Mission CNRS « sciences citoyennes » : une manœuvre politicienne

La création d’une mission « Sciences citoyennes » auprès du Président du CNRS et le fait qu’elle soit confiée à un chercheur, Marc Lipinsky, qui est simultanément un homme politique exerçant des responsabilités au nom d’un parti, EE-LV, est une faute et un danger.

Bien entendu les organismes publics de recherche ont des missions de service public. À titre d’exemple l’article 2 qui régit le CNRS (décret d’octobre 2009) précise que l’organisme se doit d'identifier, d'effectuer ou de faire effectuer, […], toutes recherches présentant un intérêt pour l'avancement de la science ainsi que pour le progrès économique, social et culturel du pays ; […] de développer l'information scientifique. De même, les Universités ont une mission de service public qui consiste à former des étudiants et à créer des savoirs nouveaux disponibles pour tous. Les chercheurs et enseignants-chercheurs ont bien également pour mission de participer à la transmission de ce savoir auprès du public.

Mais ce n’est pas du tout ainsi qu’est conçue la mission confiée à M. Lipinsky. Il a d’abord choisi les citoyens qu’il estime devoir être concernés par cette science nouvelle formule (voir l’entretien récemment accordé à CNRS Hebdo). On aurait pu imaginer que l’on procédât par des tirages au sort semblables à ceux que pratiquent les instituts de sondage d’opinion, comme cela se pratique parfois dans d’autres pays. Rien de tel dans la démarche de M. Lipinsky : les citoyens concernés sont des militants d’associations variées constituées autour de leurs oppositions à telle ou telle démarche. De plus le but affiché par cette démarche est de faire participer ces associations à la programmation de la science ab initio : la définition des programmes de recherche, les choix de financement, la pertinence de la recherche doivent être validés par cette démarche dite “citoyenne”.

Il y a de multiples dévoiements dans leur entreprise : le premier est le contournement de la démocratie en substituant aux institutions démocratiques régulièrement élues des associations dont la représentativité est discutable, animées d’a priori idéologiques peu propices à une appréciation sereine des enjeux scientifiques. Le second est la négation de la méthode scientifique. Le troisième est de faire dépendre la science “acceptable” de critères externes : nous savons bien aujourd’hui à quoi ont conduit les anathèmes contre la « science bourgeoise » ou la prosternation devant la « science prolétarienne » par exemple. L’idée d’une science conforme à des idéaux politiques, dont le lyssenkisme fut naguère le triste modèle, ou encore les accusations de « science juive » portées à la théorie de la relativité, nous font regarder avec la plus grande suspicion l’idée d’une intervention partisane prétendant régir la science en train de s’élaborer.

Certes les orientations et les budgets de la recherche sont soumis aux décisions de nos élus des pouvoirs législatifs et exécutifs. Il n’appartient pas aux chercheurs et universitaires, sauf mission explicite, de participer aux décisions politiques. Mais nous avons vu dans la période récente les associations chères à M. Lipinsky tenter d’empêcher toute recherche sur la transgenèse végétale par exemple, laissant d’ailleurs ainsi le champ libre aux industries semencières soi-disant honnies. Sommes-nous certains que les recherches de Darwin, de Mendel, d’Einstein, de Watson et Crick, etc., dont le contenu social n’avait rien d’apparent lorsqu’elles furent entreprises, auraient pu voir le jour dans le monde des « Sciences citoyennes » ?

Peut-être s’imagine-t-on que nous crions ici au loup avant même qu’il ait montré la patte ? Mais que l’on veuille bien considérer la création en novembre dernier d’une « Alliance sciences et société » issue en très grande part des associations militantes évoquées ci-dessus, dont le but est de mettre en partage la science et sa production (voir le séminaire organisé au ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche le 9/11/2012). À cet effet, elles souhaitent à l’évidence déposer des amendements au projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche en préparation ; par exemple pour obtenir une « Démocratisation des choix scientifiques et techniques », ils proposent l’introduction de « représentants des associations de la société civile concernées » dans les différents conseils d'administration et conseils scientifiques des organismes de recherche. Un colloque introduit par une députée EE-LV et « l’Alliance » va se tenir au Parlement le 21 mars, où bien évidemment M. Lipinsky sera l’un des orateurs invités.

Nous sommes donc bien devant une démarche proprement politicienne issue de militants qui, comme les tristes exemples du passé, sous couvert de préoccupations citoyennes ou sociales que certes nous partageons tous, entendent mettre la science au pas de leurs conceptions.