
fossiles a conduit à une modification de la composition atmosphérique,
la concentration de certains composants minoritaires ayant augmenté
de 30 % en un siècle et demi. Ces composants ont la propriété
de changer le climat de la planète et en particulier de le rendre
globalement plus chaud. Une telle perturbation du climat mondial pourrait
avoir des effets bénéfiques pour certains, mais des effets
négatifs pour la majorité des habitants de la planète
et surtout pour les plus défavorisés d'entre eux. L'amplitude
de cette perturbation croîtrait progressivement et ce sont surtout
les générations futures qui auraient à faire face à
des évolutions lourdes de conséquences.
Devant un tel risque, une convention internationale a été
mise au point à Rio en 1992, lors de la rencontre au sommet des chefs
d'État. Elle a été ratifiée par un grand nombre
de pays et la Convention des Parties se réunit annuellement pour
tenter d'arriver à un accord international sur des mesures propres
à maîtriser les émissions de gaz à effet de serre
et c'est dans ce contexte que se pose l'épineuse question de la ratification
du protocole de Kyoto.
L'effet de serre
Un corps placé dans le vide spatial n'est en contact
qu'avec les rarissimes molécules de l'atmosphère résiduelle
et n'échange de l'énergie avec le reste du monde que par rayonnement.
Les ingénieurs qui conçoivent et construisent des engins spatiaux
savent parfaitement modéliser ce type d'échange d'énergie
et maîtrisent la température de leurs satellites artificiels,
en calculant à l'avance une répartition judicieuse des parties
dorées qui renvoient le rayonnement solaire et des parties peintes
en noir qui, au contraire, absorbent ce rayonnement. Une planète,
comme notre Terre, est dans une situation analogue. Elle reçoit le
rayonnement du soleil, en réfléchit une fraction vers l'espace
(c'est ce qu'on appelle l'albédo) et absorbe le reste. Le soleil
a une température de 6000° environ et rayonne essentiellement
dans le visible. La Terre rayonne également de l'énergie et
cela d'autant plus qu'elle est plus chaude. Sa température prend
une valeur d'équilibre qui permet à ce rayonnement émis
de compenser exactement l'énergie solaire absorbée. Comme
cette température est celle que nous connaissons, le rayonnement
est situé essentiellement dans l'infrarouge. L'énergie solaire
incidente dépend du diamètre de la planète, de sa distance
au soleil et du rayonnement émis par ce dernier qu'on sait surveiller
grâce aux engins spatiaux et qui ne varie que très peu. L'énergie
rayonnée vers l'espace croît avec la température de
la planète, mais dépend également de la transparence
de son atmosphère pour le rayonnement infrarouge qu'elle émet.
Un accroissement de la teneur en gaz carbonique de l'atmosphère
d'une planète provoque une absorption supplémentaire du rayonnement
sortant et seule une augmentation de la température de la planète
permet de compenser cette diminution de l'énergie évacuée
et de la ramener à la valeur convenable pour équilibrer l'énergie
reçue du soleil. La Terre possède naturellement depuis bien
longtemps du gaz carbonique dans son atmosphère et l'augmentation
de température correspondante peut être considérée
comme bénéfique, puisqu'elle a permis le développement
de la vie sous la forme que nous connaissons. Si l'atmosphère de
la Terre n'avait pas contenu de gaz carbonique, sa température aurait
été inférieure d'une trentaine de degrés et
les civilisations qui nous sont familières n'auraient jamais existé.
Le comportement des planètes voisines nous fournit, s'il en était
besoin, une confirmation de la justesse de cette analyse. On sait aujourd'hui,
grâce à des mesures indirectes faites depuis notre Terre et
grâce à des mesures faites in situ par des sondes spatiales,
que l'atmosphère de Vénus contient beaucoup plus de gaz carbonique
que celle de la Terre qui en contient elle-même plus que celle de
Mars. On observe effectivement que Vénus est plus chaude que la Terre
de plusieurs centaines de degrés et que Mars est au contraire plus
froide d'une centaine de degrés. Ces différences seraient
inexplicables si leurs atmosphères étaient identiques.
