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UNION RATIONALISTE

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Colloque «La morale contre l'ordre moral»

Présentation

Jean-Paul Thomas

Raison Présente, numéro 127




Je voudrais commencer par une petite anecdote, ou une fable. Un jour, ou: il était une fois, un comédien peu connu se rend au Vatican, visite la basilique Saint Pierre, à Rome, s'égare et se retrouve tout à coup à un balcon, face à une foule immense qui l'acclame, qui tend les mains vers lui, et il est surpris de cette soudaine notoriété qu'il ne soupçonnait pas. Puis il remarque à ses côtés sur le balcon un homme d'un certain âge, un peu voûté, vêtu d'une sorte de tunique blanche, qui semble répondre à ces saluts, et il repart sans savoir de qui il s'agissait.

Présenter ce colloque, c'est se trouver un petit peu dans la même situation et être susceptible de verser dans la même méprise, puisque je suis entouré de personnalités qui sans être pontificales sont éminentes, que vous connaissez, et pour lesquelles vous vous êtes déplacés. Je ne vais donc pas vous les présenter. Je ne vous dirai rien de Jean Baubérot, je resterai silencieux à propos de Maurice Agulhon, je n'évoquerai ni leurs œuvres, ni leurs titres, ni leurs fonctions prestigieuses. J'ignorerai superbement Robert Misrahi qui viendra cet après-midi, comme Jacqueline Lalouette. Je voudrais simplement les remercier vivement d'avoir répondu à la demande de l'Union Rationaliste et de la revue Raison Présente, d'avoir accepté de participer à nos travaux en nous faisant part du fruit de leurs réflexions.

Donc, présenter ce colloque, ce sera simplement dire quelques mots du projet qui est le nôtre. Comme la connotation religieuse de l'anecdote que je viens de rapporter l'indique, il y a quelque chose à voir entre notre questionnement et une certaine situation que l'on pourrait qualifier de découplage du théologique et de l'éthique, pour reprendre une formule proposée par Luc Ferry. Nous vivons en quelque sorte la fin du théologico-éthique, qui succède à la résolution au moins apparente du problème théologico-politique. Nous vivons en effet sous le signe de la séparation des autorités politiques et des autorités religieuses et non sous celui du l'union du trône et de l'autel. Ceci depuis un processus qui remonte au moins à la Révolution française, qui a pris provisoirement fin en 1905, et dans lequel s'inscrit, au titre de la sécularisation des institutions, la sécularisation des institutions scolaires et l'école laïque. Cependant, ce découplage du théologique et du politique se met en oeuvre dans une société de tradition chrétienne, et cette tradition a continué pendant fort longtemps et continue à jouer un rôle, et notamment un rôle moral.

Charles Péguy, dans un texte de 1913, L'Argent, évoque cette situation, disant que lorsqu'il fréquentait alternativement l'école laïque d'une part et le catéchisme d'autre part, Monsieur l'instituteur et Monsieur le curé développaient les mêmes préceptes. Ce qui était différent, c'étaient les fondements de leurs discours. Pour l'un il s'agissait de la Raison, de la Science, éventuellement de la loi des trois États, pour l'autre il s'agissait du Bon Dieu, mais les commandements étaient les mêmes alors que les fondements divergeaient, de sorte que pour Charles Péguy la morale laïque était une version laïcisée de la morale chrétienne.

