Un service
public de l’Audiovisuel renforcé
La
suppression de la publicité dans l’Audiovisuel public, à plus ou
moins brève échéance, peut aboutir, selon l’attribution ou non
de moyens pérennes suffisants, soit au renouveau du service public
soit à une dégradation peut être fatale.
Si, selon le souhait exprimé
par le Président de la République, l’objectif est que le service
public « marque davantage sa différence et s’efforce de tirer vers
le haut un paysage audiovisuel que la gravité naturelle entraîne vers
le bas », les moyens à dégager doivent à la fois compenser la perte
de recettes publicitaires et permettre de financer les émissions supplémentaires
rendues nécessaires par l’allongement de la grille des programmes.
L’Union rationaliste insiste pour que ces moyens soient trouvés,
malgré les difficultés. Dans le cas contraire, le maintien du financement
mixte redevance -publicité serait encore un moindre mal.
Une nécessité : intégrer la science dans la culture générale
Une
conception largement dominante fait de la science un domaine extérieur
à la culture, ce qui est paradoxal alors que les objets de la vie quotidienne
sont imprégnés de science et que le devenir de nos sociétés ne peut
faire abstraction du développement de celle-ci. L’audiovisuel aujourd’hui,
y compris l’audiovisuel public, ne joue pas, de ce point de vue, le
rôle que l’on devrait en attendre. Le débat engagé sur la suppression
de la publicité est l’occasion de faire le point sur les manques
actuels et de suggérer des pistes pour améliorer une situation dangereuse
pour la démocratie. Toutes les missions de l’audiovisuel public sont
concernées selon nous, qu’il s’agisse d’informer, de distraire,
d’instruire ou de cultiver téléspectateurs ou auditeurs. Nous présentons
quelques réflexions et suggestions sur les émissions scientifiques
proprement dites, la place de la science dans des émissions généralistes,
les innovations nécessaires dans la manière de traiter les débats
de société, le développement des contacts entre scientifiques et
journalistes.
Développer des émissions scientifiques de qualité
Il
en est d’excellentes, de plus en plus rares, et souvent reléguées
sur des créneaux horaires qui en limitent l’accès. La culture scientifique
et technique est moins présente en France que dans des pays comme la
Grande-Bretagne, le Canada ou le Japon, régulièrement lauréats des
prix qui couronnent des émissions télévisées scientifiques. Faute
de moyens et d’une volonté de développer le documentaire scientifique
en France, la programmation de documentaires étrangers est privilégiée,
sans toujours que la qualité en soit vérifiée, ni l’adéquation
au public français. Il ne manque pas cependant, en France, de réalisateurs
compétents qui peuvent s’appuyer sur des laboratoires intéressés
à la présentation de leurs méthodes et de leurs résultats. L’histoire
des sciences et de ceux qui l’ont fait est une source d’inspiration
qui pourrait aussi être beaucoup plus largement et sérieusement exploitée.
Le
choix des thèmes pose aussi question, dans la mesure il peut paraître
plus excitant d’aborder dans une émission télévisée un thème
scientifique marginal et controversé que d’expliquer l’avancée
de connaissances sur les sujets majeurs étudiés dans les laboratoires.
L’image de la science qui résulte de ce déséquilibre s’en trouve
déformée. Elle contribue à faire percevoir la connaissance scientifique
comme une opinion parmi d’autres, quand ce n’est pas à la trouver
suspecte parce qu’elle est le produit d’une « science officielle »
supposée influencée par les pouvoirs économiques et politiques.
Les émissions qui abordent des sujets importants et controversés
(OGM, Evolution,…) ne suivent pas toujours les règles de la déontologie
du journalisme scientifique : veiller à l’objectivité et à la critique
des sources d’information. Exceptionnellement, il
a été possible d’obtenir qu’un complément soit apporté à la suite d’une
émission pour pallier, dans une certaine mesure, les graves défauts
apparus à son annonce. Rien n’est prévu actuellement pour éviter de
telles dérives ou les corriger. On remarquera le peu de place accordée
à des émissions scientifiques relevant de philosophie ou de l’histoire,
plus généralement des sciences humaines.
En
dehors des émissions scientifiques proprement dites, il serait utile
de réfléchir à une programmation de sujets "scolaires",
au niveau lycée ou faculté, s’inspirant par exemple de l’Open
University de la BBC. Arte en a proposé en tout début de journée.
Développer la place de la raison et de l’esprit critique dans les
émissions généralistes et l’information
Les
émissions de toutes natures sont l’occasion d’énoncer des contrevérités
scientifiques ou des allégations fort peu étayées. La culture scientifique,
c’est aussi l’éducation au raisonnement et à l’esprit critique,
c’est apprendre dans la vie comme au laboratoire à ne pas s’en
tenir aux apparences, ou pire à l’air du temps. L’audiovisuel se
fait trop souvent l’écho, et vu sa puissance, le vecteur de bien
des thérapies médicales ou psychologiques non -scientifiques dont
on ne mesure pas toujours les ravages. On peut observer que ce n’est
plus avec des émissions de science-fiction, qui avaient parfois des
aspects prémonitoires, que l’on pense attirer l’audience mais par
l’introduction du surnaturel sous toutes ses formes, en opposition
complète avec la réalité physique.
