Introduction
On a pu reprocher à Sokal et Bricmont de s'attaquer
seulement à certains aspects, qui peuvent sembler formels,
de l'œuvre des philosophes qu'ils commentent, sans examiner
au fond leur théories et leurs travaux.
A la vérité, en analysant, dans ces ouvrages, les
utilisations abusives du langage des philosophes qu'ils
étudient, Sokal et Bricmont s'attaquent à quelque
chose de bien plus important, me semble-t-il, que le message
qu'auraient souhaité transmettre ces auteurs, ils
s'attaquent à leur méthode. Et ce faisant, ils
mettent en lumière en quoi cette méthode, celle des
écrivains mis en cause, diffère de la méthode
scientifique, en quoi même, prise au pied de la lettre, elle
pourrait la déconsidérer. Car ces écrivains
(je n'ose dire philosophes), pour différents qu'ils soient
les uns des autres, suggèrent plus ou moins que l'intuition
créatrice est un moyen de découverte, y compris dans
les domaines couverts par la science, aussi valable que les
déductions rigoureuses dont nous avons l'habitude,
enchaînant observations et théories. Ces
écrivains-là rejoignent une forme très
ancienne d'idéalisme, et nous y reviendrons in fine.
Dans les théories des uns et des autres, qu'il s'agisse
de ce qu'on appelle le " déconstructivisme " de l'un, le "
relativisme " d'un autre, la " théorie des
révolutions scientifiques " d'un troisième, &emdash;
et j'en passe &emdash;, j'ai tendance à voir plutôt
une sorte de bataille, parfois inconsciente, je l'espère du
moins, contre la science, contre les scientifiques, et même
contre l'idée simple qu'il existe un monde réel. Et
nous voyons certains scientifiques les applaudir, les justifier,
de bonne foi j'espère, au nom peut-être d'une
certaine " liberté d'expression " qui s'opposerait au
dogmatisme intolérant dont la grande majorité des
scientifiques continueraient à être des adeptes
entêtés…
Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage… C'est connu
!… Eh bien, on accuse souvent les scientifiques de "
scientisme ". Nous ne discuterons pas ici de ce mot. Contre toute
logique, contre toute histoire, il suggère des connotations
que certains d'entre nous trouvent péjoratives. Mais
qu'importe ! Depuis un siècle, après Comte, Renan,
ou Berthelot, la science a été attaquée. Que
ce soit sous le mot de scientisme, de positivisme, de
rationalisme, voire de déterminisme, beaucoup de penseurs
ont rejeté la science, et affirmé la primauté
du " spirituel ". Brunetière a même triomphalement
proclamé " la faillite de la science ", et bien d'autres
ont suivi ! Pour emprunter un mot à un négationniste
français connu, je dirais qu'il y a bien eu, dans cette
ligne, une récurrente …" diabolisation " de la
science… Je vais tenter de suivre ce cheminement en rappelant
quelques faits de cette longue histoire d'un siècle, pour
en venir, finalement, au temps présent, et au futur, l'"
après Sokal ", comme nous y invite le titre de ce
débat, et pour affirmer fortement que les raisons de
défendre une science rationnelle (c'est-à-dire la
science, la seule science !) ont pris une importance politique,
économique, et sociale qu'elles n'ont encore jamais eue
à ce point.
Défense de la science et du progrès
L'idée d'une démarche rationnelle dans la
connaissance de la nature, d'une " philosophie naturelle ", pour
reprendre une expression classique, est de fait bien plus ancienne
que les accents triomphalistes du XIXe siècle finissant.
Déjà Aristote ou, plus proches, Bacon, Descartes,
Spinoza même dans son systématique enchaînement
de définitions, d'axiomes et de théorèmes,
Auguste Comte surtout, s'étaient engagés sur le
chemin qui aboutit vers 1848-1849 au livre de Renan L'Avenir de la
science, publié seulement en 1890, un peu comme un
testament du vieux maître. Renan connaît cette
ascendance, non sans quelque mépris pour Comte ; je le cite
: " M. Auguste Comte a, par exemple, prétendu avoir
trouvé la loi définitive de l'esprit humain dans la
succession des trois états théologique,
métaphysique, scientifique. Voilà certes, une
formule qui renferme une très grande part de
vérité : mais comment croire qu'elle explique toute
chose ?… (Comte) ne s'occupe que du développement
scientifique. Poésie, religion, fantaisie, tout cela est
méconnu.. "
L'expérience personnelle de Renan, dès son
début de carrière ecclésiastique, ses doutes,
et la façon romantique qu'il eut d'enterrer sa jeunesse "
dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts "
(Souvenirs d'enfance et de jeunesse, la prière sur
l'Acropole) donne donc à sa défense de la science
une tout autre coloration. Le texte suivant, tiré de sa
préface à L'Avenir de la science, en dit long sur
son ouverture d'esprit. Je pourrais lire des passages entiers de
L'Avenir de la science. Hors le romantisme très personnel
de Renan, il n'y a pas un mot à changer.