On a donné à ce phénomène de piégeage
du rayonnement infrarouge le nom d'effet de serre, car les parois de verre
des serres de jardinier ou d'horticulteur possèdent, comme les atmosphères
planétaires, la propriété de laisser passer le rayonnement
solaire visible et de bloquer partiellement le rayonnement infrarouge émis
par les objets à température ambiante situés à
l'intérieur de la serre. Cependant, cet effet n'est pas le seul responsable
de la chaleur qui règne à l'intérieur des serres. Les
parois de verre empêchent la circulation de l'air et donc les déperditions
de chaleur par convection qui seraient d'autant plus importantes que le
vent serait plus fort. Ce dernier effet de la serre est sans équivalent
dans le vide spatial qui entoure une planète et n'intervient pas
dans ce qu'on appelle " l'effet de serre ". En contrepartie, l'effet
d'une sphère de jardinier ne se limite pas à " l'effet
de serre ".
L'effet de serre est naturellement présent dans la nature et n'a
rien de nocif en soi. Par contre, les hommes ne peuvent changer impunément
la composition de l'atmosphère de leur planète, sans en modifier
le climat. Dans la pratique, on désigne souvent cet effet de serre
additionnel sous le vocable abrégé " d'effet de serre
", alors qu'on devrait, en toute rigueur, parler d'effet de serre additionnel
provoqué par les émissions liées aux activités
humaines.
Le changement de la composition de l'atmosphère
Notre civilisation industrielle est fondée sur une large utilisation
des combustibles fossiles comme le charbon, le pétrole et le gaz
naturel et cette combustion provoque des émissions de gaz carbonique
qui changent effectivement la concentration atmosphérique de façon
appréciable. L'humanité brûle, de nos jours, 6,3 milliards
de tonnes de carbone par an qui sont envoyés dans l'atmosphère
sous forme de gaz carbonique CO2. On observe effectivement que la concentration
atmosphérique du gaz carbonique croît de 0,5% par an, en moyenne,
depuis 1958, date du début des mesures systématiques. Cet
accroissement de concentration correspond à une augmentation de la
quantité totale du carbone contenu dans le gaz carbonique présent
dans l'atmosphère, de 3,2 à 3,3 milliards de tonnes par an.
La quantité stockée dans l'atmosphère ne représente
donc qu'environ la moitié des émissions. Le reste est stocké
dans l'océan et dans la végétation directement et par
l'intermédiaire du sol. Les échanges avec l'océan sont
les plus lents et imposent leur inertie à l'ensemble du système
: il faut des décennies avant que la concentration atmosphérique
répercute les variations des émissions.
Le gaz carbonique n'est pas le seul gaz à effet de serre introduit
dans l'atmosphère par les activités humaines. Un certain nombre
d'autres gaz de structure moléculaire voisine absorbent, comme lui,
certaines bandes du rayonnement infrarouge et provoquent un manque à
rayonner. La vapeur d'eau est dans ce cas, mais l'eau, disponible en grande
quantité sur la Terre, est une des composantes du système
climatique lui-même. Les principaux des autres gaz à effet
de serre dont la concentration dans l'atmosphère augmente par suite
des activités humaines sont le méthane, l'oxyde nitreux et
les hydrofluorocarbones.
Les variations observées du climat
À cause de l'accroissement de l'effet de serre dû
au changement de la composition de l'atmosphère, on attend et on
observe effectivement un réchauffement qui a été en
moyenne de 0,6 °C depuis 1860. La décennie 1990-2000 a été
la plus chaude jamais enregistrée, l'année 1998 étant
elle-même plus chaude que toutes les années antérieures.
Dans le même esprit, il faut essentiellement retenir de l'année
2003 qu'elle arrive en troisième position, en moyenne mondiale, même
si ce sont les conséquences dramatiques de la canicule en France
qui nous ont directement touchés. Cette canicule constitue néanmoins
une préfiguration de ce qui se produira de plus en plus souvent et
a contribué à sensibiliser l'opinion publique française
aux conséquences concrètes d'un changement climatique. Le
réchauffement n'est pas uniforme, les continents voient leur température
augmenter plus que celle des océans, les nuits se réchauffent
plus que les journées, ce qui correspond à une diminution
de l'écart des températures diurnes et nocturnes.
Les observations vont donc dans le même sens que les prévisions
théoriques. Il n'est pas évident qu'elles constituent pour
autant une preuve irréfutable de la justesse de l'analyse théorique.