Il n'en est plus de même aujourd'hui. Nous assistons justement à une distinction, un découplage, non plus seulement du théologique et du politique, mais du théologique et de l'éthique, pour au moins trois raisons. La première, c'est sans doute la déchristianisation massive de nos sociétés, qui donne lieu éventuellement à des crispations sectaires, mais qui s'inscrivent tout de même dans ce cadre d'une déchristianisation massive. Non pas que les gens se proclament athées, mais, au fond, ils ne se soucient plus guère de faire leur Salut. Ils s'occupent d'autre chose, leur athéisme est pratique, si l'on peut dire. Leur royaume est de ce monde. La deuxième raison de ce découplage est un décalage croissant entre l'évolution des moeurs et l'enseignement de l'Église catholique pour tout ce qui a trait à la doctrine de la famille et à la doctrine des normes de la vie sexuelle. Troisième élément, le fait que l'Église catholique est confrontée à la perte de sa prétention au monopole en matière de réflexion éthique, du fait de l'émergence et du développement de religions nouvelles en France, comme la religion musulmane, qui est la seconde religion actuellement en France. Cette multiplicité de religions importantes, cette évolution des moeurs et cette déchristianisation massive, ces trois raisons ont pour conséquence de découpler le théologique et l'éthique et d'ouvrir l'espace d'une réflexion morale autonome. C'est-à-dire qu'il devient nécessaire de définir de nouveaux repères sans s'appuyer sur des convictions religieuses qui ne peuvent plus tirer argument du fait qu'elles sont partagées par presque tous pour revendiquer le monopole de la réflexion morale. Nous avons donc besoin d'une réflexion morale et nous avons besoin de pratiques morales.

Maurice Agulhon, qui nous a suggéré d'organiser ce colloque, qui en a eu l'idée, est parti - je parle sous son contrôle - d'un double constat. Premier constat, l'existence de multiples ‡incivilités©, d'actes de violence, de cas de racket, de vandalisme, d'incendies commis par des jeunes de plus en plus jeunes. Second constat, celui du discrédit de la morale de nos pères, de la morale d'hier. Et, face à cela, il a fait valoir l'exigence d'une morale pour notre temps. Soit dit en passant, la morale de nos pères, il n'y a peut-être pas lieu de trop la regretter. Elle était faite, dans sa version laïque - je caricature, mais pas trop, je l'espère - elle était faite avant tout d'obéissance. Il fallait obéir pour apprendre. il fallait d'abord obéir à ses parents, car nos parents sont plus sages et plus instruits. Ensuite il fallait obéir pour apprendre à l'école, et donc obéir à nos maîtres. Ensuite il fallait continuer à obéir, obéir à ses employeurs, car eux aussi étaient plus sages et plus instruits, et puis il fallait obéir à ses chefs militaires. Donc : obéir pour apprendre.

Et cette morale de nos pères comportait également le culte de la Patrie, et la patrie, très bonne et toute-puissante, n'était pas sans présenter quelques-uns des attributs de la divinité. On peut donc se demander si cette morale de nos pères ou de nos grands-pères n'était pas plus destinée à façonner de bons et loyaux sujets de la République que des citoyens éclairés.