" J'ai peu varié depuis que je commençai de
penser librement. Ma religion c'est toujours le progrès de
la raison, c'est-à-dire de la science…
…L'objet de la connaissance est un immense
développement dont les sciences cosmologiques nous donnent
les premiers anneaux perceptibles, dont l'histoire proprement dite
nous montre les derniers aboutissants. Comme Hegel, j'avais le
tort d'attribuer trop affirmativement à l'humanité
un rôle central dans l'univers. Il se peut que tout
développement humain n'ait pas plus de conséquence
que la mousse ou le lichen, dont s'entoure toute surface
humectée. Pour nous, cependant, l'histoire de l'homme garde
sa primauté, puisque l'humanité seule, autant que
nous savons, crée la conscience de l'univers…
…En résumé, si, par l'incessant travail du
xixe siècle, la connaissance des faits s'est
singulièrement augmentée, la destinée humaine
est devenue plus obscure que jamais…
C'est qu'en effet la science n'aura détruit les
rêves du passé que pour mettre à leur place
une réalité mille fois supérieure. Si la
science devait rester ce qu'elle est, il faudrait la subir en la
maudissant ; car elle a détruit et elle n'a pas
rebâti ; elle a tiré l'homme d'un doux sommeil sans
lui adoucir la réalité. Ce que me donne la science
ne me suffit pas, j'ai faim encore. Si je croyais à une
religion, ma foi aurait plus d'aliment, je l'avoue ; mais mieux
vaut peu de bonne science que beaucoup de science
hasardée… "
C'est dire que Renan, père de ce que Le Dantec
(semble-t-il) fut le premier à appeler le " scientisme ",
avait en fait une vision très ouverte, assez proche de la
nôtre, malgré la permanente tentation de la foi. On
considéra souvent comme les pères du scientisme une
sorte de triumvirat Taine-Berthelot-Renan. Or l'on voit que Renan
se démarque d'un positivisme strict. Taine était
peut-être plus proche de l'idéalisme
hégélien que du positivisme. C'est Berthelot, l'ami
d'un demi-siècle de la vie de Renan, qui se sentait au
fond, lui, plus proche de Comte quand il écrivait, dans sa
correspondance avec Renan (Corr. entre MM. Renan et Berthelot,
préface, p.2.) : " Nos conceptions fondamentales
étaient assez différentes. Si nous étions
tous deux également dévoués à la
science et à la libre pensée, Renan, en raison de
ses origines bretonnes et de son éducation
ecclésiastique et contemplative, tournée vers le
passé, avait moins de goût pour la démocratie,
pour la Révolution française, et surtout pour cette
transformation à la fois rationnelle, industrielle et
socialiste, dans laquelle est engagée la civilisation
moderne. "
Mais regardons autour de ce Renan solitaire et fragile.
L'époque était favorable, de toutes façons,
à l'épanouissement de la science. Le grand public
voyait dans les mille applications quotidiennes, et bienfaisantes,
de la science, un très fort argument. Et ce public alors ne
doutait guère.
Les années passent donc. La science accumule en effet
dans les laboratoires des découvertes dont les incidences
sur la vie humaine, pharmacologie, santé,
longévité, sur les conditions des activités
humaines, transports, communications, alimentation sont en effet,
de prime abord, bénéfiques pour tous.
Les adeptes de la position dure de Berthelot ont naturellement
abondé. Et c'est là sans doute qu'il faut voir l'une
des sources des attaques contre la science. Rappelons-nous
qu'à la même époque, un Jules Verne d'un
côté, avec ensuite la littérature de
science-fiction physico-chimique qui s'est
développée durant ce siècle, ou un Le Dantec
à l'opposé, avec des références
différentes, &emdash; il était biologiste &emdash;,
allaient très loin dans leur enthousiasme, et
développaient, comme Berthelot, une attitude de confiance
absolue en l'avenir de la science, et de ses bienfaits pour
l'humanité. L'idée d'un progrès de la
condition humaine, lié au progrès de la science,
s'imposait. C'est une idée aux résonances
économiques, politiques et sociales. Mais cette ampleur
même lui attirait nécessairement des réactions
très négatives.
