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La science est
malheureusement aujourd’hui, pour l’essentiel, un domaine extérieur
à la culture y compris celle des « élites » intellectuelles
et politiques. Cette situation, qui n’est certes pas entièrement
nouvelle, interroge en ce début de xxie siècle. Elle a de
quoi inquiéter alors que la science et la technologie jouent un rôle
plus grand que jamais. Les sociétés modernes affichent des
besoins croissants de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens.
Or, de nombreux rapports pointent depuis quelques temps une désaffection
des jeunes pour les métiers scientifiques, en France, mais aussi
en Europe et aux États-Unis. Ces contradictions, la trop faible pénétration
de la culture scientifique dans les différentes couches de la population
ont de multiples causes, parmi lesquelles il faut mentionner des attitudes
de méfiance envers la science, jugée « responsable »
d’un mode de développement économique déstabilisateur.
Les progrès scientifiques ont incontestablement contribué
à rendre possible l’allongement considérable de l’espérance
de vie et l’amélioration du niveau de vie moyen que nous connaissons
dans les pays développés, et dans une moindre mesure dans
le reste du monde.
Mais dans le même temps, le développement de l’économie
que ces progrès ont permis s’est accompagné d’un
gaspillage des ressources, d’atteintes graves à l’environnement
qui concernent l’ensemble de la planète et mettent en cause
son avenir, de tensions dans les sociétés sommées de
se moderniser sans trop d’égards pour les individus. Le rôle
de la science et la notion même de progrès s’en trouvent
contestés.
La nécessité
de débats démocratiques sur les grands choix scientifiques
et technologiques s’est à juste titre imposée dans la
dernière partie du siècle dernier. La rapidité des
évolutions fait que le sentiment que plus rien n’est maîtrisé,
tend à prévaloir et il y a beaucoup à faire pour créer
les conditions de débats constructifs. Une de ces conditions est
d’inscrire ces débats dans une analyse réaliste des
éléments qu’il faut impérativement modifier dans
notre mode de développement, si nous voulons préserver l’avenir.
Une autre est de tout faire pour combler le fossé d’incompréhension
qui se creuse entre les « experts scientifiques » et les citoyens.
Il en va de la démocratie. Développer la culture scientifique
est alors sans nul doute un objectif aussi nécessaire en ce début
du xxie siècle que le fut l’alphabétisation en d’autres
temps.
A la question : quelle culture scientifique ? Pourquoi et pour qui ?
on voit bien déjà qu’on ne saurait répondre en
s’en tenant aux seules considérations relatives aux métiers
scientifiques.
Une
définition de la culture
Les réflexions
qui suivent s’inscrivent dans les préoccupations constantes
de l’Union rationaliste depuis sa création en 1930. Des hommes
comme le doyen de la faculté de médecine Henri Roger, le physicien
Paul Langevin ou le grammairien Albert Bayet se proposent alors de «
faire connaître dans le grand public l’esprit et les méthodes
de la science ». Ils sont rejoints pour défendre la science
et la culture par des femmes et des hommes de lettres fort connus, comme
Anna de Noailles ou Philippe Soupault. La nouvelle association organise
des conférences, certaines mémorables sur la relativité,
les questions posées par la mécanique quantique, les percées
récentes dans le monde de l’atome et du noyau. Ces conférences
sur la science moderne sont l’occasion d’illustrer les méthodes
de la science et l’évolution des concepts. Pour Paul Langevin,
elles s’inscrivent dans les réflexions plus larges qu’il
développe depuis longtemps sur l’enseignement scientifique,
sur l’histoire des sciences et sur la culture.
Le terme de
« culture » est d’une grande ambition. La culture de notre
temps peine à intégrer dans son ampleur l’héritage
des civilisations qui se sont succédé au fil des siècles.
