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UNION RATIONALISTE

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Le besoin de recherche.
Quelques réflexions pour les Etats généraux de la recherche

Si le besoin de l'homme de connaître les règles qui régissent le monde qui l'entoure est à la source du développement de la science, celui-ci s'est aussi nourri de la pratique et des besoins des sociétés au cours des siècles. L'accroissement des connaissances fondamentales a débouché vers des développements technologiques considérables, l'amélioration des conditions de vie et l'allongement de l'espérance de vie, mais seulement dans une partie limitée du monde, principalement les pays dits du nord. Or, il faut bien admettre que l'extrapolation du type de développement de ces pays à l'ensemble de la planète ne pourrait être supportée par celle-ci. La différence entre les conditions de vie des différentes populations à travers le monde est rendue plus intolérable encore par la mondialisation de l'information et dans le même temps on observe dans les pays développés des déséquilibres inquiétants. Aux défis posés par l'action de l'homme sur la planète s'ajoutent les risques de développement d'épidémies de type nouveau dans un monde de plus en plus interconnecté.
La communauté scientifique internationale, au-delà de la compétition entre ses membres, a contribué et contribue à enrichir un patrimoine commun de connaissances qui appartient à l'humanité tout entière. La protection des inventions a introduit depuis longtemps des pratiques différentes dans le domaine des applications, mais la mondialisation intervenue dans la dernière période a fait des technologies et avec elles de toute la science, l'enjeu d'une compétition intense aggravant les inégalités entre pays riches et pauvres, avec une polarisation vers les Etats-Unis qui concentrent les moyens de travail et d'information. Une politique de recherche en France et en Europe ne peut ignorer cette situation, ni se contenter de s'y adapter. Il est urgent de prendre en compte les grands défis auxquels l'humanité doit faire face et qui appellent un développement de la coopération.

Des matières premières limitées

Une fraction minoritaire de la population mondiale, celle des pays développés, consomme abondamment des ressources de la planète qui sont limitées. C'est le cas de nombre de matières premières utilisées dans l'industrie, des sources primaires d'énergie, en particulier les combustibles fossiles pétrole, gaz et même charbon, et de l'eau douce. Cette situation ne peut à terme qu'entraîner les plus graves conséquences.

Le passage inéluctable de l'abondance apparente à la pénurie sera d'autant plus rapide que les économies de pays émergents très peuplés, en particulier la Chine, montent en puissance. Une réponse se limitant à la hausse des prix, conformément à la loi de l'offre et de la demande, n'aurait que des effets trop tardifs et creuserait encore les inégalités entre pays riches et pays pauvres. Les risques d'une compétition sauvage allant jusqu'à la guerre pour des ressources trop rares ne peuvent être écartés.

Nous ne partageons ni l'opinion que, le progrès aidant, l'on trouvera toujours des solutions le moment venu, ni la résignation à la pénurie et à la régression des conditions de vie. Il est légitime de demander à la recherche française et européenne de fournir les bases scientifiques de la compétition économique, mais on ne peut se limiter à ces considérations à court terme. Nous pensons qu'il est urgent de fixer aussi à la recherche l'objectif de dégager les bases scientifiques d'une gestion la plus durable possible des différentes ressources naturelles. Ceci implique aussi bien des programmes ambitieux ciblés sur les ressources les plus vitales que la relance de la recherche fondamentale, seule susceptible d'ouvrir des pistes aujourd'hui insoupçonnées.

Il s'agit de déterminer les meilleures stratégies pour économiser les ressources, en fonction de différents types d'utilisation, de trouver des substituts nécessitant moins d'énergie et ayant moins d'impact sur l'environnement etc. De nombreuses disciplines sont concernées, y compris dans les sciences humaines. Ce type d'objectif appelle à notre sens une organisation des recherches privilégiant la coopération mondiale plutôt que la compétition, les pays dotés de peu de moyens y étant fortement associés car très concernés par ces problèmes.

Une grande partie de la population du globe est condamnée à boire de l'eau polluée L'accès à l'eau, les capacités d'irrigation, le recyclage des eaux usées deviennent des problèmes majeurs, y compris dans des pays tempérés et relativement peu peuplés comme la France. Dans les pays tropicaux l'eau est déjà cause de guerres. Il y a là un problème politique et scientifique d'une urgence extrême, avec des implications évidentes sur les problèmes de santé, de démographie et de migrations à l'échelle nationale et internationale.

Le développement de la recherche scientifique ne résoudra pas à lui seul ces problèmes où les conflits d'intérêt sont nombreux et où la recherche de l'avantage -ou du maintien de l'avantage - à court terme est souvent contradictoire à la nécessité du long terme. Les décisions politiques les meilleures et les plus courageuses doivent aussi être applicables et donc prendre en compte le poids des ignorances, des habitudes, des constructions sociales. En ces domaines les sciences humaines et sociales ont un rôle très important à jouer : pour changer de manière volontariste les modes de vie, il faut d'abord savoir comment et en réponse à quoi ils se sont constitués.

