| Cellules souches embryonnaires et idéologies réactionnaires |
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| Écrit par Marc Peschanski, Cécile Martinat | |
| 24-10-2011 | |
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S i la recherche sur l'embryon préimplantatoire (embryon conçu in vitro) humain est
techniquement possible depuis trois décennies, celle-ci pose des questions éthiques auxquelles
le législateur a répondu en France par trois fois, d'abord à l'occasion de la première loi de
bioéthique, puis de ses deux révisions. L'exercice de cette recherche a d'abord été interdit (loi
initiale, 1994), puis l'interdiction a été assortie de la possibilité de dérogations, pour une
période de 5 ans, (2004). Le contrôle de ces dérogations se fait dans un cadre très strict assuré
par l'Agence de la biomédecine. Les autres pays engagés dans cette recherche – aujourd'hui
de loin les plus nombreux – ont, d'une façon générale, choisi de faire encadrer elles aussi ces
recherches par des agences réglementaires mais, contrairement à la France, sous le couvert
d'une Loi qui, lorsqu'elle existe, donne plus simplement aux scientifiques « l'autorisation »
de réaliser leurs travaux.
Finalement, après des états généraux de bioéthiques bâclés, le 7 Juillet dernier, la loi relative à la Bioéthique française a été promulguée. Si quelques modifications « cosmétiques » ont été apportées, la structure politique de ce texte reste la même : maintien de l'interdiction assortie de dérogations et cela pour une période d'au moins sept ans !! Autopsie d'un débat parlementaire manipulé par une idéologie anti-scientifiqueDurant la période séparant les deux votes de 1994 et 2004, un événement scientifique majeur était advenu : la dérivation de la première lignée de cellules souches embryonnaires humaines à partir d'embryons surnuméraires, par une équipe américaine (J. Thomson, 1998). Ces cellules proviennent exclusivement d'embryons de 5 à 7 jours après fécondation ; on ne les observe jamais plus au-delà. Elles présentent deux caractéristiques biologiques uniques :
Au terme des 5 ans accordés en 2004, mais lancés réellement par les décrets d'application du
6 février 2006, un réexamen complet de la loi de bioéthique a eu lieu en vue d'adapter la
législation à l'évolution de la science, du droit et de la société. Dans ce cadre, le rapport
rédigé par l'OPECST (office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et
technologiques) prônait une levée du moratoire et la suppression de l'interdiction au profit
d'une autorisation encadrée à travailler sur les cellules souches embryonnaires humaines,
rejoint en cela par le Conseil d'État. La Loi finalement adoptée reprend pour l'essentiel le texte déposé par le gouvernement, c'est-à-dire celui de 2004 qui interdit toute recherche sur l'embryon, et par extension à présent explicitée les cellules souches embryonnaires et les « lignées de cellules souches ». Toutefois, des amendements adoptés en séance sur proposition du groupe de députés dits de la « droite populaire », sur l'aile extrême du parti majoritaire, sont même venus renforcer les contraintes qui portent sur les chercheurs qui demandent une dérogation, en particulier pour des expériences de modélisation pathologique et de criblage de médicaments. En effet, ces dernières devraient, pour la respecter, s'engager préalablement à toute étude sur les cellules souches embryonnaires dans de longs et coûteux programmes de recherche explorant toutes les hypothèses alternatives, même les moins vraisemblables. L'amendement en question place à présent sur les scientifiques la charge de la preuve qu'il n'existe pas d'outils cellulaires susceptibles d'apporter des résultats comparables avant toute autorisation d'une recherche sur les cellules souches embryonnaires. Cet amendement vise explicitement à interdire tout criblage de médicaments sur les cellules souches embryonnaires humaines parce qu'il existerait aujourd'hui un autre moyen d'obtenir des cellules pluripotentes grâce à la « reprogrammation génétique » (les cellules dites « iPS », induites à la pluripotence). Les critères de remaniement de la Loi de Bioéthique 2011
Le groupe de députés qui a porté et fait adopter cet amendement a formulé à l'appui de ce
texte deux allégations « scientifiques » parfaitement fausses. Problèmes posés par la Loi révisée de 2011 pour la recherche sur les mécanismes pathologiques et les thérapies qui en dérivent
Le concept de « modélisation pathologique » combiné à un criblage de molécules en utilisant
les cellules souches embryonnaires est apparu il y a une dizaine d'années. Il part du constat