Appréhender, ne serait-ce que superficiellement l’œuvre
du passé pour mieux comprendre l’œuvre du présent,
dépasse les capacités d’un individu. L’époque
des philosophes-savants est révolue et même celle de «
l’honnête homme » au fait des connaissances et des idées
de son époque. On est donc tenté de s’intéresser
seulement à certaines composantes de la culture, en excluant généralement
la science. La culture générale, écrivait Langevin,
« c’est ce qui permet à l’individu de sentir
pleinement sa solidarité avec les autres hommes dans l’espace
et dans le temps, avec ceux de sa génération comme avec les
générations qui l’ont précédé et
celles qui le suivront. Être cultivé, c’est donc avoir
reçu et développer constamment une initiation aux différentes
formes d’activité humaine…» [1]). La culture
scientifique prend tout sa signification dans ce cadre, avec la culture
littéraire ou artistique. Une telle définition de la culture
générale peut paraître très ambitieuse, elle
est plus réaliste qu’il n’y paraît. Il s’agit
de la construction de repères et d’initiation, pas de l’accumulation
de connaissances spécialisées, a fortiori de compétences,
qui prend sens dans une conception « dynamique » de la culture.
Cette construction implique très certainement que les connaissances
de base, à commencer par le « lire, écrire compter »
soient solidement acquises. Au-delà, « L’enseignement
ne peut donner, en réalité, qu’un commencement de culture,
qui met l’individu à même de désirer et de goûter
celle-ci ».
On peut douter
que tous les élèves obtenant leur baccalauréat aujourd’hui,
aient acquis ce goût et ce désir de culture, notamment de culture
scientifique. Qu’en était-il pour les élèves
de familles généralement aisées terminant leurs études
dans les lycées des années 1930, alors que la majeure partie
des jeunes passait directement de l’école primaire à
l’usine ? La situation ne devait pas être excellente, si l’on
en juge par les critiques et les propositions avancées par Langevin,
alors président de la Société française de Pédagogie.
Nombre d’entre elles restent aujourd’hui sources d’inspiration
: rôle de l’apprentissage de l’observation et de l’expérimentation,
lutte contre le dogmatisme, appel à l’histoire des sciences
et des civilisations.
Culture
scientifique et enseignement
La prise de
conscience de la trop faible pénétration de la culture scientifique
dans les différentes couches de notre société moderne
auxquelles elle est pourtant si nécessaire, a suscité de très
nombreuses initiatives au cours des dernières années. Les
organismes de recherches et les Universités en sont des partenaires
essentiels, mais aussi des collectivités locales, des sociétés
savantes et des associations qui apportent leur concours enthousiaste. Les
bars des sciences se sont multipliés, ainsi que les expositions et
l’offre de conférences. Le succès des Fêtes de
la science qui se tiennent chaque automne, principalement en direction des
jeunes, ne se dément pas.
Toutes ces initiatives contribuent sans nul doute à rendre la science
plus proche et plus vivante pour les jeunes et aussi les moins jeunes, et
à l’inclure dans une culture partagée.
Il reste que
l’enseignement, depuis le primaire jusqu’à l’université,
joue un rôle majeur dans la manière de concevoir la science
dans la culture ou à côté d’elle. Or, tout se
passe comme si le rôle « utilitaire » de la science tendait
à masquer sa valeur culturelle. La conception de l’enseignement
s’en ressent. L’enseignement scientifique est souvent décrit
de l’intérieur comme trop difficile, pas assez stimulant pour
les élèves auxquels les mathématiques font peur, trop
touffu et/ou trop dogmatique en ce qui concerne les sciences expérimentales,
tout particulièrement la physique, trop coupé des autres enseignements.
Son rôle déterminant dans la « sélection des élites
» qui s’opère dans les classes de première et
terminale scientifiques contribue à décourager des élèves
peut être moins classiquement brillants, mais aptes à enrichir
ensuite le « commencement de culture » reçu au collège
et au lycée.
L’initiation
à la science est en cours de rénovation dans le primaire avec
le programme « La Main à la Pâte ». Cette aventure
passionnante repose sur le questionnement, la sollicitation de l’imagination,
de la curiosité et de l’intelligence des enfants, sur la combinaison
de la pratique de l’expérimentation et de la réflexion.