Réactions anciennes et modernes contre le
progrès technique
Au XIXe siècle, les écrivains comme Mary Shelley,
ou plus tard Wells, dans L'île du docteur Moreau, ou, dans
une autre gamme, Alfred de Vigny, s'inquiétaient justement
des aspects sociaux des applications de la science. Jules Verne
lui-même parfois… Le thème éternel d'Adam
et Eve chassés du Paradis, ou celui de
Prométhée enchaîné et puni, le mythe de
la boite de Pandore, ou celui de la chute d'Icare, avaient
préfiguré le Schultze de Verne, et les Tournesol, ou
Folamour d'aujourd'hui… comme cent autres savants fous ou
démoniaques. La science, de par ses applications mal
contrôlées, aboutit à des désordres
sociaux. Ceci était connu longtemps avant la Seconde guerre
mondiale, et le débat déjà largement ouvert.
Bien des alarmes s'éveillent aussi du côté
de l'Église, qui voit ses dogmes s'effondrer peu à
peu, de Copernic à Darwin, et qui tente d'en rattraper
quelques-uns au passage (voir Big Bang, devenu fiat lux dans la
paraphrase de Pie XII). Il y en a aussi du côté du
public : On s'inquiète des aliments en conserve, voire
pasteurisés, ou lyophilisés, etc. On s'alarme de la
nocivité des pollutions industrielles. on s'affole de la
sophistication croissante des armes de mort et de destruction. Et
cela dès le début de notre XXe siècle.
Critique du dehors en somme, qui unit dans un même rejet
science pure et science appliquée.
La science tombait aussi sur une autre sorte de critique, de
l'intérieur pourrait-on dire. La reconnaissance de
l'importance du monde réel, et donc, au premier rang, du
monde sensible, paradoxalement, cette attitude avait abouti
parfois à ce que l'on reconnaisse comme illicite toute
sortie de la " caverne " platonicienne, sortie qui semblait
relever d'une intuition hasardeuse, plutôt que de la
méthode scientifique. On était dans la caverne,
&emdash; je parle bien sûr de celle de la république
de Platon &emdash;, on y voyait les ombres, on en tirait tout ce
qu'on pouvait. L'extérieur restait le sujet de
spéculations acceptables certes, mais spéculations
néanmoins, au nombre desquelles on dit que Berthelot
rangeait la théorie atomique de Dalton, qui n'avait pour
lui aucune valeur. Ce refus de dépasser le directement
observable fut la source d'une évidente
stérilité dans certains domaines, et d'une critique
souvent acerbe des plus positivistes des scientifiques, Berthelot
par exemple. Et sans aucun doute était-il juste de savoir
s'y opposer, de savoir sortir de la caverne.
Le XXe siècle, dans ses grandes lignes, n'a pas
donné tort aux inquiets. Deux guerres mondiales sont
survenues. En France même, mais je le crains, en beaucoup
d'autres pays, les nostalgiques des profondeurs
médiévales ont profité de ce
déchirement pour remettre en question la science et les
scientifiques.
L'avenir de la science, au temps de la Révolution
nationale
Un pas douloureux est franchi en 1940. En France. C'est la "
Révolution nationale ". Pétain est au pouvoir, avec
sa cohorte de faux dévots. On prend sa revanche de tout ce
qui fut républicain, sa vengeance de tous les affronts
naguère subis du fait de la IIIe République honnie.
Que de défaites pour cette réaction obstinée
! Et quelles défaites !… Le comte de Chambord
évanoui comme bulle de savon ; le Maréchal de Mac
Mahon noyé dans son " que d'eau ! que d'eau ! " ; le brav'
Général Boulanger autodétruit sur une
tombe… Et comme autant de camouflets, c'est Dreyfus
réhabilité, ce sont, hier encore, Irène
Joliot ou Jean Perrin, premiers secrétaires d'État
à la Recherche scientifique de notre pays, aux temps honnis
du Front populaire.
On va se venger aussi de la science, qu'on ne comprend plus
guère, et que le nouveau régime de Vichy n'a jamais
aidé.