L'effet de serre induit est-il responsable des changements climatiques
récents ?
Pour évaluer dans quelle mesure les observations statistiquement
significatives peuvent être attribuées à l'effet de
serre, il faut quantifier l'ampleur du changement climatique induit par
l'effet de serre additionnel correspondant au changement de la composition
de l'atmosphère. Les besoins de la météorologie ont
conduit à développer des modèles numériques
de la circulation atmosphérique qui peuvent être adaptés
à la modélisation du climat, en présence d'une variation
de la concentration des gaz à effet de serre dans l'atmosphère.
La circulation océanique doit également être modélisée,
le rôle de l'océan étant essentiel dans tous les phénomènes
à long terme. La comparaison des résultats des modèles
avec les observations, en particulier celles qui sont faites avec précision
depuis 50 ans, montre un accord satisfaisant.
Les querelles d'experts sont un phénomène courant. En ce qui
concerne l'effet de serre, une solution exemplaire a permis d'éviter
l'obstacle majeur qu'elles constituent pour la sérénité
du dialogue. Un organisme international, réalisant une expertise
collective, le Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat
(GIEC), souvent cité sous son nom anglais de " Intergovernmental
Panel on Climate Change " (IPCC) a été fondé conjointement
par l'organisation météorologique mondiale (OMM) et le programme
des Nations Unies pour l'environnement (PNUE). C'est un résultat
remarquable que ses rapports soient considérés comme reflétant
bien l'état des connaissances par la quasi-totalité des scientifiques
compétents et par la totalité de ses États membres
(environ 180) au nombre desquels figurent les États-Unis d'Amérique
qui financent généreusement ses travaux. Le troisième
rapport du GIEC, approuvé en 2001, considère comme probable
que les changements climatiques observés récemment sont dus
à l'effet de serre. Le deuxième rapport (1995) était
plus prudent et se contentait de mentionner des études montrant l'existence
d'une corrélation statistiquement significative entre les observations
et les résultats des modèles. Le premier rapport (1990) se
contentait de dire que les observations n'étaient pas en contradiction
avec les modèles. Il devient donc de plus en plus certain que l'évolution
constatée est attribuable à l'effet de serre. À condition
de prendre en compte d'une part les variations des phénomènes
naturels capables de jouer sur le bilan radiatif de la Terre, comme les
éruptions volcaniques et les variations du rayonnement solaire, et
d'autre part la modification de la composition de l'atmosphère qui
régit l'effet de serre, on est capable de reproduire la température
moyenne observée. La capacité des modèles numériques
à reproduire les observations ne se limite pas à la température
moyenne mondiale. Les variations géographiques observées sont
en accord statistiquement significatif avec les prédictions des modèles
qui prévoient un réchauffement plus grand des continents que
des océans. La prédiction d'un réchauffement nocturne
plus important que le réchauffement diurne est également confirmée
par les observations. Il en va de même pour le comportement en fonction
de l'altitude : le réchauffement diminue avec l'altitude pour se
transformer en un refroidissement au niveau de la stratosphère, la
région située vers 30 km d'altitude où se trouve la
couche d'ozone. Toutes ces constations viennent étayer la conviction
des scientifiques, relayée par le GIEC..
La question la plus importante n'est cependant pas de savoir si on observe
actuellement un changement climatique attribuable à l'effet de serre
provoqué par les activités humaines. Le véritable problème
n'est pas le climat actuel, mais le climat dans quelques décennies,
sous l'influence des émissions croissantes de l'humanité.
Les estimations de l'ampleur du changement climatique
L'amplitude des changements climatiques à venir dépend
de la concentration future des gaz à effet de serre dans l'atmosphère.
On ne peut pas l'estimer, sans faire des hypothèses sur les émissions
que les activités humaines provoqueront dans les prochaines décennies.
Ces émissions dépendent d'un certain nombre de facteurs déterminants,
tels que l'évolution démographique, le développement
socio-économique et les progrès techniques, qui sont tous
impossibles à deviner. Divers modèles numériques ont
été développés par les chercheurs pour calculer,
pour des émissions données, les changements du système
climatique et en particulier l'augmentation de la température moyenne
au sol et celle du niveau moyen de la mer qui résulte à la
fois de la fonte des glaces de terre et de la dilatation d'une couche de
surface de plus en plus épaisse. La puissance des ordinateurs disponibles
limite la résolution géographique des modèles, ce qui
oblige à traiter de manière approximative les phénomènes
de petite échelle, comme le comportement de la vapeur d'eau qui joue
un rôle essentiel. Il en résulte une incertitude sur l'ampleur
du changement climatique provoqué par des émissions supposées.