que les modèles pathologiques existants, majoritairement d'origine animale, ne reproduisent
pas de façon pertinente l'ensemble des altérations associées au développement de certaines
pathologies humaines. Au contraire, les cellules souches embryonnaires humaines issues d'un
embryon diagnostiqué « malade » car porteur de la mutation causale pour une maladie
monogénique, permettent, de par leur origine humaine et leur caractère pluripotent, des
approches expérimentales plus pertinentes pour étudier le développement d'une maladie dans
un contexte qui reproduit strictement celui du patient. En résumé, les cellules souches embryonnaires permettent d'avancer aujourd'hui dans les voies de la thérapie cellulaire, d'une part, du criblage de médicaments sur des modèles de pathologies en laboratoire, d'autre part. Cette recherche est porteuse d'un espoir justifié par les résultats engrangés depuis 12 ans dans le monde, depuis 5 ans dans notre pays. Elle a ouvert de nouvelles pistes thérapeutiques, en particulier pour les patients atteints de maladies rares d'origine génétique, grâce à la médecine régénératrice aussi bien que par la découverte de médicaments nouveaux au travers du criblage sur les modèles cellulaires particulièrement adaptés qu'offrent ces cellules. Empêcher les chercheurs français de développer des programmes sur les cellules souches embryonnaires, voire continuer de les placer sous l'épée de Damoclès d'une Loi qui interdit leur pratique pour ne l'autoriser ensuite que par dérogation, revient à ralentir, et dans certains domaines à arrêter aujourd'hui dans notre pays un élan pourtant déjà fructueux. Qui en veut à la science ?L'histoire de la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines est, en France, marquée par le combat systématique que lui mènent les lobbys conservateurs de l'Église catholique. Opposés à toute atteinte à ce qu'ils considèrent comme un être humain dès la fécondation, ils se sont successivement opposés au droit des femmes à l'avortement, à la procréation médicalement assistée, puis à toute recherche sur l'embryon avant de s'attaquer aux cellules souches. Adoptée sous leur pression, la Loi de bioéthique de 1994 a exclu jusqu'en 2004 la France de l'élan scientifique international autour des cellules souches embryonnaires. Depuis, l'agression anti-scientifique n'a pas cessé, marquée notamment par une campagne de boycott du Téléthon, qui soutient constamment des recherches sur les thérapies innovantes, déclenchée par des activistes catholiques et soutenue publiquement par plusieurs évêques en 2006. Le record de dons au Téléthon cette année là a heureusement apporté la preuve du soutien populaire à la science. La pression de la hiérarchie catholique à laquelle la révision de la Loi de Bioéthique vient encore de donner lieu en 2011 parle de nouveau d'elle-même. La veille même du vote en deuxième lecture à l'Assemblée Nationale, le Cardinal Vingt-Trois – président de l'Assemblée des Evêques de France – lançait lors d'une conférence de presse rassemblée à cet effet un véritable anathème sur les recherches sur les cellules souches embryonnaires, dénonçant rien moins qu'« un recul de la civilisation » si le Parlement les autorisait et estimant qu'« une certaine conception de l'être humain serait très gravement compromise ». L'Église catholique n'aime pas la science. Ce n'est pas nouveau et ça n'est pas étonnant : chaque pas que l'humanité fait vers une meilleure compréhension du monde et des êtres qui le peuplent fait reculer les superstitions et les mythes que vendent les religions. Alors, quitte à paraître franchement rétrograde aux yeux de la majorité des gens, l'Église n'hésite pas à combattre chaque avancée scientifique, et tout particulièrement quand cela touche à ce qu'elle considère comme ses dogmes les plus sacrés. Le « don divin de la vie », qui fait de Dieu le créateur de tout être humain depuis l'origine (que depuis une trentaine d'années l'Église catholique a enfin située au moment de la fécondation de l'ovocyte par le spermatozoïde), est un de ces préceptes intouchables. Du coup, la recherche sur les cellules souches issues de l'embryon fait partie de ses cibles, et elle a trouvé dans notre pays l'appui du gouvernement et de sa majorité réactionnaire, d'autant plus accentuée en cette période pré-électorale. C'est ainsi que la bataille de la révision de la Loi de Bioéthique a été perdue en 2011. Hic et nunc du moins, car la science continuera d'avancer, sur les cellules souches embryonnaires comme sur le reste, aujourd'hui hors de nos frontières s'il le faut et demain partout. |