L'humanité est de fait solidaire devant un problème tel que le changement climatique. Des pays moins favorisés que les nôtres sont tentés d'emprunter le chemin que nous avons suivi pour parvenir aux mêmes conditions de vie. Leur offrir un modèle économe en énergie et mettre à leur disposition des technologies permettant de limiter l'utilisation des combustibles fossiles est pour les pays développés autant un devoir moral qu'une nécessité, et dépasse les compétitions économiques à court terme. Déjà, les pays de la zone Asie Pacifique en développement rapide vont, sans options nouvelles, devenir en deux décennies les principaux émetteurs de gaz à effet de serre.

L'utilisation sans retenue des énergies fossiles depuis le début de l'ère industrielle fait redouter à moyen et long terme un bouleversement du climat à l'échelle planétaire. Mais dès aujourd'hui, les développements technologiques qu'a permis le progrès de la science ont atteint une telle ampleur que les conséquences néfastes des actions humaines sur le milieu qui constitue notre cadre de vie sont devenues un réel sujet de préoccupation. On voit apparaître des atteintes sérieuses à l'environnement et certaines d'entre elles, notamment la pollution, ont des conséquences sur la santé. L'apparition de produits non traditionnels dans l'alimentation, les effets secondaires différés des médicaments suscitent des interrogations. Ce constat inquiétant ne doit pas faire oublier que d'autres technologies et parfois les mêmes contribuent à l'amélioration des conditions de vie dans nos sociétés développées, mais on ne saurait s'en satisfaire. Dans de nombreux cas, il n'est pas facile de mesurer tous les aspects néfastes éventuels de tel ou tel polluant particulier, de tel ou tel nouveau produit, de tel ou tel procédé. Le seul moyen pour que les résultats souhaités parfois dans l'urgence aient des chances d'être obtenus en temps utile, c'est l'existence d'équipes de recherche dotées de moyens récurrents menant des travaux de fond sur ces problèmes.

La rapidité du développement technologique et la difficulté réelle d'en appréhender tous les aspects éventuellement néfastes alimentent un courant de méfiance vis-à-vis de la science qui se superpose et trop souvent occulte une image généralement positive. Cette situation a des conséquences négatives à différents niveaux, sur le choix que font les jeunes de choisir ou non un métier scientifique comme sur la difficulté à instaurer un réel débat dans l'opinion publique sur l'évaluation de l'intérêt pour la société et des risques d'une technologie contestée ou nouvelle. On constate le développement d'une nouvelle forme d'irrationalisme qui n'épargne aucune couche de la société.

Une forme de réponse à cette situation est l'élévation de la culture scientifique générale de la population. C'est un objectif aussi nécessaire et aussi ambitieux que celui de l'alphabétisation il y un peu plus d'un siècle. Aller dans cette direction nécessite en premier lieu de mieux adapter l'enseignement au monde de demain en mettant dès que possible l'accent sur l'esprit et les méthodes de la science. L'enseignement supérieur doit pouvoir prendre en compte l'évolution des concepts qui résulte des recherches en cours, ce qui implique que des liens forts avec ces dernières soient maintenus ou établis, en adaptant les solutions à la diversité des disciplines concernées. Au-delà, il faut s'interroger sur la manière de remédier à la trop faible place, quand elle existe, d'une composante de culture scientifique dans la grande majorité des formations supérieures, dont sont issus les cadres de gestion, les hommes politiques ou encore les journalistes, qui ne connaissent de la science que ce qu'ils ont appris au lycée. Trop de dirigeants d'entreprises françaises n'ont aucune expérience de la recherche.

Pourquoi l'image de la science reste elle généralement positive malgré les inquiétudes évoquées plus haut? La société, heureusement, n'est pas insensible aux aspects culturels de la science. Des disciplines dont les applications ne sont pas directement visibles, mais qui font rêver, peuvent être très populaires. La société demande à la science de concourir à son bien être, celui de l'individu, de sa famille, de son pays ou de l'humanité entière. Elle plébiscite la recherche médicale, mais par ailleurs elle comprend, ne serait ce que confusément, que les recherches fondamentales qui se développent selon leur dynamique propre peuvent déboucher sur des percées ayant les conséquences les plus prometteuses. Le soutien dont a bénéficié le mouvement récent " Sauvons la recherche " dans l'opinion publique le prouve abondamment. L'illusion que les progrès de la science suffiraient à eux seuls à assurer le bien être s'est estompée, mais l'idée juste que ces progrès sont des conditions nécessaires subsiste dans la conscience collective.