Additionnée à l'incertitude sur l'évolution des émissions
humaines, elle conduit, entre 1990 et 2100, à une plage possible
d'accroissement de la température de 1,4 à 5,8 °C et de
l'élévation du niveau de la mer de 9 à 90 cm. Ces plages
de variation correspondent à des hypothèses vraisemblables
entre lesquelles il n'existe actuellement aucun moyen de choisir sur des
bases rationnelles. On peut espérer que les imprécisions des
modèles seront réduites dans un avenir raisonnable. Les incertitudes
sur l'évolution possible des émissions à l'échelle
d'un siècle resteront probablement pour longtemps encore difficiles
à maîtriser. Ces valeurs moyennes ne suffisent pas à
décrire la réalité. Elles présentent l'intérêt
d'exprimer l'ampleur du phénomène par une valeur numérique
unique représentative. Elles risquent par contre de donner l'idée
fausse que l'élévation de température et l'élévation
du niveau de la mer seront partout égales à leur valeur moyenne.
Pour une élévation de 3,1°C en moyenne pour l'ensemble
du globe, la plupart des océans ne se réchaufferont que de
2°C ou moins, mais que, par contre, le réchauffement des régions
de haute latitude en Amérique et en Asie pourra atteindre 10°C.
Ne considérer que la valeur moyenne du réchauffement peut
conduire à sous-estimer le danger.
Le réchauffement s'accompagnera de plus d'un changement du régime
des précipitations, les régions de haute latitude seront plus
arrosées, tandis que le pourtour méditerranéen recevra
au contraire moins de précipitations. Cette tendance est la même
pour tous les modèles qui fournissent par contre des résultats
divergents pour des régions de moyenne latitude, comme la France.
Partout dans le monde on peut s'attendre à ce que les événements
pluvieux soient plus intenses et plus fréquents, même lorsque
la moyenne des précipitations décroît.
Les conséquences majeures des changements climatiques envisagés.
On peut distinguer cinq catégories de préoccupation
qui surviennent pour des réchauffements de plus en plus importants.
De faibles changements climatiques suffiront à engendrer des risques
pour les systèmes écologiques uniques ou menacés. Les
problèmes posés par des changements climatiques un peu plus
importants concernent les risques liés aux événements
météorologiques aléatoires dont l'ampleur nouvelle
créera par surprise des dégâts imprévus. La canicule
en France en 2003 en est une dramatique illustration. On verra ensuite s'étendre
le nombre des régions gravement affectées par le réchauffement.
Un changement climatique encore plus important commencera à avoir
des conséquences négatives sur les agrégats à
l'échelle mondiale des biens et des services. Enfin des réchauffements
de plus de 5 à 6 degrés pourraient entraîner des discontinuités
majeures, comme l'arrêt du Gulf Stream ou encore la fonte de la calotte
du Groenland qui se traduirait par une augmentation du niveau de la mer
de plus de 5 mètres.
Plus spécifiquement, on s'attend à un accroissement de la
vapeur d'eau, de l'évaporation et des précipitations de plusieurs
%, avec une fréquence et une intensité accrue des épisodes
pluvieux intenses. Régionalement, on observera aussi bien des accroissements
que des diminutions des précipitations et il en résultera
des variations du débit des cours d'eau et de la recharge des nappes
souterraines, variables d'une région à l'autre. La plupart
des modèles simulent un accroissement de l'eau disponible en surface
aux hautes latitudes et en Asie du sud-est et une diminution en Asie centrale,
en Afrique du sud, en Australie et dans le bassin méditerranéen.
Pour d'autres régions, comme les moyennes latitudes, les modèles
fournissent des résultats divergents à cause de la compétition
entre deux processus : l'accroissement de l'évaporation lié
au réchauffement et l'accroissement des précipitations.