Sa réussite se mesure à l’implication généralement
forte des enfants, les progrès s’étendant aussi à
leur expression orale et écrite. L’extension de ce type d’approche
à l’enseignement au collège commence à être
expérimenté. Il doit prendre en compte les contraintes de
l’organisation de l’enseignement, délivré par
des professeurs de disciplines différentes.
Il ne s’agit pas de gommer leurs spécificités. La maîtrise
par chaque professeur du domaine couvert par sa discipline, est certainement
un avantage croissant au fur et à mesure que les programmes des classes
successives deviennent plus ambitieux. Le cloisonnement excessif entre disciplines
et la lourdeur des contraintes font obstacle cependant au développement
d’un enseignement préparant tous les jeunes à un monde
où la science et la technologie sont omniprésentes. Alléger
les programmes est probablement le prix à payer pour développer
les contacts entre les enseignants des différentes disciplines scientifiques,
littéraires, artistiques, pour établir sur certains thèmes
d’intérêt commun un enseignement croisant les approches.
Chacun reconnaît
que l’enseignement scientifique doit avoir une ambition plus large
que l’énoncé des faits d’observation ou d’expérimentations,
les explications relatives aux lois qui permettent de décrire le
réel, l’introduction des concepts. Un peu d’histoire
des sciences devrait y trouver place. Les élèves, certes,
ne pourront jamais redécouvrir par eux-mêmes ce que des générations
de chercheurs ont découvert. Mais il doit être possible de
leur faire approcher sur des exemples le processus de la découverte
scientifique, fut-elle de faible importance : un processus de remise en
question des idées établies, que des intuitions issues de
faits nouveaux, de rapprochements inattendus ou simplement des mesures plus
précises, bousculent… Un nouveau domaine qui s’ouvre
à la curiosité du chercheur.
Ce processus ne remplace pas une « vérité » par
une autre, comme cela est souvent affirmé. Il s’agît
d’une adaptation au réel, ce qui est fort différent.
Le chercheur, qui est curieux, travaille à acquérir des connaissances
nouvelles, en imaginant des expériences, en croisant des observations
entre elles, en remplaçant des explications anciennes par des explications
plus puissantes, éventuellement totalement surprenantes.
Les livres d’enseignement
sont certes parsemés ici où là d’indications
sur les dates de découvertes et les noms des découvreurs :
ces indications sont trop sèches pour susciter l’enthousiasme
des élèves et éventuellement des vocations. Une collaboration
autour de tels sujets, entre professeurs de sciences et d’histoire
serait de nature à motiver les élèves et… les
professeurs. Un thème tel que « La science et l’évolution
de la société » avancé dans un appel à
propositions relève aussi bien des disciplines scientifiques que
d’autres disciplines, notamment l’histoire, les sciences économiques
et sociales et la philosophie. On peut imaginer, pour susciter l’intérêt
des élèves (et des professeurs), utiliser tel ou tel exemple
sur le rôle de la science à l’époque considérée,
sur la façon dont l’organisation de la société
interagit avec le développement des sciences et des techniques. Une
approche de ce type peut apporter aux élèves un début
de culture fort utile pour appréhender les nouveaux rapports entre
la science et la société aujourd’hui.
Il est possible
et nécessaire de « désenclaver la science », en
la montrant sans l’idéaliser, en relation avec la société,
dans l’histoire et dans l’actualité. Privilégier
la compréhension de l’esprit et les méthodes de la science,
plus que la somme des connaissances scientifiques en progression rapide,
est une voie d’accès à la culture scientifique de nature
à faciliter son intégration dans la culture générale.
L’histoire des hommes et aussi des femmes qui ont contribué
à faire avancer la science fait apparaître des rapports multiples
et souvent inattendus avec les activités de leurs contemporains.
Les frontières
entre la science et les métiers, mais aussi l’histoire, l’art,
la philosophie ou la littérature, ne sont pas infranchissables.