Laissons provisoirement la morale de nos pères et grands-pères pour en revenir à la morale pour notre temps. Mais la morale pour notre temps, c'est une affaire de transmission et naturellement il est difficile de transmettre ce que nul ne possède. La déploration rituelle de la perte des repères et des valeurs des enfants renvoie naturellement à l'interrogation sur les repères des adultes. On pourrait formuler une hypothèse à propos de ce lien entre ce déficit éthique du monde adulte et ce que nous déplorons chez les enfants en disant que les jeunes ne font que déployer la logique qui est la nôtre. Lorsqu'un jeune déclare : j'ai bien le droit de faire ce qui me plaît, il exprime évidemment l'air du temps, sous une formule triviale. Formule triviale mais significative, parce que ce qui sous-tend une telle formule, c'est tout d'abord une certaine idée de la liberté, réduite ou assimilée à la pure indépendance à l'égard d'autrui, c'est une exaltation du moi dans sa singularité et c'est un accent mis sur la recherche par chacun de son bon plaisir. Cet individualisme est fait de l'articulation d'une conception libertaire de la liberté, d'une dimension narcissique et d'une dimension hédoniste. Mais ce que nous stigmatisons dans cette formule - en faisant valoir par exemple que le plaisir et le bonheur ne sont pas assimilables, ou en faisant valoir que le désir ne fait pas loi, à moins de présupposer, ce qui est faux, que nos désirs sont nécessairement vertueux et qu'ils s'accordent par une sorte d'harmonie préétablie avec les désirs des autres - n'appartient pas en propre à la jeunesse. Lorsque nous critiquons cette formule, nous sommes tout de même renvoyés à quelque chose qui vient de nous et notamment, à un premier niveau, à cette contestation de la moralité religieuse, à cette contestation soixante-huitarde du gouvernement des moeurs par l'Église. Contestation éminemment salutaire dans la mesure où l'éthique religieuse catholique s'était dévoyée en évaluation permanente et obsessionnelle de la sexualité. Et cet individualisme que nous pouvons stigmatiser chez l'enfant ou l'adolescent, il renvoie, plus profondément, à l'individualisme des sociétés marchandes où l'on renonce à la vie publique pour vivre en paix en famille ou entre amis. Car l'individualisme, comme Tocqueville l'avait bien repéré, est originairement familial, et il renvoie à cet individualisme par lequel nous attendons, de la recherche par chacun de son intérêt personnel, la prospérité générale. On peut remarquer à ce sujet que ce libéralisme économique, lorsqu'il a été fondé, s'accompagnait de convictions religieuses. Locke, qui est un des fondateurs de ce libéralisme politique, mais aussi économique, était un lecteur de l'Évangile et chacun sait que, par exemple, l'éthique protestante, telle que Max Weber la concevait, comporte une exaltation du labeur, du travail et donc l'exaltation d'autres valeurs que les valeurs monétaires, si l'on peut dire.

Aujourd'hui ce libéralisme est nu. Ce qu'il laisse subsister, c'est une seule valeur, qui est l'argent. Or naturellement, on peut en tirer les conséquences, et la conséquence immédiate est qu'il est beaucoup moins fatiguant de se procurer de l'argent en dérobant celui d'autrui qu'en travaillant, qu'il s'agisse de travailler à la sueur de son front où de travailler à la sueur de celui d'autrui. C'est toujours plus simple. Par conséquent un jeune racketteur livre la logique du monde dans lequel nous vivons. C'est pourquoi nous avons accueilli cette proposition de Maurice Agulhon. Nous avons voulu écouter ce problème, le problème qu'il posait sans faux-semblant, sans l'éluder, même si le mot morale répugnait à certains d'entre nous. Ce qui nous a encouragé à faire ce choix, c'est d'abord le fait que nous connaissons Maurice Agulhon et que nous savons que s'il connaît nos traditions, s'il nous les fait connaître, il n'est pas quelqu'un qui les vénère pour elles-mêmes : il les travaille, il n'est pas un théoricien de la réaction ou de la restauration de l'ordre. Le titre de notre colloque ‡ La morale contre l'Ordre moral © exprime justement ce souci de ne pas verser dans la nostalgie réactionnaire. Ce titre, peut-être de manière naïve - on peut en discuter -, exprime en fait une volonté de démarcation. Nous avons tenu à nous démarquer de l'Ordre moral.

Un mot de l'Ordre moral : cette expression courante renvoie en fait à deux choses. D'abord à une période de notre Histoire, celle qui va de la chute d'Adolphe Thiers en 1873 à l'arrivée au pouvoir des républicains modérés, qui n'étaient pas modérément républicains, comme jules Ferry et d'autres. Pendant cette période, le Président de la République est Mac Mahon. Mac Mahon prépare le retour de la monarchie et entend faire régner un ordre moral appuyé sur les valeurs de l'Église. Voilà ce qu'est au départ l'ordre moral. Et puis cette période de l'Ordre moral est également évoquée indirectement, et parfois sans que la référence soit à l'esprit de ceux qui utilisent la notion, pour parler d'autre chose. Qu'est ce que c'est que l'ordre moral aujourd'hui? C'est le triomphe des forces réactionnaires, de l'autorité, de la hiérarchie, du paternalisme, la vénération pour la conception chrétienne de la famille, la volonté de restaurer les valeurs du passé, etc. Il y a des hommes politiques qui se sont fait une spécialité de ce discours là, et leurs oeuvres ont été analysées soigneusement, leurs incohérences relevées par Pierre-André Taguieff.