Les récoltes agricoles seront affectées par l'effet de serre
et ses conséquences d'une manière qui dépend d'une
multitude de facteurs : actions sur les diverses plantes, mais aussi éventuellement
sur leurs parasites et maladies, de la concentration en CO2 qui accroît
la photosynthèse, de la température de l'air, du stress hydrique,
de la qualité nutritive du sol en matières minérales,
de la qualité de l'air, sans oublier les mesures d'adaptation qui
pourront être prises. Les modèles dont la crédibilité
reste sujette à débats simulent que globalement, un changement
climatique, correspondant à un petit nombre de degrés d'augmentation
de la température moyenne, devrait se traduire, aux latitudes moyennes
par un accroissement des récoltes, tandis qu'un changement climatique
plus important se traduirait par une diminution. Aux basses latitudes, même
un faible changement climatique devrait conduire à une diminution
des récoltes.
Les écosystèmes seront perturbés par le réchauffement
climatique et on s'attend à des modifications profondes, plus qu'à
des déplacements géographiques d'ensemble. Certaines espèces
menacées risquent de disparaître ou de devenir très
rares. Des mesures coûteuses d'adaptation sont envisageables : constitution
de parcs et de réserves, aménagements de couloirs de migration.
Les océans font partie du système climatique. L'augmentation
du niveau moyen de la mer aura évidemment des conséquences
dramatiques pour les petites îles et les deltas. L'augmentation de
la température de surface, les changements dans les glaces de mer
et dans la salinité, les modifications des vagues et de la circulation
générale affecteront les écosystèmes marins,
les populations de poissons et les activités de pêche. De nombreuses
régions côtières seront soumises à des inondations
plus importantes liées aux tempêtes, à une accélération
de l'érosion, à une perte de zones humides et à des
intrusions d'eau salée dans les sources d'eau douce. Les régions
de haute latitude auront à subir de surcroît une énergie
accrue des vagues et la fonte du pergélisol.
Le changement climatique affectera également d'autres secteurs. La
variation des vagues de chaleur et de froid aura un impact direct sur la
santé des populations, comme l'ont montré les dramatiques
conséquences en France de la canicule de 2003. On s'attend également
à des effets indirects comme le déplacement de l'habitat de
certains parasites, vecteurs de maladies contagieuses. Certaines activités
industrielles, les besoins en énergie, le secteur de l'assurance
seront également touchés.
La maîtrise du changement climatique
Indépendamment des mesures que l'homme pourra prendre
pour s'accommoder du changement climatique, il convient de s'interroger
sur la possibilité de maîtriser le réchauffement climatique
d'origine humaine et pour cela de diminuer nos émissions de gaz à
effet de serre. Le gaz carbonique est le plus important d'entre eux, tant
à cause de sa contribution majeure au réchauffement qu'à
cause de sa grande durée de vie dans l'atmosphère terrestre.
La question des constantes de temps constitue d'ailleurs une dimension essentielle
de la problématique de ce qu'on appelle la mitigation. Si on stabilisait
la quantité des émissions annuelles, il faudrait plusieurs
décennies avant que la concentration dans l'atmosphère cesse
de croître de façon importante. Si on stabilisait la concentration,
il faudrait plusieurs décennies avant que la température cesse
de croître rapidement. Enfin, l'élévation du niveau
de la mer qui est due, non seulement à la dilation thermique, mais
aussi à la fonte des glaciers et des calottes polaires, se poursuivrait
au même rythme pendant plusieurs siècles. Les actions qu'on
peut mener dans ce domaine n'auront donc d'effet bénéfique
qu'au bout de décennies, voire de siècles.
Les émissions de gaz carbonique sont liées essentiellement
à la production d'énergie qui est fondée à 80%
sur les combustibles fossiles ; charbon, pétrole, gaz. L'énergie
consommée mondialement a cru en moyenne de 1,3 % par an entre 1990
et 1998 ; celle des pays développés a cru de 1,6 % et celle
des pays en développement de 2,3 % à 5,5 %, tandis les pays
à économie en voie de transition voyaient leur consommation
diminuer de 4,7 % par an, à cause de leur récession économique.