En 1941 donc, un curieux livre est publié. Ce libelle
consacre des chapitres au scientisme et à la science, qu'il
associe plus ou moins inexorablement, en un mariage douteux. Et
l'on règle ses comptes. C'est un livre collectif, qui a
pour auteurs le R.P. Sertillanges, Daniel-Rops, André
Thérive, Pierre Charmet, Pierre Devaux. Louis de Broglie
servait d'alibi. Certains des ces braves gens sont entrés
en résistance, nettement plus tard, avec le vent. Ce livre
se veut d'emblée une revanche sur Renan. Je dis bien sur
Renan, le tendre, le romantique, penché sur la foi de son
passé. Car, modestement, ce livre s'intitule : L'Avenir de
la science (Plon, 1941). Il s'appuie bien sûr sur de grands
aînés, Brunetière par exemple ; ou Henri
Bergson, plus proche de nous, excellent alibi en cette
période où chaque collabo avait son juif, Henri
Bergson qui &emdash; c'est le révérend père
Sertillanges qui l'affirme &emdash; " a assené le coup de
grâce " au scientisme, sans doute dans Durée et
simultanéité, qui, on le sait, dut être
retiré de la vente, en raison de ses erreurs.
Je pourrais citer de très longs passages de L'Avenir de
la science, celui de 1941, curieux livre-clef, souvent fort subtil
dans sa dialectique. Je me bornerai à deux ou trois. Le
premier met directement en cause l'Union rationaliste, l'une des
causes de la défaite de 1940 (!), mais il brosse aussi une
intéressante histoire :
" Pendant la période 1900 à 1940, la tradition
ainsi inaugurée se continue chez quelques savants de haute
classe… (ici je résume un peu) : Painlevé,
rendant hommage à Berthelot (1907)…Jean Perrin, dans
l'avant-propos de ses Atomes (1936), Paul Langevin surtout, dans
La Valeur humaine de la science (1934)…Ce mouvement
scientiste a gagné des publications
étrangères à la science. Dans la Nouvelle
Revue Française, Jean Rostand… Les Nouvelles
littéraires de 1930 à 1935 environ (ont
présenté) une étonnante page scientifique
dirigée par M. Marcel Boll…dont le ton n'a rien
à envier à celui de Berthelot… Vers 1935, les
signes de la vitalité scientiste se multipliaient. Ce sont
l'œuvre d'un Albert Bayet, auteur d'une Morale de la science
parue en 1931,… la création d'une Union rationaliste,
d'un Cercle Descartes, très influents. Mais le plus
important à cet égard fut l'activité
intellectuelle des partis communisants, les Maisons de la culture,
les groupes et revues marxistes, qui en s'appuyant sur la
philosophie scientiste, ont contribué à en
vulgariser les idées etc., etc., " (Raymond Charmet, " Le
mythe moderne de la Science ", p. 94-95).
Le plus important article de l'ouvrage est peut être
celui du R.P. Sertillanges (" Science et scientisme ", p. 37-76),
bien documenté, souvent correct, toujours subtil… Il
est d'une prudence bien claire " La science est grande. Le
scientisme, à son ombre est petit " dit-il. Cette phrase
termine le premier chapitre de l'article : " Origines et raisons
du scientisme ". Le second chapitre : " Place de la science dans
la civilisation " ramène les choses vers la motivation
profonde de l'ouvrage. S'appuyant sur les ouvrages comme L'homme
cet inconnu, d'Alexis Carrel, il affirme que " ce serait bien mal
servir le spirituel que de l'écarter de la science. La
science comme la pitié, au dire de Saint-Paul, est "utile
à tout" ".
Curieux assemblage, qui préfigure des tentations plus
modernes ! Et plus loin (p.70) :
" Dès lors qu'elle s'adresse aux faits, la science se
tient proche de la matière : car tout fait constaté
est d'abord un fait matériel ; il n'y a pas d'exception,
même pour l'âme, même pour l'intelligence, et
c'est la force de la science de tenir ce poste initial. Mais si
elle veut tout borner là, et si elle veut tout pousser dans
ce sens-là, elle va tout fausser, tout dévoyer, tout
désorienter, tout détruire de ce qu'elle a
créé, et elle va engouffrer la civilisation
entière dans un entonnoir, par rétrécissement
progressif des visées et des activités humaines. Car
les espaces stellaires eux-mêmes sont petits au regard du
monde spirituel qui les enclôt, qui les met à leur
rang, bien loin de la spiritualité que l'âme
représente et que Dieu couronne.