Il
nous paraîtrait souhaitable que soit développée la formation, à
l'analyse critique des sources d'information de l’audiovisuel (comme
l’émission disparue "Arrêt sur image"), à l'esprit critique
face aux affirmations (comment distinguer le vraisemblable du faux,
erreurs habituelles, bon usage des statistiques et compréhension de
l’épidémiologie…). Des contacts réguliers entre des journalistes
et plus encore des responsables de la programmation des émissions d’une
part, des scientifiques, les sociétés savantes, les associations qui
se préoccupent de la culture scientifique d’autre part seraient fructueux
pour les uns comme pour les autres. Un bilan annuel objectif sur les
difficultés à surmonter et les progrès effectués aurait sa place
dans une véritable ‘démarche de qualité’ dans l’audiovisuel
public. Un « observatoire », lieu de concertation, pourrait être envisagé
pour y contribuer.
Les
émissions d’enquêtes et de débats posent des problèmes particuliers,
tout particulièrement lorsqu’il s’agît de sujets de société
qui comportent des aspects scientifiques.
Les
enquêtes portant sur des sujets importants et controversés (fin de
vie, OGM, bioéthique, développement durable etc) sont menées en général
sous la responsabilité de journalistes « d’enquête » ou de « grands
reporteurs » dont la spécialité n’est pas le journalisme scientifique.
En conséquence, le sensationnel basé sur l’exposé d’une suite
d’observations particulières est privilégié par rapport aux analyses
d’ensemble permettant de donner sens, après examen critique, à ces
observations. La collaboration systématique de journalistes scientifiques
et des contacts avec les spécialistes des domaines scientifiques concernés
devrait être encouragés.
Il
est exceptionnel, que les débats audiovisuels sur les problèmes de
société soient conçus de manière à faciliter l’information objective
du public. Quelle que soit la qualité des journalistes et l’intérêt
des enquêtes illustratives, les responsables d’émissions donnent
le sentiment de se laisser dominer par l’organisation d’un spectacle
basé sur les joutes entre adversaires, entre ténors de causes opposées,
tenant pour sûr que le public seraitt plus friand de combats de gladiateurs
que d’explications claires et accessibles.
Nous
pensons qu’il faut chercher à innover pour concilier les exigences
d’une émission télévisuelle vivante et celles d’une information
éclairée. On gagnerait beaucoup à prendre le temps et les contacts
larges nécessaires à une mise à plat sereine des conditions à créer
pour des débats constructifs. On ne peut faire l’économie en début
d’émission d’une présentation la plus objective possible de l’état
des connaissances et des attendus du débat. Une concertation préalable
entre des personnalités reconnues pour leurs compétences, et si possible
leur neutralité, devrait permettre de brosser le soubassement scientifique,
historique, juridique, sociologique du problème à traiter. Les différentes
options possibles apparaîtraient ensuite plus aisément avec leurs
avantages et leurs inconvénients, leurs pré -requis idéologiques
ou culturels. Le débat pourrait s’ouvrir alors avec des personnalités
invitées qui se situeraient par rapport au paysage brossé initialement
et développeraient leurs arguments en faveur de telle ou telle option.
Gageons que le public se passionnerait vite pour ces séances de télé-vérité
qui lui permettraient de saisir les vrais enjeux et les vraies différences
entre des options possibles impliquant un choix des citoyens. La démocratie,
qui ne s’épanouit qu’éclairée, y gagnerait sans doute beaucoup.
Développer les contacts entre journalistes, responsables de la programmation
et scientifiques
Les
mondes de l’audiovisuel et de la science sont deux mondes qui s’ignorent
pour l’essentiel. Nous suggérons plusieurs approches pour remédier
à cette situation.
- L’organisation de contacts réguliers entre les uns et les autres,
sous des formes à élaborer avec les organismes et associations des
deux secteurs. C’est le moyen de pouvoir discuter d’évolutions
souhaitables, de pouvoir échanger les critiques permettant d’innover
utilement.
- Le développement
d’un concept de « coproduction intellectuelle» d’émissions, avec
des organismes de recherche ou des associations promouvant la culture
scientifique.
- Un droit des sociétés
savantes, des organismes et associations scientifiques, à s’exprimer
dans l’audiovisuel public dans des créneaux de temps réservés.
Ce droit est reconnu, y compris à la télévision, aux religions pratiquées
en France. Il devrait s’appliquer à l’expression d’autres courants
de pensée, en particulier la pensée rationaliste, plus généralement
à l’expression des « forces vives de la Nation ».
Pour l’Union
rationaliste, la Présidente
Hélène Langevin-Joliot
Directrice de recherche honoraire au CNRS