Il est évident que ce n'est pas notre affaire. Poser le problème moral, pour nous, ce n'est ni prétendre restaurer la morale chrétienne telle que Pie IX ou Mac Mahon la vénéraient, ni même restaurer la morale laïque telle que Jules Ferry la concevait. Par conséquent, lorsque nous reprenons le mot ‡ morale ©, que voulons-nous dire? D'abord, nous avons retenu ‡ morale © plutôt que ‡ éthique ©, à l'exception de Robert Misrahi qui indiquera pour quelles raisons. Pourquoi ce mot plutôt que l'autre? Les distinctions entre ‡ morale © et ‡ éthique © sont en fait éminemment variables selon les auteurs. Il y en a une, peut-être superficielle, mais tout de même importante, qui est celle-ci : pour parler d'éthique, a dit je crois André Comte-Sponville, il faut être au moins médecin ou avocat. Cela veut dire que c'est un mot savant, et nous avons préféré le mot morale parce qu'il est moins savant. Et étant moins savant, il peut nous aider à lutter contre la dérive scientiste qui, en ce domaine, se manifeste par la prolifération des experts qui pensent pour nous. C'est ainsi qu'on parle d'éthique médicale, d'éthique de l'entreprise, d'éthique de la presse, etc. On rebaptise éthique ce qu'on appelait autrefois déontologie, et cette nouvelle dignité confère aux éthiciens professionnels le droit de confisquer la réflexion morale de tous. Au moins, avec la morale, c'est plus clair, c'est l'affaire de tous. Donc nous assumons ce choix et nous retenons ce mot qui est pénible à certaines oreilles parce qu'il renvoie à des idées de discipline et de contrainte.

Assumer ce choix c'est, pour nous, écarter deux discours. Le premier, c'est celui de l'excuse généralisée, de l'indulgence et du commerce des petites indulgences. C'est le discours qui consiste à dire que lorsqu'un jeune vole une voiture, c'est parce qu'il ne pouvait pas s'en acheter une, et que lorsqu'un élève retourne la poubelle sur le crâne de son professeur, c'est parce qu'il n'a rien à attendre de l'école, qui ne le mène qu'au chômage. Ce discours là, qui consiste à dire que les difficultés économiques, l'absence de distractions dans les cités, le chômage, tout cela excuse tout et même justifie tout, est un discours qui incline à l'irresponsabilité radicale et qui est même une incitation au crime. Bien entendu, comme c'est souvent le cas, c'est un discours qui se retourne. Car c'est un discours qui suscite, voire qui invite à terme à la répression des crimes et des délits.

L'autre discours que nous écartons est celui de l'autosuffisance des luttes politiques. On est passés, en une vingtaine d'années, de l'idée selon laquelle tout était politique à une secondarisation, voire une disqualification du politique en tant que tel. C'est évidemment une sottise. Il y a des problèmes politiques, il y a des choix politiques à faire face à des problèmes sociaux. Notamment des formes de paupérisation qui sont aussi nouvelles pour nous, à la fin du XXe siècle, qu'elles pouvaient le sembler au XIXe siècle. Mais néanmoins, sans méconnaître cette dimension des problèmes, nous pensons que les attentes à l'égard de la politique ne sont plus ce qu'elles étaient, et qu'elles ne le seront plus jamais. Pour des raisons historiques que nous pouvons soupçonner. L'idée de réaliser le ciel sur la terre est un leurre et la politique ne contient plus la promesse d'un principe de plaisir généralisé. Il y a et il y aura des contraintes.