A la limite de ce mouvement, la science devient la forme
suprême de la barbarie, j'entends la barbarie
cultivée, la barbarie systématisée, la
barbarie armée, et d'autant plus nuisible au genre humain
qu'elle est devenue plus puissante. On ne force la vapeur sans
danger que si l'on a le rail. On ne peut conserver la civilisation
si l'on développe sans contrepoids toutes les forces qui
peuvent la détruire. Mettre en branle l'infatigable engin
des forces naturelles, c'est bien ; mais à la condition que
cela ne serve pas à nous briser. "
C'est bien la science qui est ici l'accusée, non le
scientisme. Et c'est l'application aux armes de guerre qui sert
d'argument massue… On devine ce qui suit. Le chapitre, et
l'article se terminent ainsi : " Le but de la vie, le sens de la
vie : voilà ce que la science ignorera toujours, et il n'y
a pas d'espoir de guider une civilisation dans cette ignorance "
et, tout à fait à la fin : " Le monde attend son
âme. Elle existe et on dirait que le monde ne le sait pas.
Il faut qu'on le lui apprenne. Ce n'est pas du scientisme que
viendra la leçon. "
Contre la science (suite)
Ce livre date de 1941. Sous couvert de scientisme, en fait
c'est la science qui y est attaquée. Mais les
pétainistes de 1941 ont eu, eux, dans le dénigrement
de la science, des héritiers fort subtils. D'autant que, il
est vrai, les applications militaires et industrielles de la
science nous ont offert depuis lors des Hiroshima, ou des
Tchernobyl, voire des Seveso…
Nous devrions nous souvenir par exemple de l'éclatant
succès public du Matin des Magiciens, de Bergier et
Pauwels, et de l'entreprise Planète, qui attaquait les "
rationalistes en habit noir ", et qui donna à l'Union
rationaliste l'occasion de publier un Crépuscule des
Magiciens, réplique cinglante, mais peut-être un peu
superficielle, aux amalgames étranges de Pauwels et
Bergier. Eux sont morts. Mais sait-on qu'on réédite
une anthologie des meilleurs articles de Planète, et qu'on
nous promet sa renaissance ?
Nous devrions nous souvenir aussi du Colloque trop fameux de
Cordoue, " Science et conscience ", où la physique moderne
donna lieu à de bizarres théories qui
frôlaient le mysticisme, et qui niaient la causalité.
D'ailleurs, à peu près en même temps et sous
le même titre, la secte de la Méditation
transcendantale publiait, parfois avec les mêmes auteurs,
les actes d'un colloque portant à peu près le
même nom.
Et certaines tendances écologistes rejettent le
progrès scientifique, à cause sans doute de
Tchernobyl, et d'autres pollutions connues, mettant
déjà la science au centre d'un débat de
société. J'y reviendrai. Pour l'instant restons dans
la perspective du débat soulevé par le canular de
Sokal.
J'ai cité en introduction de mon exposé, Kuhn,
Latour, ou Derrida. J'aurais pu en citer bien d'autres. Le fait
est que dès l'instant où l'on considère toute
vérité scientifique comme provisoire, on
légitime toute nouvelle idée farfelue, qu'il
s'agisse d'une théorie cosmologique non relativiste, ou de
la visite des extraterrestres parmi nous. Au mieux, ces
problèmes relèvent de la psychologie ou de la
sociologie, pas des sciences de la nature. Et en relativisant les
connaissances scientifiques, on leur refuse ce pouvoir cumulatif,
créatif, qui fait que nous construisons sans cesse avec les
pierres mêmes qui nous restent des édifices
antérieurs. Il y a continuité entre Aristote,
Archimède, Ptolémée, Averroès, Oresme,
Copernic, Kepler, Newton et Einstein… Une évolution
avec des phases un peu plus rapides. Mais les seuls à avoir
été condamnés à mort par cette
évolution l'ont été par les Églises,
Michel Servet, Giordano Bruno, et d'autres. Ce n'est pas la
science qui guillotine. La Révolution française
était une révolution. Il n'y a pas de "
révolution scientifique " ; une évolution ; un
progrès, lent ou rapide, mais, sans aucun doute, continu.