En 1998, les pays développés étaient responsables de
plus de la moitié des émissions de CO2 liées à
la production d'énergie, les pays à économie en transition
de 13 %, les pays de la région Asie-Pacifique de 22 % (avec une croissance
annuelle de 4,9 % par an depuis 1990) et les autres pays en développement
de moins de 10 % (avec une croissance de 4,3 % par an depuis 1990). Si on
extrapole ces données, on voit que dès 2030, la région
Asie Pacifique sera devenue le principal contributeur par suite de son développement
rapide, sur le modèle des sociétés occidentales.
Les économies d'énergie
Il existe deux grandes voies à explorer pour réduire
nos émissions de gaz carbonique. La première consiste à
réduire la consommation énergétique qui, mondialement,
est consacrée pour 42 % à l'industrie, pour 31 % aux bâtiments
résidentiels et commerciaux, pour 22 % au transport et pour 5 % au
reste dont l'agriculture représente l'essentiel. Leur taux de croissance
annuel moyen sur la période 1990-1995 a été respectivement
de 0,6 % pour l'industrie, 1 % pour les bâtiments, 2,4 % pour les
transports et 0,6 % pour le reste, le taux de croissance global étant
de 1%. Si ces taux se maintiennent, il faudra moins de 25 ans pour que le
transport dépasse les bâtiments et 35 ans pour qu'il dépasse
l'industrie. Ces trois secteurs méritent donc une égale attention.
Le secteur industriel
Si le secteur industriel est celui qui consomme le plus d'énergie,
il est également celui qui croît le moins vite. C'est le seul
secteur à avoir vu ses émissions diminuer dans les pays de
l'OCDE entre 1990 et 1995 (de 0,8% par an). Les pays en transition économique
ont bien connu au cours de cette même période une décroissance
beaucoup plus forte de l'ordre de 6,4% par an, mais cela correspond à
la chute brutale de leur production industrielle ; on ne peut donc pas considérer
qu'il s'agisse d'un succès.
L'amélioration de l'efficacité des processus industriels est
la méthode la plus prometteuse pour réduire les émissions.
Pour cela, il faut faire appel à des centaines de technologies spécifiques,
existantes ou à développer. La plupart de ces mesures pourraient
rapporter des bénéfices et on peut donc dire que leur coût
serait négatif. L'absence de motivation pour les mettre en œuvre
spontanément est à craindre dans les domaines où l'énergie
ne représente qu'une faible part du prix de revient.
Le secteur des bâtiments
La dépense d'énergie dans les bâtiments a augmenté
plus rapidement que la demande totale de 1970 à 1995. L'énergie
dépensée dans les bâtiments d'habitation a cru de 2%
par an. Celle des bâtiments commerciaux a cru plus vite (3% par an).
La raison en est essentiellement l'amélioration des services et commodités
qui sont offertes aux consommateurs au fur et à mesure du développement
technologique et de l'extension des locaux commerciaux. Cette croissance
s'est produite en dépit des progrès importants réalisés
dans l'efficacité énergétique des fenêtres, de
l'éclairage, des appareils électroménagers, de l'isolation
thermique, du chauffage et de la climatisation. Les nouveaux progrès
envisageables dans tous ces domaines et l'émergence d'un certain
nombre de technologies apparues récemment ouvrent une perspective
de ralentissement de cette croissance, à des coûts raisonnables.
Le secteur du transport
Le secteur du transport est celui qui croît le plus rapidement, avec
un taux de 2,5% en moyenne par an. Depuis 1990, la croissance est particulièrement
forte dans les pays en développement et atteint 7,3% par an pour
la zone Asie Pacifique. Par contre, on observe une diminution dans les pays
à économie en transition liée à leur récession
économique. Des véhicules hybrides alliant un moteur électrique
pour la propulsion et un moteur à explosion fonctionnant à
régime constant pour recharger les batteries viennent d'être
introduits dans le commerce. Ils peuvent ne pas polluer en ville, si on
utilise les réserves de la batterie, en coupant le moteur à
explosion et ils permettent des économies de carburant importantes
par rapport à des véhicules de même capacité,
puisque le moteur peut être optimisé pour son régime
unique de fonctionnement. Des progrès ont été faits
sur les moteurs traditionnels, mais ils ont davantage servi à l'amélioration
des performances qu'aux économies de carburant. De nouveaux progrès
sont en cours, en particulier avec des moteurs Diesel très économiques
et aussi propres que les moteurs à allumage déclenché.