Il ne manque pas, en particulier de grands textes, de récits ou même
de poèmes évoquant la science. Le texte de Victor Hugo sur
l’art et la science en est un exemple, plus significatif sur le fond
qu’il n’y paraît : « La science va sans cesse
se raturant elle-même. Ratures fécondes. La science est une
échelle… La poésie est un coup d’aile… Un
chef-d’œuvre artistique est une fois pour toutes. Dante n’efface
pas Homère » [2]). Victor Hugo, évoquant la science
progressant par ratures fécondes, la qualifiant d’échelle,
est plus près de la vérité que ceux qui développent
aujourd’hui l’idée que la science « efface »
ses acquis précédents, que la science est relative dans l’espace
et dans le temps.
Non, Einstein n’efface pas Newton. Du haut d’un barreau plus
élevé de l’échelle, il ne le contredit pas s’il
se limite au même champ d’observation que lui. Mais il voit
plus loin et plus profond et la théorie qu’il élabore
permet de comprendre un monde nouveau.
Culture
scientifique et culture humaniste
L’acquisition
de connaissances nouvelles qui balisent l’histoire de l’humanité,
a contribué au développement technique et à l’évolution
des conditions de vie. Plus important peut-être encore, elle a joué
un rôle majeur dans l’évolution des modes de pensée
et le développement des exigences morales. Mettre en valeur les rapports
entre l’histoire des idées et les progrès de la science,
c’est prémunir la société contre les tentations
obscurantistes qui fleurissent sur le terreau des frustrations et des impatiences.
Notre potentiel biologique n’a guère eu le temps d’évoluer
beaucoup depuis la fin de la préhistoire, mais chacun de nous apprend
à développer ce potentiel dans le contexte d’un réel
autrement plus vaste. Les conditions culturelles permettent un enrichissement
des relations des hommes entre eux qui se traduit par de nouvelles règles
qui acquièrent au fil des siècles la force de l’évidence.
Le socle commun
de connaissances et de compétences récemment adopté
fixe les objectifs de la scolarité obligatoire en visant à
dépasser les clivages disciplinaires. Il est positif qu’il
accorde une large place à la culture scientifique et recommande de
faire appel à l’histoire des sciences. La conception qui sous-tend
le catalogue des exigences avancées et la hiérarchie entre
celles-ci restent cependant très réductrices. Comment peut
on écrire que « les compétences acquises en mathématiques
conditionnent l’acquisition d’une culture scientifique »
sans voir qu’une telle formule renforce l’idée trop répandue
qu’il n’y a qu’une voie d’accès vers la science
? On sait bien pourtant que de nombreux enfants, curieux et observateurs,
peuvent s’enthousiasmer pour les sciences expérimentales plus
concrètes, et comprendre ensuite l’intérêt des
mathématiques.
Force est de
constater que le dépassement des clivages disciplinaires, objectif
louable, s’opère au prix de déséquilibres et
d’omissions qui font perdre de vue l’unité de la culture
qu’il s’agit de faire acquérir aux élèves.
Le socle commun se contente de juxtaposer, quand il ne les oppose pas, une
culture scientifique et une culture humaniste. La première apparaît
quelque peu hégémonique à en juger par la faible place
accordée par exemple à la littérature française
au-delà de l’apprentissage strict de la langue. Le contenu
donné à la seconde est, par ailleurs, surprenant. On y trouve
l’enseignement du fait religieux, et même celui d’extraits
de textes de la Bible ou du Coran, mais pas celui des mouvements de critique
des religions. Les lois de la production et des échanges, mais rien
sur l’apport des Lumières ni sur le caractère émancipateur
du développement des connaissances, pour s’en tenir aux omissions
les plus choquantes. Évoquer la culture humaniste, en ce début
de xxie siècle, sans y intégrer la science est au moins inconséquent,
au pire dangereux. C’est préparer les esprits à opposer
la science et l’homme.