Très récentes sont les attitudes aussi de
Jean-Marc Lévy-Leblond, qui emboîte le pas à
Bruno Latour, et qui suit peu ou prou le
quasi-négationnisme de Feyerabend (Contre la
méthode), et de tant d'autres. Bien entendu, ils
critiquent, de cette tribune ambiguë qu'est devenue La
Recherche, les ouvrages de Sokal et Bricmont. Le débat se
prolonge. Dans La paille des philosophes et la poutre des
physiciens, Lévy-Leblond formule des critiques, d'ailleurs
justifiées, contre les physiciens qui, il est vrai, abusent
de métaphores tirées du langage courant,
relativité, incertitude, chaos, ou encore particules
charmées, attracteurs étranges, big bang, trous
noirs, etc. Mais les abus des écrivains sont autres, comme
Sokal le souligne dans sa réponse à
Lévy-Leblond, et il n'y a pas de symétrie : pour
lui, le " relativisme cognitif " est en vérité un
amalgame flou d'idées mal formulées, qui roule sans
cesse sur d'artificielles symétries ; et la sociologie
moderne des sciences, telle que défendue par l'école
d'Édimbourg, lui semble injustifiable, tout comme
l'étaient jadis les sophismes de Protagoras.
Ces néo-sophistes n'ont pas tort sans doute de critiquer
le manque d'ouverture de certains chercheurs ; ils ont tort de
confondre ces cas individuels, et la démarche collective
des sciences de la nature, qui est fondée sur l'idée
d'une réalité objective, dont nous ne connaissons
qu'une partie et dont nous essayons d'en connaître plus. Un
exemple typique d'une " leçon de philosophie " inacceptable
pour nous, est donné dans un très récent
numéro de la revue La Recherche. Bruno Latour y
évoque les recherches entreprises sur la momie de
Ramsès II. Sous l'apparence d'une subtile ouverture
à toutes les interprétations, Latour laisse entendre
que l'on peut penser, qu'il est permis de penser, que, le bacille
de Koch n'ayant été découvert qu'en 1882, on
ne peut pas dire que Ramsès II soit mort de la tuberculose,
" le bacille de Koch n'ayant pas avant Koch de réelle
existence ". … " C'est donc un anachronisme de dire que
Ramsès II est mort de la tuberculose… ". En quelque
sorte c'est une vieille thèse : celle de l'observateur qui
crée l'observation, donc le réel. Idée
chère actuellement à certains adeptes de la physique
quantique de l'École de Copenhague, et que pour ma part,
j'ai du mal à accepter, même à
l'échelle microscopique. Tout cela rappelle
fâcheusement l'idéalisme de Berkeley, selon lequel il
est aberrant d'attribuer aux objets naturels une existence
réelle lorsqu'ils ne sont pas perçus par la
pensée. Encore Berkeley a-t-il parfois
récusé, je crois, un solipsisme intégral, tel
celui du sophiste Protagoras, qui estimait, dit-on, comme vraie
toute idée concevable, une assertion, et son contraire.
Pour citer le Cratyle de Platon, il disait : " Telles les choses
me paraissent, telles elles sont pour moi, telles elles te
paraissent, telles elles sont pour toi. " Dans le Protagoras du
même Platon, Socrate pousse Protagoras à dire qu'il
est le premier à savoir tirer salaire de son enseignement
du relativisme politique.
On relèvera aussi, et je limiterai là mes
exemples contemporains, un second article de Lévy-Leblond
dans cette même revue (hélas !) La Recherche,
concernant l'ouvrage de Sokal et Bricmont, qu'il taxe de " blocage
positiviste et scientiste ", et où il évoque le "
revolver épistémologique " de l'un et la
ressemblance de l'autre avec Monsieur Homais, sous le titre " Le
cow-boy et l'apothicaire ". Lévy-Leblond justifie les
écrivains dont nous parlons, en invoquant la
complexité du champ qu'ils labourent, combien plus subtil
que celui, étroit, limité, du monde de la physique.
Complexité de l'âme humaine ? Certes. Mais le monde
réel, connu et encore inconnu, est aussi très
complexe. Autant de neurones dans un homme que d'étoiles
dans la Galaxie. Mais il y a des milliards de galaxies, comme il y
a des milliards d'hommes. Encore neurones et animaux, hommes ou
autres, sont-ils aussi un objet d'étude rationnelle, non le
champ complexe dont parle Lévy-Leblond, sans bien en
délimiter le domaine. J'aimerais que l'illusion de la
complexité découverte ne camoufle pas le vide de la
récolte, et l'inefficacité des laboureurs. Mais le
problème ne peut se limiter à ce débat.