Des automobiles mues par des moteurs électriques alimentés
par des piles à combustible devraient bientôt apparaître
sur le marché. Des économies sur la consommation des avions
semblent envisageables techniquement et économiquement pour la prochaine
génération. Néanmoins, la plupart des évaluations
montrent que les améliorations techniques possibles seront tout à
fait insuffisantes pour éviter une augmentation des émissions,
compte tenu de la demande accrue de transport à laquelle on s'attend.
Le transport semble être le domaine où la maîtrise de
la quantité d'énergie consommée sera le plus difficile
à réaliser. Le développement des technologies de l'information
et de la communication et la dématérialisation de l'économie
pourraient avoir une influence positive qu'il faudrait encourager, mais
rien ne permet d'affirmer avec certitude que la mondialisation qu'elles
favorisent ne viendra pas au contraire accroître la demande de transport.
La production d'énergie sans émissions de gaz à
effet de serre
La seconde des grandes voies à explorer pour réduire nos émissions
de gaz carbonique consiste à produire l'énergie sans émettre
de gaz carbonique. Le stockage du gaz carbonique
Des possibilités de stockage du gaz carbonique produit lors de l'utilisation
des combustibles fossiles sont en cours d'étude. Elles consistent
à récupérer le gaz carbonique lors de la combustion
qui l'engendre. Les dispositifs de récupération sont généralement
trop lourds et complexes pour convenir à des installations de petite
taille ou mobiles. Le stockage de ce CO2 dans des formations géologiques
profondes du type aquifères salins, champs gaziers ou champs pétrolifères
épuisés a été réalisé et fait
actuellement l'objet d'expérimentations visant à en tester
la longévité à long terme. Des stockages marins pourraient
aussi être envisagés, si la démonstration de leur innocuité
était solidement établie.
En tout état de cause, ces opérations de récupération,
de transport éventuel et de stockage du gaz carbonique ne peuvent
être envisagées que dans un nombre limité de cas et
ne peuvent au mieux que résoudre une partie du problème. D'autre
part, les combustibles fossiles sont en quantité limitée.
Vers la fin du siècle, seul le charbon pourra permettre de répondre
aux besoins prévisibles, le pétrole et le gaz étant
épuisés. L'économie des combustibles fossiles sera
donc rendue rapidement nécessaire par l'épuisement des ressources
et le problème de l'effet de serre ne fait que rapprocher la date
à laquelle il faudra se procurer l'énergie autrement.
L'amélioration du rendement des centrales d'énergie à
combustibles fossiles
Les combustibles fossiles sont à l'origine de la plupart des productions
de chaleur et d'électricité et on en brûlera moins si
on améliore le rendement des installations correspondantes. La production
d'électricité représente 37,5% des émissions
totales de carbone. Des turbines à gaz à cycle combiné
atteignant des rendements de 60% constituent une option intéressante
pour la construction de nouvelles centrales là où on dispose
de gaz et des infrastructures nécessaires. Des technologies modernes
d'utilisation du charbon faisant appel à des cycles combinés
de gazéification peuvent également permettre des améliorations
substantielles du rendement.
Il reste à examiner la possibilité de faire appel à
d'autres sources d'énergie que les combustibles fossiles.
L'énergie nucléaire
L'énergie nucléaire a atteint un niveau de développement
industriel qui lui permet de fournir à la France plus des trois quarts
de l'électricité qu'elle consomme et sa contribution à
l'effet de serre est minime. Néanmoins, les questions de sécurité
des réacteurs et de la gestion des déchets radioactifs sont
considérées comme des inconvénients majeurs par une
grande partie de l'opinion publique mondiale. La solution de ces problèmes
ne peut provenir que de la conjonction de progrès scientifiques et
techniques et d'un débat sérieux de société
sur les risques associés à toutes les formes de production
de l'énergie. La généralisation de cette forme d'énergie
à l'ensemble de la planète ne pourrait sans doute être
sérieusement envisagée que dans le cadre d'une régulation
internationale stricte et efficace, rendant impossible les graves relâchements
aux règles de sécurité qui ont conduit à la
catastrophe de Tchernobyl et veillant à ce que le traitement et le
stockage des déchets soient faits dans les meilleures conditions
possibles.