Retenir une approche morale des problèmes, c'est d'abord dénoncer les antinomies, les apories de l'individualisme contemporain auquel j'ai fait allusion et sur lequel je voudrais revenir maintenant en partant de certaines analyses de Marcel Gauchet. Ce qui se passe aujourd'hui, c'est qu'il n'y a plus de prééminence symbolique du tout sur les parties. L'individu est devenu l'alpha et l'omega, ses droits subjectifs, ses besoins, ses désirs. Mais bien entendu la totalité joue son rôle, elle est toujours là. Le fonctionnement social est celui d'une totalité. Cette totalité est une totalité divisée, traversée par des antagonismes. Ces antagonismes, il n'est pas à exclure que l'on puisse les qualifier d'antagonismes de classe mais, de toute façon, il y a bien une totalité sociale qui s'impose aux individus. Et elle joue toujours son rôle, mais plus subrepticement et, en définitive, plus brutalement. Cela veut dire que la loi nous rattrape toujours au tournant. Nous vivons dans une société qui, paradoxalement, répugne à dire la loi, à énoncer la règle, à dire non, et qui cependant l'applique, et l'applique durement. La loi rattrape, et la loi rattrape d'autant plus durement qu'elle intervient tardivement. Il est souhaitable que la loi soit dite avant de se trouver dans le cabinet d'un juge d'instruction.

Poser le problème moral, c'est donc, au lieu d'invisibiliser le système des contraintes objectives, des règles de la vie sociale, en revenir à un ajustement, à une adaptation consciente et réfléchie des aspirations des individus et des exigences d'une vie collective. Quitte, bien entendu, à se donner les moyens d'examiner ces règles de la vie collective, de les discuter, et de les amender lorsque c'est nécessaire. C'est là le premier point. Mais poser le problème moral, ce n'est pas seulement prôner une adaptation consciente et délibérée, voire critique, aux règles qui sont nécessaires à une vie collective, ce n'est pas non plus s'inquiéter de savoir s'il est immoral ou non de changer fréquemment de partenaire sexuel. Donc, poser le problème moral, ce n'est ni s'en tenir à cette question de l'adaptation aux règles collectives, ni s'en tenir à la question des normes de la vie sexuelle, c'est autre chose. Cet autre chose, je voudrais le désigner en partant de la réponse de Pierre Legendre à une interview accordée au numéro du Monde de l'Education consacré au civisme. Il déclarait ceci : ‡ Soyons clairs, les discours sur le civisme et le citoyen ont beau tourner autour du pot, ils ont à faire face à la question posée par la jeunesse de tous les temps : quelle est la raison de vivre, qu'avons-nous à dire là-dessus? ©. Ces raisons de vivre, nous les trouvions autrefois dans des formes diverses d'antériorité fondatrice, de discours sur ce qui avait eu lieu et qui donnait sens à notre existence. Sous forme religieuse, par exemple. Une religion pouvait nous indiquer d'où nous venions, où nous allions et ce que nous avions à faire pour jouer notre rôle. Les grandes philosophies de l'Histoire ont également fourni ce type de réponse. Il se trouve que ces grands récits nous font aujourd'hui défaut et qu'il semble insensé de prétendre les restaurer. En l'absence de ces grands récits, il reste à ne pas renoncer à poser les questions de la raison de vivre.

Dans son dernier livre, Déclarer la philosophie, Dominique Lecourt donne une définition de l'éthique. Il retient, lui, le mot éthique et il explique ce qu'elle n'est pas et ce qu'elle est. Ce qu'elle n'est pas, c'est un ensemble de règles et de maximes qui précisent ce qu'il faut faire et surtout ne pas faire dans sa vie en fonction de valeurs réparties selon le partage du bien et du mal. Voilà ce qu'elle n'est pas. Et ce qu'elle est, je cite, ‡ l'ensemble des tentatives faites par l'humanité pour répondre à la question du sens que chacun peut attribuer à sa vie considérée comme un tout, à la lumière de cette certitude intolérable que, de toutes façons, il va mourir un jour ©. Dans cette perspective, il est clair qu'il n'y a pas d'éthique dans l'indifférence à la métaphysique, qu'il n'y a pas d'éthique dans le déni de notre désir d'immortalité. Ce désir d'immortalité n'est qu'un désir. Il ne nous porte pas nécessairement à la croyance religieuse mais il nous invite à ne pas évacuer la condition humaine, ses inquiétudes, ses interrogations. Évoquer les questions morales dans cette perspective, cela déplace un petit peu nos manières de penser.