Les auteurs dont nous relevons ici la dangereuse pensée
écrivent bien. Ces sophistes nous impressionnent, d'une
certaine façon. Et il faut bien reconnaître que
l'attitude scientifique a été surtout, face aux
attaques, de courber le dos. Et de se défendre mollement :
" Nous, des scientistes ? Jamais ! "
Pour la science
J'ai scrupule à citer ma leçon inaugurale au
Collège de France, qui date de 1964. Je le fais cependant
car elle reflète ma pensée d'alors, ma pensée
d'aujourd'hui, dans la ligne de celle de Renan. Et j'y
dénonce les mêmes ennemis. Alors, je n'avais lu ni
Kuhn, ni Latour, ni les autres. Je me cite :
" Le rôle (de la théorie scientifique) sera de
justifier, le cas échéant, (les hypothèses
les plus hétérodoxes) ou de les rejeter, de ne pas
confondre le très improbable presque impossible avec le
possible et même le probable, de ne jamais se satisfaire
d'un qualitatif séduisant ou irritant, mais d'arriver
à le transformer en un quantitatif sans passion. La science
devient tous les jours plus complexe… plus
mathématique, plus difficile, moins accessible au
non-spécialiste ; quelques magiciens candides, ou bien de
faux prophètes plus ou moins retors, en profitent pour
semer des idées sans consistance ; peu importe que ce
qu'ils appellent des théories soient oublieuses de la
majeure partie des faits, pourvu qu'on puisse dire qu'elles soient
révolutionnaires et qu'elles détruisent un
prétendu ordre officiel établi… Qui donc s'en
apercevra ? Qui discernera l'improbable du possible ? Les seuls
qui en soient capables sont ceux-là même dont nos
alchimistes récusent le jugement, applaudis par ceux qui se
vexent de ne point comprendre le difficile cheminement de la
science. Plus ce cheminement est difficile, plus le danger est
grand… "
Je ne dirais guère autre chose aujourd'hui. Sans doute
étendrai-je mes critiques ou celles de Renan, que je citais
d'ailleurs longuement dans la suite de ce texte, à la
philosophie de salon, " énervée dans sa forme ",
parée souvent des plumes de la science, et de ses mots, "
philosophie de revues demi-scientifiques, demi-mondaines ".
Demi-mondaines !
Pierre Auger, dans ses Dialogues avec moi-même entre
Auger-science et Auger-culture, nous présente de curieuses
antithèses, peut-être plus proches de nous que les
distorsions des néo-sophistes.
Auger-S dit : " Dans la science, c'est la nature qui commande.
L'homme se penche sur la nature, avec sa "méthode" pour
simplement la découvrir, pour expliquer du visible
compliqué par de l'invisible simple. "
Auger-C répond : " Pour la culture, c'est l'homme qui
commande et utilise la nature pour y créer une œuvre,
en imposant sa vision du monde tout imprégnée
d'émotion et de symbole. Le symbole peut être
décrit comme un objet extérieur éveillant un
sentiment, une émotion, un état d'âme
émergés de l'esprit humain sur lequel ils viennent
en quelque sorte se cristalliser. "
Et Auger-S rétorque : " Différence
complète avec l'hypothèse, celle-ci étant une
production intellectuelle voulue. Tout ce qui se rattache à
l'émotion survient au contraire sans volonté
consciente. L'expression de modèle pensé implique en
outre une structure rationnelle, un bâti cohérent
absents de la pensée symbolique. Le scientifique traque
l'émotion ou le symbole partout où il les voit
émerger. "
Je m'arrête ici de citer. Ce que nous voyons
émerger dans les écrits des scientifiques, c'est un
nouveau discours de la méthode, qui n'exclut pas la
réflexion intime, mais qui place la science à sa
place juste, celle d'un effort coordonné de description
cohérent de la nature observée. Axiome bien simple :
le monde réel existe. Il y a une vérité
scientifique : c'est celle qui rend compte des observations du
monde réel, que ces observations soient d'ailleurs
universelles, et reproductibles, ou que, hautement subjectives, et
rares, elles ne donnent d'indications que sur l'observateur. Il me
semble clair que toute œuvre visant à souligner le
caractère fragile, ou dogmatique, de la connaissance
scientifique se trompe de cible. La connaissance scientifique est
cumulative. Parfois, elle hésite sur la route à
suivre. Parfois, elle commence par se tromper. Parfois des
scientifiques sont responsables d'erreurs ou de dogmes. Et l'on
apprend alors des choses sur la façon de fonctionner du
cerveau scientifique. Mais la science, elle, progresse, plus ou
moins régulièrement. C'est même ce qui la
caractérise le plus simplement, par opposition aux
œuvres d'art, ou aux créations littéraires.