Sur l'organisation de la recherche en France

Une relance de la recherche en France fait, semble-t-il, consensus. L'ampleur de cette relance et les changements de structure qui pourraient l'accompagner dépendront bien évidemment de l'appréciation du niveau et de la nature de la crise actuelle. Une approche rationnelle des questions qui font débat nécessite donc en tout premier lieu une analyse crédible des moyens humains et matériels des différentes composantes de la recherche (recherche publique dans les établissements et l'enseignement supérieur, recherche privée, coopérations européennes ou internationales…). Celle-ci, pour être incontestée, doit être dégagée des présupposés idéologiques. Elle doit entre autre faire la clarté sur la part des grands investissements technologiques inclus traditionnellement en France dans l'enveloppe recherche. On ne saurait oublier non plus que les besoins d'encadrement des étudiants ne sont pas déterminés par les mêmes facteurs que les besoins de la recherche ni qu'il existe une grande diversité de situations entre les pratiques de recherche ou d'enseignement propres à chaque discipline. Enfin, il faut être raisonnablement sûr que les solutions recommandées se traduiront, après quelques difficultés d'adaptation inévitables, par une amélioration nette des conditions de travail dans les équipes.

Le développement de la recherche face à des défis plus globaux appelle, à notre avis, plus de coopération que de compétition pour réussir. Une forte impulsion en ce sens donnée à la recherche française, en misant à la fois sur des programmes et sur la relance de la recherche fondamentale tous azimuts, contribuerait dès maintenant au développement de coopérations européennes et internationales dont l'envergure réponde à l'ampleur des enjeux. Les objectifs visés concernant le moyen et le long terme, les efforts à accomplir relèveront surtout de la recherche publique qui doit bénéficier d'un soutien fort. Ils appellent une grande ambition ainsi que des changements majeurs dans les rapports de la science avec la société et l'investissement des scientifiques sous des formes multiples. Ils sont de nature à susciter un nouvel enthousiasme des jeunes pour la science.

L'évaluation

L'investissement de formation scientifique par étudiant, bien que relativement faible en France par rapport à d'autres pays, représente un effort de la collectivité qu'il est important de valoriser au maximum. Cette conclusion s'impose d'autant plus fortement que l'on considère en général que trop peu de jeunes choissent ces formations et/ou que d'autres emplois que les débouchés traditionnels de la recherche et de l'enseignement bénéficieraient de leur apport. Elle devrait être intégrée dans la réflexion sur les questions de statut des personnels et de mode d'évaluation.

Chaque pays a ses propres traditions et il ne suffit pas qu'une tradition soit singulière pour quelle soit mauvaise. Ainsi, l'existence de postes de chercheurs à plein temps, de type CNRS, est souvent enviée à la France par les scientifiques étrangers. La sécurité d'emploi, mais aussi la liberté d'esprit qu'elle confère sont des arguments incitatifs pour les jeunes. Le fait de disposer d'un poste stable permet en effet plus facilement la prise de risques qui accompagne l'exploration de voies ou de domaines nouveaux.

Il est légitime que le corps politique veuille vérifier que les moyens qu'il accorde à l'enseignement supérieur et à la recherche soient bien employés. Cette évaluation s'impose également à la communauté scientifique car à chaque instant elle a à faire des choix entre ce qui est souhaitable dans l'absolu et ce qui est financièrement ou humainement possible.
Les choix sur l'utilisation de crédits récurrents se fait au niveau des laboratoires ou des équipes, évalués par ailleurs. L'évaluation des projets prend des formes diverses selon leur nature. On ne saurait atteindre la perfection, il faut seulement viser la justice et l'efficacité. Chacun sait que, quelques soient les méthodes adoptées, ni l'un ni l'autre de ces objectifs ne peuvent être atteints si l'écart entre le possible et le souhaitable est trop grand.
L'évaluation des chercheurs doit tenir compte de la diversité des disciplines et des évolutions en cours. Elle ne doit pas ignorer que la recherche se fait aussi -et dans beaucoup de disciplines principalement - à l'Université. Elle doit ménager les possibilités de passage répété de l'Université aux Grands Etablissements ou aux Laboratoires européens et inversement. Ces objectifs nécessitent que les évaluateurs aient une connaissance raisonnable du contexte, sans en être cependant prisonniers. La présence d'évaluateurs élus par la communauté concernée, pour peu que celle ci soit suffisamment large, a fait ses preuves. Par contre les évaluations mécaniques de type citation index ou nombre de pages publiées ne sont pas de nature à promouvoir une recherche véritablement innovante.
La recherche est désormais internationale. Le financement de la recherche française sera de plus en plus européen. L'évaluation de la recherche et des chercheurs français fait appel depuis longtemps, sans que cela soit systématique, à des experts étrangers. Le développement de cette pratique n'a rien qui puisse choquer. Mais elle exige aussi la réciprocité, au moins à l'échelle de l'Europe. La recherche française a des spécificités d'organisation, de buts et de disciplines qu'elle doit défendre dès lors qu'elle peut en fournir une justification rationnelle.
Paris, le 14 juin 2004

Hélène Langevin-Joliot, Directeur de recherches émérite au CNRS
Michel Petit, ancien Directeur de l'Institut National des sciences de l'Univers du CNRS, Vice-Président du Comité de l'Environnement de l'Académie des Sciences
Gérard Fussman, Professeur au Collège de France




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