Les études entreprises depuis des décennies sur l'énergie
nucléaire de fission par confinement magnétique n'ont pas
encore permis d'envisager dans un avenir prévisible une solution
industriellement viable. Le confinement inertiel est une piste qui mérite
sans doute aussi d'être explorée en parallèle.
L'hydroélectricité
Cette forme d'énergie renouvelable, non émettrice de gaz à
effet de serre, est également dans un état de développement
industriel très avancé Un programme ambitieux de construction
de barrages a été mis en place en France, après la
seconde guerre mondiale et permet à l'hydroélectricité
de fournir l'essentiel du quart de la production nationale qui ne provient
pas du nucléaire, si bien que la quasi-totalité de l'électricité
française est produite sans émission de CO2. Néanmoins,
à l'exception de quelques grands projets en Inde et en Chine, la
construction de nouveaux barrages s'est ralentie dans le monde, par manque
de sites favorables et à cause des réticences locales de nature
sociale et environnementale.
Les énergies nouvelles
Un certain nombre d'autres sources d'énergie renouvelables ne représentent
actuellement que moins de 2% de la production mondiale. Elles ont un potentiel
de développement qui peut les conduire pour certaines d'entre elles
à des parts de marché plus substantielles dans un avenir difficile
à préciser. Entrent dans cette catégorie l'énergie
éolienne et particulièrement les fermes installées
au large des côtes, l'utilisation de la biomasse (souvent disponible
en abondance dans les pays en développement) comme combustible additif
ou comme combustible principal après d'éventuelles modifications
biologiques, chimiques ou physiques et l'énergie photovoltaïque
solaire, l'accroissement du rendement des cellules solaires et la diminution
de leur prix de revient permettant d'envisager le passage du marché
de niche actuel, du type site isolé, à une utilisation de
masse. Une meilleure capacité de stocker l'énergie et de la
transporter seraient de nature à faciliter le développement
des énergies intermittentes que sont l'éolien et le solaire.
Il n'existe donc, pour produire de l'énergie, aucune solution de
rechange sur étagère et prête à l'emploi et on
ne voit pas comment on pourrait se passer des combustibles fossiles dans
un avenir proche. Il n'en est que plus urgent d'explorer, sans exclusive,
toutes les voies nouvelles envisageables. Un certain nombre de pistes techniques
existent, il reste aux scientifiques et aux techniciens à œuvrer
pour montrer qu'elles peuvent déboucher sur des processus industriels
viables
Conclusion
Un changement global du climat de notre planète est
en cours et va s'amplifier au cours des prochaines décennies. Ce
changement est inéluctable. D'une part, les émissions du passé
n'ont pas encore produit leur plein effet sur le climat, à cause
de l'inertie de la machine climatique. D'autre part, nos structures économiques
et sociales reposent sur la disponibilité d'une énergie peu
coûteuse, celle des combustibles fossiles et elles ne peuvent être
bouleversées du jour au lendemain sans perturbations aussi graves
que celles dues au climat. L'humanité continuera donc à émettre
des gaz à effet de serre, pendant plusieurs décennies. Par
contre, il semble tout à fait clair que la perturbation du climat
sera d'autant plus importante que l'humanité tardera à réduire
ses émissions. Cette réduction ne commencera à se traduire
par un ralentissement de la dérive du climat qu'après plusieurs
décennies. Progressivement, cette dérive se ralentira et on
aboutira un siècle plus tard à un climat stable, très
dégradé par rapport à celui qui prévalait quand
on s'est décidé à agir. Il n'y aura aucun espoir de
retour en arrière avant des millénaires.
Il faut abandonner notre type de développement fondamentalement non
durable et d'autant plus virulent pour le climat de notre unique planète
que le nombre des pays développés sera plus grand (et on ne
peut évidemment que souhaiter que ce nombre soit grand). Des perspectives
techniques existent pour passer à un autre type de développement
qui reste à inventer, au bénéfice des pays actuellement
développés, comme de ceux qui aspirent légitimement
à le devenir. Il reste à les développer et à
les concrétiser et il y a là un formidable défi à
relever. Ce n'est pas la fin du monde, mais ça va chauffer, et cela
d'autant plus que l'humanité sera lente à prendre le problème
au sérieux et à l'empoigner à bras le corps.
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