Et demain ? Pourquoi ce débat aujourd'hui ?
La science, sans conteste, a des applications difficiles
à accepter. Ceci dit, elle est le seul moyen de
connaissance du monde réel, et de maîtrise du monde
réel. Il existe dans notre monde un seul véritable
facteur de changement, moteur initial et dangereux : la
démographie inégalitaire. La science résout
certains des problèmes posés ; elle en fabrique
d'autres, par certaines de ses applications ; et je pense ne pas
me tromper en disant que seule la science, avec sa méthode
rationnelle, est capable à terme d'apporter à ces
nouveaux problèmes des solutions réalistes. Ce n'est
ni la méditation, ni la prière, ni aucun recours
mystique qui le permettra. Ces " solutions " ne sont que des
fuites.
Ceci dit, toutes ces raisons réelles de redouter
certains aspects des applications de la science, d'un
côté, et d'un autre côté les attaques
spiritualistes ou religieuses visant à ce que
l'humanité trouve des solutions à ses
problèmes dans quelque transcendance, cette convergence
contre la science est, de plus en plus, sur la place publique.
C'est un enjeu politique. C'est un enjeu de société,
qui dépasse singulièrement le débat
instauré par le canular de Sokal, mais dont Sokal aura
été un révélateur, ne serait-ce que
par les réactions qu'il a suscitées. Si l'on se bat
contre la prolifération des fausses sciences de toute
nature, des sectes variées, c'est dans la mesure même
où il nous semble que ces déviances font partie du
même débat. Il s'agit en fait d'une bataille pour la
lucidité contre ce que je n'hésiterai pas à
nommer l'obscurantisme, dut ce mot m'attirer les foudres de
certains.
La bataille pour la lucidité passe d'abord par
l'école, puis par les centres de culture scientifique et
technique, le palais de la Découverte, la Cité des
sciences et de l'industrie de la Villette, les nombreux
planétariums implantés en France, comme ailleurs,
mais aussi la littérature de vulgarisation, revues ou
livres, si insuffisante quantitativement et souvent
qualitativement, mais aussi les médias audiovisuels,
franchement au-dessous de toute raison… etc. Cette bataille
exige évidemment une méthodologie. Il ne s'agit pas
seulement de montrer les beautés de la nature, et de faire
surgir des émotions du monde réel. Il s'agit aussi
de le faire comprendre, dans le cadre d'un schéma logique.
Dans cet ordre d'idées, les obstacles sont nombreux et se
présentent comme un défi à vaincre. La
physique, quoiqu'en dise Lévy-Leblond, n'est pas un petit
pré carré tout simple, et les sciences de la vie non
plus. La difficulté croissante des sciences, leur
caractère souvent abstrait rendent la communication
difficile. Et le plus souvent, nous manipulons, par force, des
boites noires. Quelque chose y entre, quelque chose en sort, et
à l'intérieur tout cela se débrouille.
L'exemple de l'usage généralisé de
l'ordinateur est typique : tous savent s'en servir dès le
berceau ; combien comprennent, même à la retraite
&emdash; et je parle pour moi ! &emdash;, comment ça marche
?
Le but de l'enseignement scientifique est
précisément de faire comprendre comment ça
marche. Le propos de la science appliquée est de faire que
cela marche. La science pure, qui nous parle d'électrons,
ou de semi-conducteurs, de relativité ou de
mécanique quantique, d'ADN, ou de virus, est le substrat
nécessaire pour que cela marche. Elle est aussi le
nécessaire moyen de faire comprendre aux uns les
applications que développent les autres.
Et ceci, on le voit bien, est un problème politique. Et
l'on songe à la charge anti-scientifique du régime
de Pétain. La place de la science dans la
société et dans l'enseignement, le rôle
maïeutique et explicatif de l'enseignement et de la science
sont pour moi des enjeux de société, des enjeux
politiques. C'est tout le sens profond, je crois de ce
débat.
Professeur honoraire au Collège de France. Membre de
l'Institut.
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