Je voudrais esquisser de quoi il s'agit, à travers un texte qui est une petite nouvelle - petite dans le format d'Arthur Schnitzler. Cette petite nouvelle s'intitule Le Prince est dans la salle. Elle raconte la chose suivante : un opéra est donné dans une petite ville de province. Un flûtiste, au cours de la représentation, s'affaisse, s'effondre. Deux employés se précipitent, le sortent de la fosse d'orchestre le plus discrètement possible, en le tenant sous les épaules. Il se trouve que le Prince est dans la salle, il a fait l'honneur de sa présence à la ville. La directrice de l'opéra déclare, après l'interruption, qu'un musicien a eu un malaise mais qu'il va mieux, qu'on s'occupe de lui, et la représentation reprend en présence du Prince. Le musicien est mort. C'est un petit flûtiste provincial que tout le monde oubliera très vite. Voilà donc, sous la forme d'une nouvelle, une figure de l'inhumanité faite d'indifférence. Il me semble que cette description vaut pour notre temps. Schnitzler est mort en 1931, donc avant les crimes nazis, mais ce qu'il préfigure, ce ne sont pas les atrocités nazies, c'est notre forme d'inhumanité. Nous sommes, dans les sociétés occidentales, de plus en plus inhumains parce que nous sommes devenus radicalement indifférents à la souffrance d'autrui, qui est d'ailleurs largement médiatisée. Mais cette médiatisation s'effectue dans des conditions telles qu'en fait elle renforce d'une certaine façon cette indifférence, car elle propose un spectacle de la souffrance que l'on peut congédier en zappant. Et on pourrait se demander si nous ne continuons pas à zapper lorsque la télévision est éteinte, c'est-à-dire si nous ne congédions pas périodiquement le spectacle de la souffrance d'autrui pour penser à autre chose, sur le modèle que nous propose aujourd'hui la télévision, qui nous inscrit dans le monde de la fausse proximité.

Alors, que penser de cette indifférence? On peut évidemment la stigmatiser. On peut condamner vertueusement, et prôner, en termes laïcs, l'amour du prochain. On peut aussi essayer de penser cette indifférence, c'est-à-dire essayer de la référer à cette inquiétude des hommes de notre temps, qui sont tout autant les victimes de la solitude généralisée que les agents égoïstes d'une perpétuelle quête narcissique de soi. La comprendre, cette indifférence, dans cette perspective, cela nous conduit à la chose suivante : il ne s'agit pas de prêcher l'action désintéressée en faveur d'autrui, il s'agit plutôt de reconnaître, dans cette indifférence que nous jugeons immorale, une forme de désintéressement, justement, au sens propre du terme, c'est-à-dire une absence d'intérêt pour les êtres et les choses, une forme de chétivité passionnelle.

De ce point de vue, rien n'est plus moral que la grandiose vision que nous proposait Charles Fourier à l'aube du XIXe siècle, dans la mesure où elle a pour centre la prise en compte de la dimension relationnelle des passions. De sorte que la question que l'on pourrait peut-être poser à partir de là serait la suivante : est-ce que ce n'est pas notre conception de l'individualité qui nous condamne à cette tragique division de la quête narcissique de soi et du souci de l'autre? Bien entendu ces questions excèdent ma sagacité et je n'envisagerai même pas d'y répondre, me contentant de déclarer que notre colloque est ouvert et va vraiment commencer avec l'intervention de Maurice Agulhon.


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