La culture scientifique
sera d’autant mieux reçue par les jeunes et la société
qu’elle s’inscrira dans un effort ambitieux de développement
de l’ensemble de la culture. Les vocations scientifiques naîtront
d’autant mieux que la science prendra toute sa place dans les aspirations
profondes de la société.
Les
interrogations sur la science
On a reproché
à des scientifiques de la fin du xixe siècle ou des premières
années du xxe, des scientifiques rationalistes, d’avoir rêvé
que le progrès de la science apporterait le bonheur aux hommes, ou
tout au moins que l’abondance des biens matériels attendue
de ce progrès, réglerait « la question sociale ».
Ces mêmes scientifiques associaient le progrès de la science
et celui de la paix. On sait ce qu’il en a été de ces
espoirs au cours du dernier siècle. Il ne s’ensuit pas pourtant
que l’aspiration à ce que la science serve les besoins de la
société et la paix soit devenue caduque pour autant. On a
le droit de rêver cela et même le devoir, particulièrement
lorsque l’on est scientifique, de tout faire pour avancer dans cette
direction. La culture scientifique enrichira la culture de chacun en intégrant
ces objectifs.
Le terme de
science peut renvoyer à des activités dont les objectifs et/ou
les pratiques sont fort différents. La terminologie utilisée
pendant une large partie du xxe siècle distinguait, l’une découlant
de l’autre, la recherche fondamentale, la recherche appliquée
et la recherche de développement, la première constituant
le principal moteur du progrès de la science dans une vision à
long terme, mais le plus imprévisible. La découverte ne se
programme pas. Dans son principe, la recherche fondamentale est recherche
délibérée de connaissances nouvelles, selon une logique
interne au processus de recherche lui-même. « La sainte curiosité
» nécessaire au chercheur va de pair avec sa liberté.
Les connaissances nouvelles se sont échangées et diffusées
par delà les frontières depuis des siècles, contribuant
à un patrimoine commun de l’humanité. A l’autre
bout de la chaîne, la recherche de développement vise à
l’introduction concrète dans la production de techniques nouvelles.
On parle plutôt
aujourd’hui, alors que la science a connu un développement
considérable, de recherche (fondamentale), d’innovation et
de technologie. L’Europe souhaite construire une société
de la connaissance et de l’innovation. Certains pensent que nous avons
atteint un stade où les différents modes de recherche se sont
fondus entre eux et avec l’économie, au point qu’il n’existerait
plus qu’une technoscience (qu’il faudrait combattre ou au moins
tenir en lisière).
Cette vision ne correspond heureusement pas à la réalité
de la recherche. Mais il est vrai que les limites entre connaissances et
innovations deviennent plus floues. Les risques d’appropriation de
connaissances fondamentales au prétexte de leur utilité pour
des innovations monnayables sont réels. On peut s’inquiéter
des choix effectués dans la récente loi de programmation de
la recherche, qui privilégie des objectifs à court terme plutôt
que la recherche fondamentale. L’histoire montre que c’est de
celle-ci que surgissent les avancées les plus novatrices. On peut
s’inquiéter aussi des entraves à la recherche suscitées
par une crainte obscurantiste de l’inconnu et/ou le poids de tabous
religieux.
La science est
aujourd’hui largement utilisée dans le cadre d’un mode
de développement qui privilégie le service d’intérêts
particuliers à court terme et qui laisse trop d’hommes et de
femmes sur le bord du chemin : on ne saurait s’étonner, dans
ces conditions, du pessimisme sur l’avenir qui marque les interrogations
de la société sur les conséquences des avancées
rapides de la science et de la technologie.
Entre espoirs et craintes, les secondes ont tendance à l’emporter,
comme c’est aussi le cas sur d’autres sujets. Des affirmations,
contradictoires et faussement évidentes, freinent la prise de conscience
par tous de la nécessité de débats démocratiques.
La première consiste à se résigner à l’attentisme,
au motif que « tout ce qui est possible sera fait », et donc
que les citoyens n’ont pas de choix possible entre les technologies
à développer. L’autre proclame qu’il est urgent
d’arrêter la recherche, au motif que ses résultats induiraient
des risques inacceptables pour la société. Il est vrai que
les mêmes connaissances peuvent être utilisées à
des fins très différentes, les unes utiles, les autres subtilement
ou directement destructrices. La tentation « d’enchaîner
le Prométhée de la science » n’est pas nouvelle.
Culture
scientifique et développement durable
Un effort de
clarification, et même de refondation des rapports de la science et
de la société est nécessaire. Cet effort est d’autant
plus indispensable que des questions d’ampleur planétaire ne
peuvent déjà plus être esquivées. Nous savons
que le mode de développement qui sert actuellement de référence,
n’est pas extrapolable à une population de six et bientôt
neuf milliards d’hommes sans mettre en danger l’équilibre
de la planète. L’absolue nécessité de limiter
l’émission des gaz à effet de serre pour freiner le
réchauffement climatique impose d’engager sans attendre les
changements à apporter à ce mode de développement.
Il faut réduire des déséquilibres inacceptables et
dangereux. Les problèmes à affronter sont d’abord économiques
et politiques, mais les solutions à rechercher mettent aussi en jeu
des choix scientifiques et technologiques. Les débats engagés
au fil des années sur des technologies particulières considérées
séparément, devront nécessairement être reconsidérés
dans une perspective plus globale. Les politiques de chacun pour soi, sur
fond de concurrence sans limite, seront remises en cause par des besoins
vitaux de coopération internationale. On sait bien aussi que les
comportements individuels devront être modifiés. Pour que pareille
révolution n’entraîne pas des conséquences désastreuses
sur le niveau de vie d’une très grande partie de la population,
l’humanité doit mobiliser tous ses atouts, et en particulier
les possibilités de solutions qu’offre une recherche basée
sur les connaissances accumulées par la science, l’imagination
et le travail de la raison de millions et de millions d’hommes et
de femmes de par le monde, conscients des enjeux.
L’intégration de la culture scientifique dans la culture de
tous devient essentielle dans ce contexte.
Il faudra développer
très fortement la recherche. Il faudra débattre, de manière
rationnelle, des meilleurs moyens d’utiliser la science pour un développement
durable. Les débats d’aujourd’hui, pour limités
et peu constructifs qu’ils soient souvent, permettent déjà
de définir quelques-unes des conditions à respecter pour atteindre
ce but. Il est certainement nécessaire de garantir la transparence
des informations et d’utiliser un langage compréhensible par
tous. Il est sûrement nécessaire de sortir de la seule évaluation
de risques particuliers, pour comparer des risques entre eux, d’évaluer
le rapport entre risques et bénéfices attendus, ce qui signifie
abandonner les a priori pour la confrontation fondée sur l’analyse
de l’expérience. La première condition d’une approche
rationnelle est en effet de dire la vérité, qui se résume
rarement à un oui ou un non. Il faut délimiter dans les questions
posées, la part qui relève d’appréciations que
les scientifiques devraient pouvoir donner collectivement (sans omettre
les marges d’incertitude) et celle tout aussi importante, qui relève
d’autres rationalités économiques ou sociales notamment.
Les débats actuels ont déjà montré qu’il
n’y a pas seulement dans la société une attente d’explications
scientifiques ou techniques compréhensibles. Il y a le souhait de
contribuer aux débats engagés par des propositions.
Pour ceux qui s’y investissent sans a priori, c’est
l’occasion d’une approche concrète de la culture scientifique.
Mieux vaut cependant ne pas attendre et mieux et plus intégrer «
l’esprit et les méthodes de la science » dans la culture
générale.
1. Conférence faite le 11 juin 1931 au Musée pédagogique,
sous les auspices de la Société française de Pédagogie.
La Pensée et l’action, EFR 1950, p. 212.
2. Victor Hugo
: William Shakespeare, III, 4, Tome Critique, p. 297.
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